mercredi 30 avril 2008

Jeune fille de Anne Wiazemsky

Extrait

C'était le printemps et pour la première fois depuis deux ans, depuis la mort de mon père, je l'attendais avec impatience. Dans ma cahier de textes, j'avais recopié ces lignes extraites d'un roman de mon grand-père, François Mauriac : "Le bonheur, c'est être cerné de mille désirs, d'entendre autour de soi craquer les branches." Si la première partie de cette définition m'était encore inconnue, je commençais à entrevoir la seconde : j'écoutais, j'entendais "autour de moi craquer les branches". C'était diffus, nouveau, troublant. Cela surgissait sans raison, n'importe où.


Mon avis

Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac, revient au printemps de l’année 1965.  Elle a dix-huit ans et une entrevue a été organisée par son amie Florence avec le cinéaste Robert Bresson, un des réalisateurs après-guerre les plus importants du cinéma français. Un premier rôle à la clé, celui de Marie pour le film « Au hasard Balthazar ».
 
Anne Wiazemsky aura attendu 40 ans avant de romancer cette période de sa vie, avec l’envie d’écrire sur Robert Bresson après sa mort en 1999. Explorant la fascination réciproque entre une jeune actrice et son réalisateur beaucoup plus âgé qu'elle et qui n’hésite pas à jouer au Pygmalion en recourant à une certaine emprise psychologique faite de séduction et de domination, évoquant les dessous d’un tournage dans les années 60, ce roman est avant tout le parcours initiatique d’une jeune fille qui s’ouvre au monde en faisant ses premières pas en dehors du cadre familial.
 
Ecriture fluide et agréable,  j’ai lu ce roman d’une seule traite avec beaucoup de plaisir.


Quatrième de couverture

À mesure que le bac se rapprochait de La Rochelle, j'oubliais maman et la semaine auprès d'elle : c'était déjà du passé, cela ne comptait plus. Une nouvelle existence m'attendait, dont j'ignorais tout, mais qui allait modifier profondément le cours de ma vie, je le savais, je le voulais. Autour de moi, des vacanciers insouciants parlaient plages, météo, sorties en mer. En les regardant, en écoutant leurs propos, j'avais maintenant l'impression d'appartenir à un autre monde. Dans mon sac, il y avait une carte de Robert Bresson datée du 10 juillet : "Je vous attends. Je suis sûr que tout ira merveilleusement bien. À jeudi.


Anne Wiazemsky et Jean-Luc Godard


mardi 29 avril 2008

L'Année où mes parents sont partis en vacances de Cao Hamburger

O ano em que meus pais saíram de férias de Cao Hamburger
Brésil, 2007
Disponible en DVD et VOD

Brésil, 1970, la Coupe du Monde de football bat son plein et le régime politique se durcit. C'est dans ce contexte chaotique que les parents de Mauro, 12 ans, décident de "partir en vacances". En réalité, ils fuient la dictature et confient leur fils à son grand-père. Mais celui-ci n'est pas au rendez-vous et Mauro est recueilli par la communauté haute en couleur du quartier juif de Sao Paulo.
 
Nous assistons aux événements tragiques à travers le regard du jeune Mauro, qui se retrouve livré à lui-même suite au décès inopiné de son grand-père alors qu’il venait de lui être confié par ses parents communistes qui fuient le pays. Il sera pris en charge dans un premier temps par un vieux voisin juif religieux un peu bourru qui a bien du mal à savoir que faire avec ce jeune garçon tombé du ciel. Mauro passera du repli sur soi suite à l’abandon de ses parents « partis en vacances » à la découverte du quartier juif de son grand-père sans oublier les enfants du voisinage avec lesquels il liera connaissance.
 
Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces souvenirs d’enfance sonnent vrais, dans la mesure où ils s’inspirent des souvenirs de tous les membres de l'équipe du tournage.
 
Cette chronique qui se veut douce-amère n’évite pas certaines longueurs et malgré la présence de quelques événements cocasses supposés apporter un peu d’oxygène au récit, j’ai surtout été sensible à l’atmosphère oppressante et tendue suscitée par les événements en coulisse et la vulnérabilité du jeune Mauro. A noter l’excellente prestation du jeune acteur Michel Joelsas sur lequel repose quasi totalement le film.
 
Le contraste entre l’exaltation populaire générée par la coupe du monde (le Brésil remportera leur troisième coupe du monde en 1970 avec de grands attaquants tels que Pelé et Tostão) et la répression politique de l’époque est également très bien rendu.
 
En conclusion, ce film est avant tout un regard d’enfant sensible et émouvant confronté malgré lui aux conséquences d’événements politiques douloureux que l’on discerne en toile de fond.
 


L'Année où mes parents sont partis en vacances a remporté le Prix du Public au Festival de Rio de Janeiro.

Une canaille et demie de Iain Levison

Extrait

Wonder Boy, l'agent Kohl pour les autres, était un jeune homme agréable et intelligent qui allait gravir très vite des échelons de la réussite au FBI parce qu'il était doté de charme, de patience, d'un excellent C.V. et d'un pénis. Denise, à qui ne manquait qu'un seul de ces attributs pour avoir une belle carrière, savait qu'avant d'être à la retraite dans huit ans elle travaillerait pour lui. Elle se montrait donc aimable avec lui de temps en temps, les jours où elle se voyait encore agent du FBI huit ans plus tard, mais ces jours-là se faisait de plus en plus rares à mesure que les mois passaient.

Mon avis

Dans une petite ville du New Hampshire, Dixon, ex-taulard braqueur de banque en fuite et salement amoché trouve refuge chez Elias, un prof de fac. Il n'est pas bien difficile de le convaincre de garder cacher Dixon dans son sous-sol en le menaçant de dévoiler à la police la scène qu'il a surprise en cherchant refuge : le prof de fac dans son plus simple appareil avec la jeune fille mineure de ses voisins.Au-delà, des apparences, le plus abject des deux n'est pas celui qu'on croit : Dixon rêve de tranquillité dans une ferme d'élevage tandis qu'Elias écrit une thèse intitulée "Hitler avait-il raison?" afin d'obtenir un poste à Harvard.

Deux agents du FBI – un stagiaire et Denise, une femme qui a perdu depuis longtemps ses illusions dans la justice de son pays et ses possibilités d'avancement dans son travail - vont mener l'enquête. Lorsque Denise débarque chez Elias, ce dernier ne peut s'empêcher de la trouver à son goût et n'hésite pas à lui faire des avances. Dixon pourra-t-il faire confiance à ce séducteur du dimanche qui ne cache pas sa sympathie pour le IIIe Reich ?

Iain Levison excelle à nouveau pour décrire les désillusions des uns et les petites mesquineries des autres dans une Amérique bien pensante.  Toujours aussi caustique, j'ai toutefois préféré son précédent roman "Un petit boulot" à "Une canaille et demie". L'acidité dans son premier roman était jubilatoire, celle de son deuxième roman nettement plus désabusée.


Quatrième de couverture

Dans une petite ville du New Hampshire, deux hommes se font face. Dixon, l'ex-taulard braqueur de banques et Elias, le professeur fasciné par les filles en socquettes et le IIIe Reich. Un pistolet automatique les sépare.  Leur vision de la vie et des hommes aussi. Le premier rêve d'une ferme tranquille dans l'Alberta. Le second d'une ascension valorisante dans l'establishment universitaire.  Condamnés par les circonstances à cohabiter, ils se jaugent avec méfiance. D'ailleurs, à qui peut-on réellement se fier dans une Amérique régie par l'argent et le cynisme?

samedi 26 avril 2008

Un jour mes princes sont venus de Jeanne Benameur

Extrait
J’ai découvert la mort dans une paume ouverte.
 
Approcher doucement ma main. Savoir qu’après, c’est plus jamais. Toucher.
J’ai vingt ans.
La mort, c’est immense.
 
[…]Nous avons perdu l’homme de la maison.  J’aimais ses mains.
Quittes de toute étreinte, elles se sont ouvertes.
Son poing fermé retenait le monde.  Je n’ai plus de frontières.
 
Une fille prête à embrasser les morts, voilà ce que je suis devenue.

Mon avis

« Un jour mes princes sont venus », qui aurait pu s’intituler « Le regard du père ou son absence». Un père parti trop vite alors qu’il restait tant à se dire, des amants quittés trop tôt par refus de s’attacher à un autre homme.
Cette femme s’interroge sur son comportement en revenant sur ses amants passés avec lucidité mais beaucoup de tendresse aussi. Pas de reproches, pas de parti pris, juste la souffrance de l’absence.
 
Il s’agit de mon premier roman de Jeanne Benameur. Plus connue pour son roman Les demeurées mais malheureusement indisponible à la bibliothèque, je me suis rabattue sur le seul disponible actuellement.  Et je n’ai pas été déçue !
 
Jeanne Benameur arrive a susciter une réelle émotion avec des mots simples et poétiques à la fois, des phrases courtes qui évitent tout superflu. Une très agréable découverte. 


Quatrième de couverture
 
J'essaie une histoire d'amour, puis une autre, une autre encore, comme des vêtements jamais ajustés. J'ai beau chercher celui qui me liera à lui, je ne sais pas demeurer. Tout est à l'envers, je ne reconnais pas mon cœur. Et pourtant il bat. " D'où lui vient ce peu de faculté à l'amour, elle qui en fille tenace accumule les fiascos. Décidée à comprendre, elle invoque ses amants. Attendrie par leur myopie, amusée par leurs mensonges, elle prend le parti d'en rire. N'est-ce pas le meilleur chemin pour atteindre la blessure enfouie : ce père - central mais en creux - trop vite parti, jamais quitté. Cet homme qui éclipse tous les autres et sans lequel elle doit apprendre à vivre. Grave et drôle comme toute éducation sentimentale, Un jour mes princes sont venus nous livre une vision enjouée et profonde du sentiment amoureux.


mercredi 23 avril 2008

La servante écarlate de Margaret Atwood

Extrait

Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquées par des cajoleries, ni de part ni d’autre ; l’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants 


Mon avis

La servante écarlate est un roman féministe d’anticipation. La pollution, les explosions d’usines atomiques, les radiations et une souche mutante de syphilis ont eu raison de la fertilité humaine. Peu de femmes tombent encore enceintes, et celles qui le sont ont une chance sur quatre d'accoucher d’un enfant normalement constitué.

Ces conditions de dénatalité constitueront le terreau fertile à l’instauration d’une République Ultra Conservatrice qui n’a rien à envier aux sociétés intégristes. Les femmes en âge de procréer ne sont plus que des matrices mises à la disposition de hauts placés appelés « les commandants » : ce sont « les servantes écarlates ». Toutes de rouge vêtues à l’exception des voiles blancs de leurs cornettes, elles accomplissent leurs tâches comme des somnambules.  A leurs côtés, nous retrouvons les Tantes, sortes de sœurs/éducatrices de centres d’éducation des servantes écarlates ; les Epouses officielles des Commandants sans oublier les Marthas, ménagères et cuisinières  de la maison.  Defred est l’une de ces servantes écarlates. La peur et l'angoisse générée par les craintes de répression ne lui font pas oublier le temps « d’avant » où les femmes avaient le droit de lire, d’avoir un nom, un travail, de l’argent et où l’amour avait encore le droit d’exister.

Margaret Atwood nous décrit cette société fondamentaliste avec des mots simples mais qui sonnent tellement justes que nous avons l’impression d’y être en compagnie de Defred : autodafés, pendaisons publiques, peur de la délation et l’extrême solitude que lui confère son statut de femme-matrice ne peuvent nous laisser de marbre. La servante écarlate est un roman qui lorgne du côté de 1984 de George Orwell. Terrifiant et glaçant à la fois. Un roman qui gagne à être connu !

Remarque : La servante écarlate ("The Handmaid's Tale") a été adapté au cinéma en 1990 par Volker  Schlöndorff avec Natasha Richardson, Robert Duvall et Elizabeth McGovern.

mardi 22 avril 2008

Alabama Song de Gilles Leroy

Extrait

Oh ! le silence ! le silence des interstices. Le grand blanc qui s'immisce et vient panser d'ouate et d'éther la fêlure de nos têtes. 


Mon avis

Zelda Sayre nait à Montgomery en Alabama dans une riche famille de Sud. Elle est une jeune fille peu farouche qui se fiche du qu'en-dira-t-on. A la fin de la première guerre mondiale, Zelda rencontre Francis Scott Fitzgerald , qui se trouve en garnison près de Montgomery. Zelda a plusieurs ambitions dans la vie : épouser celui qui deviendra selon elle le plus grand écrivain du pays de demain - le plus grand écrivain du monde d'après-demain et former le couple qui incarnera le mieux l'esprit des années 20, les années folles. Mais cela aura un prix, et quel prix : alcoolisme, tromperie, jalousie, folie, séquestration, électrochocs, dépressions, usurpation de ses écrits par son époux. Alamaba Song est une œuvre s'inspirant de Zelda Sayre Fitzgerald. Mais qu'on ne s'y trompe pas, il s'agit avant tout d'un roman sous forme d'hommage à cette femme que l'on sent si précieuse aux yeux de l'auteur.

lundi 21 avril 2008

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson

The Darjeeling Limited de Wes Anderson
États-Unis, 2007

Trois frères qui ne se sont pas parlé depuis la mort de leur père décident de faire ensemble un grand voyage en train à travers l’Inde afin de renouer les liens d’autrefois. Pourtant, la « quête spirituelle » de Francis, Peter et Jack va vite dérailler, et ils se retrouvent seuls, perdus au milieu du désert avec onze valises, une imprimante, une machine à plastifier et beaucoup de comptes à régler avec la vie... Dans ce pays magique dont ils ignorent tout, c’est alors un autre voyage qui commence, riche en imprévus, une odyssée qu’aucun d’eux ne pouvait imaginer, une véritable aventure d’amitié et de fraternité...

J’ai accompagné avec beaucoup de plaisir et d’amusement le voyage initiatique à travers l’Inde des trois frères excellemment interprétés par Jason Schwartzman, Adrian Brody et Owen Wilson. La famille est décidément un sujet qui inspire Wes Anderson (cf La famille Tenenbaum) ! Les situations burlesques, décalées où la tendresse pour les personnages n’est jamais absente sont sa marque de fabrique et je m’y retrouve totalement. Un bon moment de délassement.


dimanche 20 avril 2008

L'orphelinat de Juan Antonio Bayona

El Orfanato de Juan Antonio Bayona
Espagne, 2007

« L'Orphelinat » est le premier film réalisé par Juan Antonio Bayona, produit par Guillermo del Toro (Le labyrinthe de Pan). Ce film fantastique est devenu le plus grand succès commercial de l'histoire de l'Espagne.

Laura a passé son enfance dans un orphelinat entourée d'autres enfants qu'elle aimait comme ses frères et soeurs. Adulte, elle retourne sur les lieux avec son mari et son fils de sept ans, Simon, avec l'intention de restaurer la vieille maison. La demeure réveille l'imagination de Simon, qui commence à se livrer à d'étranges jeux avec "ses amis"... Troublée, Laura se laisse alors aspirer dans l'univers de Simon, convaincue qu'un mystère longtemps refoulé est tapi dans l'orphelinat...

Si vous aimez les films fantastiques un peu à l’ancienne sans une pléthore d’effets spéciaux, les maisons hantées, les portes qui grincent et les pulsations cardiaques qui s'accélèrent, vous allez forcément aimer ce film ! Sans avoir un scénario particulièrement original, j'ai trouvé l'histoire prenante, les effets très bien rendus et le jeu de la comédienne principale Belen Rueda excellent, ce qui ne gâche rien. Sans oublier la bonne surprise de retrouver la talentueuse Géraldine Chaplin dans le rôle traditionnel du médium.

« L'orphelinat » lorgne plus du côté du film « Les autres » de Alejandro Amenábar que celui de « L'échine du diable » de Guillermo Del Toro dans la mesure où les thématiques abordées dans ce dernier étaient beaucoup plus étendues et diversifiées, avec un contexte politique et social intégrés à l'histoire.

En conclusion, « L'orphelinat » est un bon divertissement qui ne révolutionne pas du tout le genre mais qui se déguste agréablement.

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais la perte - la disparition d'un enfant et l'acharnement de la mère à le retrouver est un thème très présent dans les films fantastiques de ces dernières années. La mère qui sombre dans une sorte de folie hallucinatoire ou qui n'hésite pas à franchir "une barrière prétendue infranchissable" (l'autre côté du miroir) pour retrouver son enfant, le gentil mari qui reste sur les quais en ne sachant plus très bien comment soulager/protéger sa femme et qui finit par s'effacer complètement de sa vie… triste reflet des familles monoparentales et de la difficulté d'être mère à notre époque ?


vendredi 18 avril 2008

Tokyo de Mo Hayder

Mo Haider connaît bien le Japon pour y avoir vécu deux années. Elle revient sur le massacre de Nankin et nous livre un thriller très prenant faisant de fréquents allers retours entre le Japon des années 30 et le Japon des yakuzas contemporains.

Grey, jeune fille dont nous ne savons rien si ce n’est qu’elle semble passablement dérangée, connaît une obsession dévorante : retrouver l’unique film, à l’existence plus que contestée, tourné pendant les atrocités commises à Nankin lors de l’invasion de la Chine par les troupes Japonaises en 1937.

Pour ce faire, elle n’hésite pas à débarquer à Tokyo, sans argent ni bagages, à la recherche de celui qu’elle pense être le détenteur du film, un vieux professeur d’université qui ne veut en aucun cas se remémorer cet épisode tragique dont il fut victime et qui réfute l’existence et la possession de ce film. Pour se donner du temps et essayer de convaincre le vieux professeur, Grey s’installe plus longtemps que prévu à Tokyo et trouve rapidement un emploi dans un club privé fréquenté par des yakuzas. Elle le doit à sa rencontre inopinée avec Jason, jeune homme très trouble et assez malsain qui l’invite à squatter en sa compagnie ainsi que celle de deux hôtesses du club une maison délabrée vouée à la démolition…

Difficile de lâcher cette histoire avant de lire le mot fin. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman avec une atmosphère si particulière, aussi sombre et oppressante. Ames sensibles s’abstenir, pour les autres, foncez, ce roman est une grande réussite dans son genre !


mercredi 16 avril 2008

Inishowen de Joseph O'Connor

Quatrième de couverture

Tristan et Iseut à la mode irlandaise d'aujourd'hui... Elle habite New York, vient d'apprendre qu'elle a un cancer et décide sans prévenir les siens de s'en retourner en Europe, dans l'Ile Verte où elle est née. Lui est flic à Dublin, un peu abîmé par la vie et par le whiskey, fatigué surtout de se battre contre la mafia locale, qui a résolu, il le sait, de lui faire la peau. Ces deux êtres poussés à bout vont se rencontrer par hasard, prendront la fuite ensemble et iront trouver refuge tout au nord de l'Irlande, dans les parages d'Inishowen, un lieu de beauté et de paix... où le sang coule aussi bien qu'ailleurs.

Avouons le tout de suite, je n’aurais jamais été tentée par un tel résumé si je n’appréciais pas l’auteur. Le sempiternel flic désabusé irlandais; le mari bien propre sur lui, chirurgien esthétique en Amérique et coureur de jupons invétéré ; la femme trompée atteinte d’un cancer qui veut retrouver sa mère biologique irlandaise qui l’avait abandonnée à sa naissance ; des adolescents un peu crétins mais bien gentils dans le fond ; le bon vieux copain milliardaire égocentrique et complètement disjoncté, sans oublier les habituels conflits en Irlande où l’alcool coule à flots et les petites frappes comptent les points, bref rien de nouveau sous le soleil me diriez-vous. Oui mais c’est sans compter sur Joseph O’Connor. Il arrive à nous présenter ces personnages de manière si touchante sans jamais se départir de son humour sarcastique que la sauce prend malgré tout. Ce n’est pas son meilleur roman mais j’ai passé un agréable moment de lecture.


samedi 12 avril 2008

La dame n°13 de José Carlos Somoza


Extrait 

Les dames sont treize :

La n°1 Invite,

La n°2 Surveille,

La n°3 Punit,

La n°4 Rend fou,

La n°5 Passionne,

La n°6 Maudit…

- La n°7 Empoisonne, récitait le vieux, tandis que l’enfant lisait, sans un seul murmure, sans une seule erreur. La n°8 Conjure… La n°9 Invoque… La n°10 Exécute… La n°11 Devine… La n°12 Connaît. – Il s’arrêta et sourit. Ce sont les dames. Elles sont treize, elles sont toujours treize, mais on n’en cite que douze, tu vois… ? Tu ne dois en mentionner que douze… Ne te risque jamais, même en rêve, à parler à la dernière… Pauvre de toi, si tu mentionnais la n°13… ! Tu crois que je mens ?

Mon avis

Quel est le point commun entre un poète malheureux et une jeune prostituée hongroise ? Un même cauchemar. Lorsque les médias s’emparent du meurtre d’une riche propriétaire, que Salomon Rulfo et Raquel reconnaissent comme celle qui habite leurs nuits, leurs pas les mèneront chacun de leur côté à l’entrée d’un solennel portail métallique d’une vaste propriété. Sur un rectangle en pierre situé à côté du portail figurent ces quelques mots : « Lasciate Ogni Speranza ». Il s’agit de l’un des vers que Dante plaça aux portes de l’enfer : « Laissez toute espérance vous qui entrez ». Curieux message de bienvenue qui n’empêchera pas nos visiteurs de pénétrer clandestinement dans l’étrange demeure de la victime Lidia Garetti entrevue dans les médias.

Ainsi débute ce roman qui mélange les genres : thriller, roman noir, fantastique et même parfois un peu gore. Sans trop dévoiler la suite, nos protagonistes seront lancés sur la piste de 13 Dames qui inspirent depuis des siècles les plus grands poètes, certaines d’entre elles étant même passées à la postérité : Laure, qui inspira Pétrarque ; la dame brune de Shakespeare ; Béatrice, celle de Dante. Mais qui sont-elles vraiment ? Des muses, des membres d’une secte, des sorcières, des gorgones ? Quels que soient leurs noms, elles sont avant tout des figures féminines puissantes et perverses qui utilisent la puissance des vers comme des armes destructrices et mortelles.

Le pouvoir des mots ! José Carlos Somoza, écrivain mais aussi psychiatre, est bien placé pour saisir l’impact des traces que peuvent laisser les mots entendus dans l’enfance ou sortis de la bouche d’un parent, ami ou connaissance. Sous le couvert de la sorcellerie, La dame n°13 nous livre une plaisante illustration de l’utilisation du langage comme outil de pouvoir et de domination… et ce ne sont pas les politiciens, les religieux, les psychologues ou les philosophes qui le contrediront. Ni Aristote, qui considérait la puissance des mots comme « la forme la plus subtile de la violence ».


vendredi 11 avril 2008

De sang-froid de Truman Capote


Extraits

Ne pas être innocent

ne signifie pas

ne pas être humain.


[Perry]

Mon ami Willie-Jay en parlait souvent. Il disait que tous les crimes ne sont que des "variétés de vol". Le meurtre aussi. Quand on tue un homme, on lui vole sa vie. (…) Et les Clutter n'y étaient pour rien. Ils ne m'ont jamais fait de mal. Comme les autres. Comme les autres m'en ont fait toute ma vie. Peut-être simplement que les Clutter étaient ceux qui devaient payer pour les autres.


[Hickock]

Je veux simplement vous dire que je ne tiens rancune à personne. Vous m'envoyer dans un monde meilleur que celui-ci ne l'a jamais été.


Mon avis

De Sang-froid est l'analyse psychologique et sociale d'un quadruple meurtre dans un contexte bien précis : celui d'une famille de fermiers modèles, prospères et méthodistes de l'état du Kansas en 1959. Aucun mobile, aucun indice (à peine quarante dollars ont été volés) pour débuter l’enquête.

Truman Capote s'empare de ce fait divers tragique pour remonter à la source de cette sauvagerie en se posant les bonnes questions. Quel est le mobile du crime ? S'agit-il plutôt d'un règlement de compte ? Qui sont les assassins ? Des voisins jaloux ? Qu'est-ce qu'un criminel ? Un malade mental ? Quelqu'un au-delà du bien et du mal ? Responsable ou non de ses actes ? Ce criminel mérite-t-il la même sentence que celle qu'il a infligée à ses victimes, à savoir la mort ?

Alors que les habitants du coin s'enferment à double tour dans leur maison et restent éveillés toute la nuit tant que les tueurs n'ont pas été démasqués, Truman passe des mois dans le Midwest à compulser les dossiers et interroger les témoins, les voisins, les connaissances, les policiers ainsi que les tueurs dès que ceux-ci auront été identifiés et capturés par les enquêteurs.

Au-delà de l'enquête, Truman décrit également l'Amérique profonde qui ne reconnaît pas ceux qu'elle a engendrés malgré elle.

Au final, l'écriture de ce roman lui prendra 6 années durant lesquelles il nouera une relation privilégiée avec Perry Smith, l'un des deux tueurs. Truman Capote assistera, à la demande des deux assassins reconnus coupables et condamnés à mort, à la pendaison de chacun d'eux. Son amie d'enfance Harper Lee, qui l'avait accompagné au Kansas au début de ses investigations, dira que ce jour là, ce ne fut pas 2 mais 3 personnes qui furent montés sur le gibet. Truman ne s'en remettra jamais et verra sa plume se tarir comme s'il lui était devenu impossible de sublimer sa souffrance en passant par l'écriture.

Loin de tout manichéisme et de tout jugement, ce classique de la littérature valut la gloire et la fortune à l'auteur mais le conduisit également à la dépression, ému et marqué à jamais par sa rencontre avec Perry Smith.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d'Harper Lee

Quatrième de couverture

Dans une petite ville d'Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre et rigoureux, cet avocat est commis d'office pour défendre un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. Harper Lee a écrit un roman universel sur l'enfance confrontée aux préjugés, au mensonge, à la bigoterie et au mal. Racontée par Scout avec beaucoup de drôlerie, cette histoire tient du conte, de la court story américaine et du roman initiatique.


Mon avis

Premier roman écrit par la romancière, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur connaîtra un succès immédiat et sera couronné par le Prix Pulitzer en 1961, au grand dam de son ami Truman Capote qui en fut très jaloux (et qui n’hésita pas à colporter des rumeurs concernant sa participation active à l’écriture du roman).

Evocation du Sud au moment de la Grande Dépression, plaidoyer pour la justice à travers le parcours initiatique d'une petite fille espiègle et un peu garçon manqué, ce roman apparaît en Amérique au moment le plus fort de la reconnaissance des droits civiques des afro-américains. Récit à connotation autobiographique, le père de la romancière étant avocat et l'ami de Scout faisant clairement référence à son propre ami d'enfance Truman Capote.


mercredi 9 avril 2008

Zoli de Colum McCann

Extrait

Il y a des choses de l'enfance que seule l'enfance connaît. Ce dont je me souviens le plus, c'est de l'arrière de la roulotte quand, toute vêtue de rouge, je regardais défiler la route. J'avais six ans. J'avais coupé mes cheveux très courts en taillant dedans avec un couteau. Je te le dis sans façons, il n'y a pas d'autre façon : je n'avais plus ma mère, je n'avais plus mon père, ni mon frère, ni mes sœurs, ni mes cousins.


Mon avis
 
Colum McCann s'est beaucoup documenté sur la vie des Tziganes, tour à tour confrontés au fascisme, au communisme et à la mondialisation de 1930 à 2003. Ces recherches ont abouti au roman Zoli, inspiré par la poétesse polono-tsigane Papuza, qui raconte l'histoire d'une femme bannie des siens suite à la publication de ses poèmes, la culture de l'écrit étant prohibée chez les tziganes. J'ai aimé suivre le parcours de Zoli, depuis sa petite enfance jusqu'à un âge avancé. De belles pages parcourent ce récit tout au long des thèmes abordés : le chant, l'amour, la trahison, l'émancipation, l'exil surtout. J'ai apprécié ce roman mais il manquait un petit je ne sais quoi pour être véritablement transportée. 


Extrait d'un entretien de l'auteur

« Cela dit, je pense que l’exil est une des questions essentielles du XXe siècle, alors que le XXIe posera peut-être celle du retour. Je ne peux pas trouver de personnage qui incarne plus l’exil que Zoli. C’est une femme, dans une culture où la place des femmes n’est pas évidente, c’est une poétesse, ce qui la fait bannir par sa propre communauté, et elle crée à un moment de l’histoire où son peuple est chassé, persécuté.»


mardi 8 avril 2008

Héro de Zhang Yimou

Ying Xiong de Zhang Yimou
Chine, 2002

Héro est un film d'arts martiaux chinois réalisé par Zhang Yimou (Le Sorgho rouge, Epouses et concubines, Le Secret des poignards volants) en 2002.

Il y a deux mille ans, la Chine était divisée en sept royaumes. C'était la période des royaumes combattants, chacun d'eux combattait les autres pour obtenir la suprématie, tandis que le peuple endurait la souffrance et la mort. De ces sept royaumes, le roi de Qin était le plus virulent. Ce roi rêvait d'unifier la Chine à l'aide de son armée forte de plus d'un million d'hommes dotés d'armes sophistiquées pour l'époque. Pour contrer les ambitions de ce roi, les autres royaumes dépêchèrent leurs plus redoutables assassins pour l'éliminer. Le seul nom de trois de ces tueurs suffisait à répandre la terreur : Lame Brisée, Flocon de Neige et Ciel Etoilé. A quiconque anéantirait ces trois assassins, le roi de Qin promit puissance et fortune. Pendant dix ans, personne n'y parvint. Lorsque le mystérieux Sans Nom se présenta au palais, avec en sa possession les armes des assassins abattus, le roi fut impatient d'entendre son histoire. Assis à dix pas du monarque, Sans Nom commença alors à la raconter...
Le film reprend la tentative d'assassinat par les élites des royaumes combattants sur la personne du roi de Qin, futur premier empereur de Chine (221 av. J.-C) et futur bâtisseur de la première grande muraille de Chine.

Ce film est absolument magnifique visuellement parlant : les paysages grandioses de la Chine sont sublimes, les vêtements des combattants virevoltes avec la légèreté des ailes d'un papillon, la chorégraphie des combats est aérienne. La nature est sublimée : le vent, les feuilles mortes, les grains de sable du désert, la pluie, tout porte à une sorte de contemplation hypnotique du regard. Sans oublier la bande son, à la hauteur de la réalisation et du jeux des acteurs.


Les acteurs choisis font d'ailleurs partie des meilleurs acteurs chinois du moment :

* Maggie Cheung (flocon de neige), d'une grande beauté dans ce film, beaucoup de plans rapprochés sur son visage impavide mais aux yeux extrêmement expressifs
* Tony Leung Cieu Wai (Lame brisée), acteur qui a tourné dans le film In the Mood for Love avec Maggie Cheung. Le ton est juste, tout en retenue, sublime lui aussi
* Jet Li (sans nom), pratiquant d'arts martiaux et acteur
* Zhang Ziyi (Lune), que nous retrouvons également dans un autre film du réalisateur Zhang Yimou, Le secret des poignards volants.


Zhang Yimou a travaillé également avec l'un des meilleurs chorégraphes du cinéma d'action, Tony Ching Siu-Tung (Histoires de fantômes chinois), et l'un des meilleurs chefs opérateurs en activité à Hong Kong, Chris Doyle, collaborateur habituel de Wong Kar Wai.

Le hic, c'est que nous avons l'impression d'assister à un film propagandiste digne de ceux réalisés au temps du communisme soviétique : code de l'honneur, sacrifice pour la patrie, soumission totale au pouvoir central. Le fait que ce soit le gouvernement chinois qui ait financé le film n'y est certainement pas étranger.

En conclusion, Hero est un film magnifique et très réussi au niveau esthétique mais aussi un film un peu lourdaud au niveau de son message politisé moralisateur.


Oscar du meilleur film étranger en 2003.

lundi 7 avril 2008

Essais sur l'histoire de la mort en Occident : Du Moyen Âge à nos jours de Philippe Ariès

Extrait

Aujourd'hui, il ne reste rien, ni de la notion que chacun a ou doit avoir que sa fin est proche, ni du caractère de solennité publique qu'avait le moment de la mort. Ce qui devait être connu est désormais caché. Ce qui devait être solennel est escamoté.



Mon avis

Pendant des millénaires, l'homme a été le souverain de sa propre mort et des circonstances qui l'entouraient. L'homme sentait sa mort prochaine, ce qui lui permettait de la présider. De ce fait, l'approche de la mort transformait la chambre du moribond en un lieu public, dans lequel le mourant tenait le premier rôle. Il présidait et savait comment se tenir : il appelait un à un ses parents, ses familiers, leur disait adieu, leur demandait pardon, leur donnait sa bénédiction, donnait des ordres, faisait des recommandations.

Notre façon d'appréhender la mort a fortement évolué au cours du temps. Philippe Ariès analyse nos différentes attitudes devant la mort du Moyen Âge à nos jours. Autrefois figure familière, comment la mort a-t-elle pu se transformer en sujet tabou dans nos sociétés occidentales, au point que l'homme se voit dépossédé de sa propre mort ? Comment pouvons-nous vivre notre deuil lorsque le simple fait d'afficher sa peine en société peut être perçu comme indécent ? Comment sommes-nous passés de la mort familière à la mort refoulée, maudite, interdite ?

Essais sur l'histoire de la mort en Occident est un des ouvrages que Joan Didion cite à plusieurs reprises dans son livre L'année de la pensée magique. Mon seul regret est que ce livre ait été écrit en 1977. Qu'en est-il aujourd'hui ? Quelles évolutions avons-nous connues depuis trente ans dans l'approche individuelle et rituelle de la mort ? Quid de l'euthanasie ? A compléter donc...


Quatrième de couverture

L'ouvrage commence à l'époque du Moyen Âge, au temps de la "mort apprivoisée", où aucune crainte n'accompagnait son spectacle chez les vivants et où le cimetière servait souvent de lieu de sociabilité, de danse et de commerce. Puis, l'art et la littérature des débuts de l'époque moderne commencent à associer Éros et Thanatos, dans une complaisance extrême à l'égard de la souffrance et de la mort, jusqu'à ce que le romantisme ne laisse subsister que la seule beauté sublimée du mort, en la dépouillant de ses connotations érotiques. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, commence alors ce vaste mouvement de refoulement qui mène jusqu'à nous, où la mort se voit frappée d'interdit, n'étant plus que très rarement représentée.

L'année de la pensée magique de Joan Didion

Extrait

La vie change vite.
La vie change dans l'instant.
On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête.
La question de l'apitoiement.
Tels étaient les premiers mots que j'avais écrits après l'événement. […] Pendant longtemps, je n'ai rien écrit d'autre.


Mon avis
        
Joan Didion, femme intellectuelle très connue aux États-Unis, a toujours pensé que le savoir et la connaissance amenaient à un certain contrôle des événements : savoir, c'était contrôler.  La mort inattendue de son mari va introduire le déséquilibre et la perte de ses repères. Pour faire face à cet abîme, l'auteur décrit de manière quasi clinique le travail de deuil qui l'accapare, sans aucun apitoiement mais au contraire avec une plume quasi clinique, froide, sèche, ultime effort pour ne pas se laisser sombrer.

Faire le deuil, c'est également recourir à ce que Joan Didion appelle la pensée magique : pensée totalement irrationnelle qui fait qu'elle ne peut se résoudre à se défaire des chaussures de son mari en se disant qu'il pourrait peut-être en avoir besoin s'il revenait soudainement à la maison.

Pour moi, cette "pensée magique'' a le sens que lui donnent les anthropologues, décrivant ces peuples qui se disent quelque chose comme : "si nous faisons tel ou tel sacrifice, la récolte sera bonne"... C'est un moyen pour les peuples primitifs (ou pas si "primitifs" que cela...) d'essayer de contrôler le monde dans lequel ils vivent.

J'ai vraiment apprécié son approche du travail du deuil, sans aucune lamentation ni apitoiement mais au contraire sur un ton qui peut sembler froid de prime abord,  qui traduit avant tout un besoin de maîtrise et une grande pudeur des sentiments. Un sujet tellement tabou dans nos sociétés occidentales et qui pourtant nous concerne tous.

Les gens qui ont récemment perdu quelqu'un ont un air particulier, que seuls peut-être ceux qui l'ont décelé sur leur propre visage peuvent reconnaître. Je l'ai remarqué sur mon visage et je le remarque à présent sur d'autres. C'est un air d'extrême vulnérabilité, une nudité, une béance.


Quatrième de couverture

Une soirée ordinaire, fin décembre à New York. Joan Didion s'apprête à dîner avec son mari, l'écrivain John Gregory Dunne - quand ce dernier s'écroule sur la table de la salle à manger, victime d'une crise cardiaque foudroyante. Pendant une année entière, elle essaiera de se résoudre à la mort du compagnon de toute sa vie et de s'occuper de leur fille, plongée dans le coma à la suite d'une grave pneumonie. La souffrance, l'incompréhension, l'incrédulité, la méditation obsessionnelle autour de cet événement si commun et pourtant inconcevable : dans un récit impressionnant de sobriété et d'implacable honnêteté, Didion raconte la folie du deuil et dissèque, entre sécheresse clinique et monologue intérieur, la plus indicible expérience - et sa rédemption par la littérature.


L'année de la pensée magique a été consacré  Livre de l'année 2006  aux États-Unis. Il a également reçu le Prix Médicis Essai 2007.

vendredi 4 avril 2008

La compagnie noire ou les livres du sud de Glen Cook

Quatrième de couverture

Nous sommes la dernière des compagnies franches de Khatovar. Nos traditions et nos souvenirs ne vivent que dans les présentes annales et nous sommes les seuls à porter notre deuil. Aujourd'hui c'est la fin. Nous nous sommes séparés. Pourtant je continuerai, moi Toubib, à tenir ces annales. Et, qui sait ? Ceux à qui je dois les ramener y trouveront peut-être quelque intérêt. Le cœur ne bat plus mais des spasmes agitent encore les membres. La Compagnie noire est morte de fait mais son nom survit. Et nous, ô dieux impitoyables, restons pour mesurer le pouvoir des noms. La route du Sud est devant nous.

Ce deuxième cycle reprend les deux livres du Sud : Jeux d'ombre, composé par Toubib et Rêves d'acier, composé par Madame. La Compagnie Noire va au plus mal et n'est plus l'ombre de ce qu'elle fut. Après avoir été décimée en grande partie à la fin du premier cycle, quelques-uns des survivants de la Compagnie décident de suivre la Rose Blanche tandis que les autres accompagnent Madame, destituée de ses pouvoirs magiques. La grande famille n'est plus mais Toubib, devenu Capitaine des sept autres soldats qui l'accompagnent, décide de ramener ce qui reste de la Compagnie Noire à son lieu d'origine, la mythique Kathovar, située quelques deux milles kilomètres au sud. Un retour aux sources d'autant plus mystérieux que les membres de la Compagnie n'en connaissent rien : les premières archives de la Compagnie Noire ont disparu depuis longtemps et nul ne sait vraiment comment s'est constituée, il y a quatre siècles maintenant, la première compagnie franche de Khatovar.

Le troisième livre de ce second cycle, La pointe d'argent, est un peu à part des livres du Sud. Composé par Philodendron Casier, il reprend là où nous avions laissé la Dame Blanche et une bonne partie de la Compagnie Noire (Silence et Corbeau notamment) à la fin du troisième livre du premier cycle intitulé La rose blanche, constituant ainsi une sorte d'ultime livre du Nord.

Je prends toujours autant de plaisir à suivre la Compagnie Noire dans ces contrées obscures et étranges, même si les récits s'essoufflent un peu. J'ai également retrouvé avec joie les anciens membres de la Compagnie Noire qui avaient décidé de suivre la Dame Blanche dans La pointe d'argent. Malheureusement, Glen Cook n'est pas très tendre avec ses personnages principaux et ici aussi nous devons faire le deuil de certains d'entre eux qui m'étaient particulièrement chers.

Je suis donc prête pour entamer le troisième cycle : Les Livres de la Pierre Scintillante.



La compagnie noire ou les livres du nord de Glen Cook

Quatrième de couverture

Mercenaires nous sommes et nous resterons. Que nous importe si la cause de notre employeur est légitime ? On nous paye pour la servir. Nous sommes la dernière des compagnies franches de Khatovar. Nos traditions et nos souvenirs ne vivent que dans les présentes annales et nous sommes les seuls à porter notre deuil. C'est la Compagnie noire contre le monde entier. Il en a toujours été, il en sera toujours ainsi. Pourtant, le jour où notre capitaine a signé pour nous enrôler au service de la Dame et de ses Dix Asservis, n'était-ce pas signer avec le Mal lui-même ? N'était-ce pas renoncer à notre âme en allant combattre les rebelles et l'espoir qu'ils placent en la Rose Blanche, la libératrice mythique de ce monde qui ploie sous la sorcellerie ? Voici les trois livres du Nord, tels que composés par Toubib, médecin et annaliste de la Compagnie noire.

Le premier cycle La compagnie noire ou les livres du Nord, contient les trois premiers livres : La Compagnie noire, Le Château noir et La Rose blanche.

La Compagnie Noire est un groupe de mercenaires qui existe depuis plus de quatre cents ans. Depuis sa création, la Compagnie s’assure qu’un de ses membres soit nommé annaliste afin de transcrire tous les petits et grands événements de la Compagnie. Pour devenir membre, il faut tout abandonner derrière soi et s’engager dans ce qui constituera dorénavant une grande et même famille. De ce fait, la création et l’archivage des journaux de bord permettent d’établir un lien étroit entre tous les membres présents et passés de la Compagnie Noire. Chaque livre reprend les comptes rendus des journaux de bord de l’annaliste du moment, qui variera au cours des cycles. L’annaliste du cycle des livres du Nord est Toubib, médecin et chroniqueur, personnage très humain dans ses forces et ses faiblesses qui n’hésite pas à philosopher lorsque les circonstances s’y prêtent.

Si l'intrigue met du temps à s'installer, j'ai de plus en plus apprécié le récit au fur et à mesure des quelques 1000 pages du premier cycle. Il s'agit de Dark Fantasy, l'ambiance est donc sombre et trouble, mais on y trouve malgré tout quelques rares étincelles de lumière (l'amitié, l'amour, la fidélité, l'entraide, le courage) qui irradient l’ensemble. Loin de tout manichéisme, récit où la magie est omniprésente, on finit par se sentir membre de la compagnie et on s'attache véritablement aux personnages principaux, à savoir Toubib, Corbeau, Qu'un œil, Gobelin, Silence et bien d'autres. Il y a peu de femmes dans l'aventure mais elles ont un rôle primordial car tout ou presque s'articule autour d'elles. L’auteur ne nous épargne pas tout au long du récit dans la mesure où il n’hésite pas à sacrifier de multiples personnages dont un certain nombre de principaux auquels nous nous étions attachés.

La compagnie noire ou les livres du Nord contient également de très belles illustrations de Didier Graffet.

«  La vie n'est qu'un cri éphémère dans les mâchoires de l'éternité »

« Cette fois, je m'amusais avec l'enfance de la Dame. J'aime imaginer l'enfance des scélérats. Quelles torsades et quels nœuds formaient le fil qui reliait la créature de Charme à la petite fille qu'elle avait été ? Prenons les petits enfants. A de rares exceptions près, ils sont mignons, adorables, de vrais amours, aussi doux que du miel battu au beurre. Alors d'où viennent tous les êtres malfaisants ? Quand je me balade dans nos baraquements, je me demande comment un bambin rigolard et curieux a pu devenir Trois-doigts, Jovial ou Silence. »


Anatomie d'un crime de Elizabeth George

Quatrième de couverture

Londres. A l'arrière d'un bus qui traverse la ville, le jeune Joel, sa sœur et son frère roulent vers leur destin. Dans un quartier chic, Helen Lynley rentre chez elle. Elle est belle, heureuse, la vie lui sourit. Tout est en place pour une rencontre. Inexorablement fatale. Car, même s'il l'ignore, Joel est une arme vivante. Le détonateur, c'est son histoire, le chaos qu'on lui a donné pour tout bagage. L'explosif ? C'est son quartier, écrasé par la misère et la violence qu'elle génère. Jusqu'au dernier moment, Joel pense qu'il pourra choisir. Mais d'autres ont peut-être déjà choisi pour lui... Le nouveau roman d'Elizabeth George est beaucoup plus qu'une enquête : le récit passionnant d'un engrenage implacable. Elle sait comme nul autre nous faire emboîter le pas de son personnage, nous placer avec lui à la croisée des chemins. Lequel va-t-il prendre ? Où sont les issues, et y en a-t-il jamais eu ? Un roman noir, plus que jamais ancré dans son époque et ses bouleversements. Une extraordinaire machine à remonter le crime. Et à le démonter.


Mon avis

Anatomie d'un crime se distingue des autres romans de l'auteur que j'ai lus précédemment : il n'est plus question de crime à élucider ni de criminel à rechercher à partir d'indices que décèlerait l'enquête menée par nos deux compères de Scotland Yard.
 
Pour rappel, le précédent roman Sans l'ombre d'un témoin se terminait sur l'assassinat par balle de Lady Helen, épouse enceinte de son époux l'inspecteur Lindsey. Ce roman vas décrire avec minutie tout ce qui a précédé cet acte, à savoir pourquoi et comment un enfant d'à peine une dizaine d'années a pu se retrouver face à Lady Helen pour commettre l'irréparable.
 
Elizabeth George se livre à une étude familiale, psychologique et sociale phénoménale. Les amateurs de polars classiques ne vont pas y trouver leur compte mais les amateurs de Dickens vont se délecter. 


jeudi 3 avril 2008

La maison des papillons noirs de Leena Lander

Juhani est un jeune garçon marqué par son histoire familiale faite d'alcoolisme et de violence. Se faisant sans cesse renvoyer des familles d'accueil, il sera transféré dans un centre d'éducation pour enfants difficiles sur l'île de Saari où l'attend le directeur, sa femme et ses cinq filles ainsi que les autres enfants du centre, seuls habitants de l'île.

Autoritaire, tyrannique mais également soucieux d'offrir une seconde chance à ces enfants "mal partis", le directeur rêve de transformer son domaine en jardin tropical et d’y élever des vers à soie dans l’espoir d'assister aux splendides éclosions, symboles d’une possible rédemption pour tous. Obsédé par ses rêves de réparation, le directeur s'éloigne peu à peu de sa propre famille et de son épouse, qui se sent chaque jour davantage délaissée.

Quant à Juhani, enfant différent et en marge de la communauté, il sera vite confronté aux sévices des anciens du centre. La protection d'un garçon plus âgé lui permettra de retrouver un semblant de tranquillité. Il va sans dire que la présence des filles et de la femme du directeur enflamme l'imagination des garçons jusqu'au jour où l'un d'entre eux déclare sa flamme à l'épouse délaissée. Les passions se déchaîneront pour aboutir aux événements tragiques le jour tant attendu de l'éclosion des papillons, tous frappés de mélanisme.

La maison des papillons noirs est un roman d'apprentissage très dense par la diversité des thèmes abordés (les problèmes de couple, l'enfance maltraitée, la culpabilité, la rédemption, l'amour interdit, l'héritage, la transmission, la loyauté et la question écologique). Personnages hauts en couleur, sombres mais attachants aussi, ce roman aborde des questions intéressantes : combien de temps devons-nous payer les erreurs du passé, quelle est la force du pardon, pouvons-nous tout pardonner, quelle est notre part de responsabilité dans le cours des événements passés, présents, futurs, que transmettons-nous à nos enfants et jusqu'à quand se feront sentir les conséquences des événements subis ?

La maison des papillons noirs est le premier tome de la trilogie des Harjula (suite au tome II , Vienne la tempête et au tome III, Les rives du retour, tous publiés aux éditions Actes Sud).


mercredi 2 avril 2008

Les empreintes du diable de John Burnside


Extrait

Pendant un instant, je fus perdu ; pendant un instant, je fis ce que j'avais toujours voulu faire : je ne pensais à rien. J'appelle cela de la panique, aujourd'hui chez moi, dans la sécurité de mon fauteuil, mais la panique n'est qu'un mot, or il s'agissait de tout autre chose. C'était l'abandon total. C'était le doigt d'un dieu raclant l'intérieur de mon crâne.


Mon avis

Une légende locale du village de pêcheurs de Coldhaven laisse entendre qu'une nuit d'hiver, il y a très longtemps, alors que la neige venait de tomber, le diable avait traversé le village en laissant la trace de ses pas dans les rues et sur les toits.

Cette légende est peut-être à l'origine d'un terrible fait divers : une femme battue, Moira, pense que son mari violent est le diable en personne, et que leurs enfants portent en eux le germe du démon. Pourquoi Moira tuera-t-elle ses deux fils avant de se donner la mort, en épargnant sa fille Hazel ?

Michael, ancien petit ami de Moira, se demande si Hazel, jeune fille de 14 ans, n'aurait pas été épargnée dans la mesure où elle n'était peut-être pas la fille biologique du mari mais – qui sait – sa propre fille.

Michael a toujours vécu à Coldhaven, mais il s'y est toujours senti étranger et à part. Il habite la maison de ses parents aujourd'hui décédés, maison qui se situe à l'écart du village, à l'image de Michael qui se sent toujours en marge du monde, du village, des gens, de son épouse.

Il devient petit à petit obsédé et fasciné par la jeune Hazel et décide dans un premier temps de la suivre dans les rues, à la sortie de l'école, sans se faire remarquer. Michael ignore encore qu'il a mis les pieds dans un terrible engrenage qui le conduira à affronter ses propres démons et ceux de ses parents, qui n'avaient qu'un seul défaut, celui d'être venus d'ailleurs et qui étaient demeurés à tout jamais étrangers du village.

John Burnside excelle dans l’écriture de romans à l’atmosphère très particulière faite d’ombres, de silences, de fantômes du passé, fouillant les profondeurs de l’âme humaine et les recoins obscurs de l'esprit.

La maison muette de John Burnside

Il s’agit du premier roman de John Burnside, auteur reconnu comme un grand poète.
 
La maison muette raconte la vie d’un individu obsédé par la question du siège de l'âme et de la part de l'inné et de l'acquis dans le développement du langage. Il n'hésite pas à recourir à des expérimentations diverses – d'abord sur des animaux, ensuite sur ses propres enfants en bas âge - pour essayer de trouver une réponse à ses questions.
 
Aucune empathie possible pour cet homme, nous plongeons dans l'âme noire d'un être d'une froideur extrême. Rarement un auteur aura été aussi loin dans l'écriture d'un personnage obsédé et psychopathe avec autant de distance et de sobriété, ce qui rend le propos d'autant plus insoutenable et dérangeant.
 
Ecriture ciselée pour un sujet qui met très mal à l’aise : si le talent de l'auteur est à l'image de la description clinique de ce personnage, nous sommes en présence d'un romancier très talentueux.