dimanche 31 août 2008

Les moissons du ciel de Terrence Malick


Réalisé entre « Badlands » et « La Ligne rouge », « Les Moissons du ciel » est un admirable poème cinématographique fulgurant, lyrique et contemplatif, sauvage et beau. Poursuivant ses recherches photographiques et picturales, Terrence Malick évoque tour à tour le cinéma des grands anciens – « L'Aurore » de Murnau, « La Nuit du chasseur », de Laughton – et la peinture américaine d'Edward Hopper. Tourné dans les grandes plaines de l'Alberta, et en lumière naturelle – travail stupéfiant du Français Nestor Almendros, le chef opérateur de Truffaut –, le film confronte les splendeurs d'une nature vivante et grouillante aux aspirations dérisoires et futiles d'un groupe de migrants échappés de l'univers urbain de Chicago du début du siècle. Cela reste à ce jour le plus beau rôle de Richard Gere, entouré du minéral Sam Shepard, de la rayonnante Brooke Adams, et de la mélancolique Linda Manz, qui prête sa voix-off au récit pour en accentuer la triste beauté et la déchirante nostalgie.


Terrence Malick est un réalisateur américain atypique. Il cultive en effet une certaine distance avec "le système" et préfère rester dans l'ombre plutôt que de s'exposer, aussi ses contrats de tournage stipulent qu'il ne sera pris aucune photographie de lui et qu'il n'a aucune obligation de faire la promotion de ses films.

On sait toutefois qu'il aurait passé son enfance entre les champs de blé et les puits de pétroles, à côtoyer les agriculteurs et travailleurs saisonniers. On veut bien le croire dans la mesure où peu de réalisateurs arrivent à sa cheville lorsqu'il s'agit de filmer la nature, les forêts et de manière générale les grands espaces américains.

Avec Les Moissons du ciel, sorti en 1978, Terrence Malick nous offre une fois de plus des images époustouflantes de beauté !

Outre les grands espaces filmés avec génie, le réalisateur nous fait découvrir le jeune débutant (à l'époque) Richard Gere dans une œuvre poétique et lyrique, qui n'est pas sans rappeler certains grands thèmes mythiques ou religieux. Bon, autant le dire tout de suite, le jeu monolithique du « beau » Richard Gere ne m’a pas du tout convaincue, je dirai même qu’il est un peu la seule ombre au tableau extrêmement réussi dans l’ensemble. Par contre, je suis totalement tombée sous le charme de Sam Shepard :-)

 


Pour en revenir au résumé, nous sommes en 1916,Bill (Richard Gere), ouvrier dans une fonderie, sa petite amie Abby (Brooke Adams) et sa petite sœur Linda quittent Chicago pour faire les moissons au Texas.

 



Saisissant l'opportunité qui s'offre à eux de sortir de la misère, Bill pousse Abby à céder aux avances d'un riche fermier (Sam Shepard), qu'ils savent atteint d'une maladie incurable.

Bill se présentera au fermier comme étant le frère d’Abby, et restera donc dans les parages lorsque le riche fermier et Abby se marieront. Mais ce dernier se rend compte que quelque chose ne colle pas dans cette version : la tragédie s'annonce lorsqu'il aperçoit certaines scènes un peu trop intimes pour avoir lieu entre un frère et une sœur.

Le drame prend une ampleur grandiose lorsque les champs de blés, dévorés pas les sauterelles, prendront feu suite à une altercation entre les deux hommes. Le film prend à ce moment là des allures de fuite du paradis perdu extrêmement réussie.

 


Les images sont belles mais il y a également une vraie histoire et les personnages sont consistants et tout en nuances. Le soliloque de la petite sœur a toujours du sens et apporte quelque chose au film, il ancre vraiment notre attention sur la suite de l'histoire, histoire intemporelle du triangle amoureux mais tellement bien menée je trouve, sans vulgarité aucune. On s'attache à tous les personnages, on comprend les motivations et les attentes des uns et des autres, on ne les condamne jamais, quel que soit leur choix.

Ce que j'aime bien aussi chez Terrence Malick, c'est l’importance et la place qu’il octroi à la nature, terre aussi nourricière et protectrice qu’imprévisible et destructrice.
 
Le film a gagné de nombreux prix, dont l'oscar de la meilleure photographie en 1978 et le prix de la mise en scène au festival de Cannes en 1979. Il fut par contre un échec commercial cuisant, à tel point que Terrence Malick ne reprendra la réalisation que vingt ans plus tard, en 1998, avec « La Ligne rouge » (The Thin Red Line). Quant à moi, « Les moissons du ciel » (Days of Heaven) est le film que je préfère du réalisateur, car même si ses films les plus récents, progrès technologiques aidant, sont d’une qualité d’images inégalables, la qualité du scénario couplée à la beauté de la photo en fait une œuvre des plus réussies.


 
Filmographie de Terrence Malick :

• 1973 : La Balade sauvage (Badlands)
• 1978 : Les Moissons du ciel (Days of Heaven)
• 1998 : La Ligne rouge (The Thin Red Line)
• 2005 : Le Nouveau Monde(The New World)
• Prochainement : Tree of life

Note : 5/5
 

mercredi 27 août 2008

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein de Theodore Roszak

 Quatrième de couverture

Recueillie par la baronne Frankenstein, la jeune Elizabeth est introduite dans le monde secret des sorcières et initiée à l'alchimie, aux lois de la nature et à celles du corps humain. De son côté, Victor, fils légitime de la baronne, tournant le dos à cet univers féminin respectueux de la «loi naturelle», est pris du vertige de la science. Il prétend pouvoir créer une vie meilleure, une vie qui ne serait pas née du ventre de la femme mais de la science, nouveau maître du monde.
Alors que Victor s'égare dans sa quête et crée un monstre, Elizabeth essaie de trouver sa place en pleine révolution scientifique... voire scientiste. Peu à peu, leur univers se délite jusqu'à leur tragique nuit de noces.

Théodore Roszak nous entraîne dans une folle aventure romanesque, riche en péripéties, mettant en scène une héroïne forte et complexe dans un monde dominé par la raison et l'intellect masculins. Cet émouvant portrait est à la fois un hommage à la féminité, un roman historique haletant et une réflexion passionnée et passionnante sur la science et ses dérives.

Professeur d'histoire, sociologue de la contre-culture américaine, écologiste, essayiste et romancier, Theodore Roszak fait de son érudition la substance même de ses romans. « Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein », deuxième roman que je lis de cet auteur, ne fait pas exception à la règle.

Qu’il passe du thriller sur le pouvoir des images et la magie noire du cinéma (cf « La Conspiration des ténèbres ») au classique Frankenstein, l’auteur s’interroge avant tout sur les dérives du pouvoir et les forces occultes en présence. En comblant les blancs laissés par Mary Shelley, qui selon l’auteur avait bridé sa féminité en confiant les voix principales de son roman aux personnages masculins, Theodore Roszak se propose de lui rendre hommage en lui octroyant une liberté de ton qui lui aurait manquée à son époque en prenant comme personnage principal Elizabeth Frankenstein, la sœur adoptée et future épouse de Victor Frankenstein, morte assassinée la nuit de ses noces. La voix et la vision d’Elizabeth Frankenstein se feront entendre par l’intermédiaire de son journal intime, mis à disposition de Robert Walton, l’explorateur narrateur déjà présent dans le roman original, après avoir négocié son obtention auprès du dernier membre vivant de la famille Frankenstein.

A travers la parole d’Elizabeth Frankenstein, c’est tout un univers féminin qui s’ouvre à nous : la nature, l’alchimie et le tantrisme, le paganisme, les croyances anciennes et les rites tribaux, les rêveries, le savoir des matrones et les mystères féminins. Ce monde féminin se meut en parallèle, côtoie pour ensuite se faire phagocyter par le développement des sciences et l’importance accrue de la raison chère au siècle des Lumières, prétexte à la transgression des lois de la nature pour mieux la dominer, avec les conséquences que l’on sait.

Lorsque Théodore Roszak met ses connaissances au service de la fiction, il n’hésite pas à nous mettre en présence des derniers soubresauts d’un univers féminin agonissant au profit d’un monde masculin éclairé par les sciences. Le tout se lisant comme un ultime hommage à la nature et à la féminité en général en interrogeant le pouvoir des sciences et les transgressions qu’elles génèrent suite à l’aveuglément qu’elles suscitent.

En un mot, j’aime suffisamment l’univers de cet auteur, si singulier et original, emprunt de mystères et de connaissances multiples, offrant un éclairage à ce qui demeure obscur à nos yeux en analysant ce qui se trame sous les apparences trompeuses, que je compte bien lire tous ses romans ! Son érudition me donne l’impression d’en savoir plus après ma lecture tout en me laissant emportée par l’aspect romancé, l’ensemble étant servi par une belle écriture, que demander de plus ?


samedi 23 août 2008

L'interprétation des meurtres de Jed Rubenfeld

Quatrième de couverture

1909, Sigmund Freud est à New York pour donner une série de conférences sur la psychanalyse. Au même moment, une jeune femme de la bonne société est étranglée après avoir été sauvagement torturée. Le maire de la ville, l’omnipotent McClellan, veut résoudre cette affaire le plus rapidement et discrètement possible. La découverte d’une autre victime, Nora Acton, qui a survécu à ses blessures mais qui se retrouve totalement amnésique depuis, conduira Sigmund Freud - fatigué, malade et en butte à l'hostilité de l'intelligentsia locale - à participer à cette enquête en essayant d’aider le Dr Younger, un confrère plus qu’intéressé par la théorie psychanalytique. Des bas-fonds de Chinatown aux hôtels particuliers de Gramercy Park, ce thriller nous plonge dans le New York en mutation du début des gratte-ciel.

Extrait de François Busnel pour l’actualité littéraire TV5

« Un petit bijou. Voilà. C'est dit. L'Interprétation des meurtres est sans doute l'un des meilleurs polars de l'année, l'un des plus beaux premiers romans de la rentrée littéraire et l'une des plus efficaces introductions à la psychanalyse freudienne. Trois en un! La formule du bon docteur Jed Rubenfeld est d'une efficacité redoutable. Paru l'an dernier aux Etats-Unis, où il s'est vendu à 600 000 exemplaires, ce roman qui défie les lois du genre est déjà en cours de traduction dans 30 pays. »

Autant le dire tout de suite, je suis nettement moins enthousiaste concernant la partie polar : manque de punch, intrigue faiblarde et résolution quelque peu tirée par les cheveux, amateurs de polar, vous risquez de ne pas y trouver votre compte. L’écriture de Rubenfeld est également assez quelconque, pas de quoi s’extasier non plus.

Voilà pour les aspects négatifs. Passons aux aspects positifs qui ne sont pas absents non plus ! On sent que Jed Rubenfeld maîtrise bien son sujet : auteur d’un doctorat sur Sigmund Freud, le New York des années 1900 en toile de fond ne semble avoir aucun secret pour lui. Il introduit donc très bien le personnage de Freud et ses « disciples », venus donner la bonne parole psychanalytique (doctrine encore balbutiante et très controversée aux USA) à la bonne ville de NY, ville moderne naissante où se bâtissent immeubles, métro et ponts gigantesques. La reconstitution de la ville de New York au début du XXème siècle est très réussie, de même qu’il arrive très bien à rendre compte du climat relationnel régnant entre les disciples et le maître, en mettant notamment en scène les circonstances qui mèneront au schisme doctrinal  entre Sigmund Freud et Carl Gustav Jung. Un des personnages principaux, Nora Acton, fait également référence à la fameuse Dora que Freud traite dans « Cinq Psychanalyses », recueil de cinq cas cliniques relatant les cures analytiques menées par Sigmund Freud à des périodes différentes.

Extrait d’une intervieuw :

Vous n'avez rien inventé ?

Non, mon roman est authentique. J'ai passé d'innombrables heures pour accéder à la plus grande exactitude historique. J'ai lu des milliers d'articles de journaux, des tas de livres. Parce que les lecteurs de fiction historique sont devenus exigeants. Il ne s'agit pas seulement de les distraire, il faut aussi les éduquer : ils veulent s'informer sur la période et sur les personnages réels. La précision historique est indispensable. Même les paroles de Freud et de Jung sont reprises directement de leurs livres. Les lecteurs peuvent être assurés qu'ils ont véritablement exprimé ces opinions. Je parle dans le roman d'une lettre que Jung a envoyée à la mère d'une patiente, une jeune femme qui était tombée très amoureuse de lui : il lui demandait de l'argent pour ne pas coucher avec elle. Cette lettre est tout à fait authentique.
Au final, « L’interprétation des meurtre »  fut un lecture distrayante et intéressante du point de vue historique, sans pour autant rejoindre les critiques dithyrambiques rencontrées sur le net. Disons qu’il ne s’agit pas vraiment du polar du siècle

jeudi 21 août 2008

La Ligue Des Gentlemen Extraordinaires, intégrale 2 d’Alan Moore et Kevin O’Neill (BD)

Quel est le point commun entre le célèbre aventurier Allan Quatermain, Mina Murray (Mina Harker du roman Dracula de Bram Stoker, cela vous dit quelque chose ?), le capitaine Nemo, l’homme invisible et le docteur Jekill & Mister Hyde ? Tous ces personnages constituent la ligue des gentlemen extraordinaires, une sorte de force d’intervention spéciale du gouvernement britannique. Force d’intervention plus que nécessaire lorsque l’Angleterre subit une invasion martienne (hommage à « La Guerre des Mondes » d’H.G. Wells). Les références ne s’arrêteront pas là puisque la ligue travaille pour le compte d’un mister Bond, lui-même aux ordres d’un Monsieur ‘M’ sans oublier un curieux docteur Moreau dans les parages.

Vous l’aurez compris, cette BD se veut une sorte d’hommage parodique de la littérature du XIXème siècle, parodique dans la mesure où Alan Moore ne se prive pas d’être irrévérencieux, cynique, imaginatif et un brin grivois dans les relations qu’entretiennent certains personnages. Je note toutefois qu’il a bien respecté le caractère de l’homme invisible, personnage peu recommandable également à la base et qui payera cher sa traîtrise lorsqu’un certain Mister Hyde lui reglera son compte… de manière peu conventionnelle rhurhu.

Aventures fantastiques situées à l’époque victorienne, dans un univers rétro futuriste appelé steampunk, cette BD est également un régal pour ce qui est des trouvailles graphiques et le décorum en général. Chaque planche renvoie à tellement de références et possède de si nombreuses résonances que je ne doute pas une seconde d’avoir loupé plusieurs dizaines d’entre eux. Je ne peux donc que conseiller ce Comic-book qui ravira les fans et érudits de la littérature du XIXème siècle !

Alan Moore est un des plus célèbres et influents scénaristes de BD de ces vingt dernières années, primé de nombreuses fois pour son œuvre (prix Hugo en 1988 et prix du meilleur album étranger au Festival d’Angoulême en 1989 pour « Watchmen », prix du meilleur album étranger au Festival d’Angoulême en 1990 pour « V comme Vendetta », prix de la Critique au Festival d’Angoulême en 2001 pour « From Hell ») et adapté au cinéma (« From Hell » avec Johnny Depp, « La ligue des Gentlemen Extraordinaires » avec Sean Connery et « V comme Vendetta » avec Nathalie Portman).


mardi 19 août 2008

My Name is Joe de Ken Loach

My Name is Joe de Ken Loach
Royaume-Uni, 1998

Dans un quartier sinistré de Glasgow, un chômeur et ancien alcoolique, Joe s’occupe d’une équipe de football amateur, certainement une des plus mauvaises équipes de football de Glasgow. Il faut dire que cette occupation tient plus lieu d'activité philanthropique qu'autre chose dans la mesure où cette équipe est surtout composée de cas sociaux des quartiers désoeuvrés. Il fait la connaissance de Sarah, une assistante sociale avec laquelle s’esquisse une liaison amoureuse. Mais l’un des joueurs de son équipe, marié et père de famille, a contracté des dettes auprès de la mafia locale. Joe va tenter de lui venir en aide, en mettant en péril sa relation avec Sarah. 

Thèmes explorés : l’exclusion sociale et l'alcoolisme en Écosse. C'est un de mes films préférés du réalisateur. La qualité du jeu d'interprétation de l'acteur Peter Mullan contribue beaucoup à la qualité du film, à voir en VO pour savourer l'accent écossais absolument délicieux. Ken Loach nous fait une incroyable visite guidée de la misère des quartiers pauvres de Glasgow. Un film très dur et très triste, avec aussi de beaux moments lumineux grâce au couple formé par Joe et Sarah. 



Ce film fut présenté en compétition à Cannes lors du Festival en 1998. Peter Mullan remporta le prix d'interprétation masculine.

Land and Freedom de Ken Loach

Land and Freedom de Ken Loach
Royaume-Uni, Espagne, Allemagne - 1995

Fouillant dans les affaires de son grand-père décédé, une jeune femme découvre le passé militant de celui-ci, et notamment sa participation en tant que soldat du POUM (engagé au côté des républicains, anarchistes et communistes) à la guerre d'Espagne en 1936.

Réhabilitation historique qui redonne sa dignité aux expériences alternatives, notamment les organisations de type libertaires et auto-gestionnaires, oubliées, condamnées et assassinées par les staliniens.

J'ai beaucoup apprécié ce film, accordant une large place aux nombreux européens ont quitté leur patrie pour défendre leur idéal en Espagne. La scène de discussion des membres d'un village sur les collectivisations des terres est vraiment jubilatoire, la révolution trahie par les staliniens nous donne une dernière scène tragique et pathétique.

 Un idéal sacrifié en quelque sorte…

Ladybird de Ken Loach

Ladybird, Ladybird de Ken Loach
Royaume-Uni, 1994

Maggie a eu quatre enfants de quatre hommes différents qui lui ont été enlevés par l'assistance sociale à la suite de sa dernière liaison avec un amant violent. Elle rencontre Jorge, gentil et honnête réfugié latino-américain, et commence à accéder au bonheur. Mais sa liberté est entre les mains de l'administration et des services sociaux.

Ladybird fut mon premier film de Ken Loach, première rencontre et premier choc aussi ! Pour la petite histoire, je travaillais à l’époque dans une maison d’accueil pour jeunes adolescents en difficulté, séparés de leur famille par décision du juge. Ni une ni deux, nous avions décidé, mes collègues et moi, d’aller voir tous ensemble ce film au cinéma : assistants sociaux, psy, éducateurs, directrice, bref toute la smala réunie pour se faire une toile. Et qu’est-ce qu’on s'en est pris plein la gueule !!!

Ken Loach ne se prive pas pour ce qui est de fustiger allégrement les services sociaux. Je n'ai pas pu m'empêcher de me dire que Ken Loach forçait vraiment le trait, allant parfois jusqu’à la caricature.  Il n'en reste pas moins que ce film dur est très poignant et que nous souffrons à côté de cette mère aimante qui, malgré son comportement impulsif, mériterait d'être entendue et soutenue plutôt que d'être systématiquement condamnée une fois pour toute par les instances administratives.

Un film à voir en VO pour écouter l'accent irlandais. L'actrice Crissy Rock était totalement inconnue avant ce film mais elle est époustouflante de réalisme et extrêmement convaincante dans ce rôle de composition. Le réalisme est poussé tellement loin que nous avons parfois l'impression de suivre un documentaire plutôt qu'une fiction.

Le vent se lève de Ken Loach

The Wind that Shakes the Barley de Ken Loach
Espagnol, Italien, Irlandais, Allemand, Britannique - 2006

Le film a pour thème la guerre d'indépendance irlandaise (1919-1921) et la guerre civile qui s’en suit (1922-1923). Le titre original, The Wind That Shakes the Barley (Le vent qui agite l'orge), fait référence à un poème de Robert Dwyer Joyce, un auteur irlandais du XIXe siècle qui évoque le soulèvement irlandais de 1798. 

« Il fut pénible par les mots du deuil 
De dire et de briser les liens qui nous unissent 
Mais plus pénible encore de porter la honte 
Des fers étrangers qui nous enchaînent 
Alors j’ai dit : « Cette vallée dans la montagne 
Dès l’aube j’irai à sa rencontre 
Je rejoindrai les braves qui s’unissent 
Tandis que le vent léger secoue l’orge » 

Ce film raconte l'histoire d'un petit groupe d'activistes de l'Armée républicaine irlandaise, dont deux frères qui sont d'abord unis contre l'occupant britannique, pour mieux se déchirer ensuite. Basé sur des faits très documentés, il lève quelque peu le voile sur les conflits en Irlande. Je dis "quelque peu" car le problème est tellement complexe et les sources diverses qu'il faudrait plus de deux heures pour comprendre en profondeur les tenants et aboutissants de cette guerre civile.

J’ai aimé ce film même s’il me semblait plus académique que les autres. J'ai apprécié également l’utilisation du conflit entre les deux frères pour illustrer cette Irlande divisée après avoir conclu le traité d’indépendance et pour lequel l’occupant anglais imposa la partition du pays en 1922 (les six comtés du Nord restant totalement intégrés au Royaume-Uni), avec les conséquences que l’on sait : une guerre civile entre les partisans du traité (les nationalistes ou état-libristes) et les opposants (les républicains). Les conditions d’émergence de cette guerre fratricide sont très bien démontrées dans la deuxième partie du film, après une première partie plus centrée sur l’occupation anglaise, faites de mépris et de violence à l’encontre de la population pauvre irlandaise. Ken Loach pose là une question simple à laquelle il n’est pas aisé de répondre : « pour quel type de société êtes-vous prêts à vous battre ? ».


Palme d'or lors du 59e Festival de Cannes.

Quelques mots sur le réalisateur Ken Loach


Né le 17 juin 1936 dans le Warwickshire, Ken Loach est un réalisateur britannique de cinéma et de télévision. Réalisateur engagé, les uns vous diront que Ken Loach fait des films réalistes moralisateurs, qu'il a une vision pessimiste et réductrice peuplée de bonnes intentions, les autres soutiendront qu'il a un regard politique acéré doublé d'un regard social authentique, qu'il témoigne pour tous les laissés pour compte de la société de consommation. Ce souci de réalisme le pousse parfois à embaucher comme acteurs des inconnus qui ont vécu l'expérience réelle de la vie des personnages qu'ils incarnent. Je ne trancherais pas car je pense effectivement que chaque point de vue se défend, mais cela ne m'empêche pas d'aimer et d'apprécier les films de ce réalisateur.

Le pouvoir du chien de Thomas Savage

Au milieu des années vingt, dans les plaines sauvages du Montana, deux frères d'une quarantaine d'années tiennent seuls les rênes du vaste ranch familial. Si le cadet, George, peine à s'imposer auprès des ouvriers, l'aîné, Phil, esprit brillant et misogyne notoire, règne en tyran sur la propriété.

Malgré leurs différences, les deux hommes vivent en parfaite entente. Mais quand George épouse la veuve d'un médecin poussé au suicide par les humiliations répétées de Phil, l'harmonie est irrémédiablement rompue.

Par cette union, George expose le fils de Rose, un jeune garçon délicat et sensible, à la secrète concupiscence d'un frère assoiffé de vengeance, et pose involontairement les jalons d'un terrible drame...

En évoquant la lente dégradation des relations entre deux frères, Thomas Savage explore en profondeur les aspects les plus troubles de l'âme humaine.

Ce roman, considéré comme le chef d'oeuvre de Thomas Savage, fut aussi encensé par les critiques qu’il fut boudé par le public à l’époque de sa sortie, en 1967. Après n’avoir lu que des avis très positifs sur ce livre, je me suis lancée à mon tour pour voir ce qu’il en était. En toile de fond, le Far West en 1924, pays rude de l’élevage et univers très masculin des ranchs, en avant-plan, une étude psychologique qui aboutira au drame.

Belles descriptions des paysages, nombreux non-dits, mécanismes défensifs bien exploités, homosexualité refoulée et pourtant, il m’a manqué un je ne sais quoi de tension dramatique et de puissance narrative pour être totalement convaincue par l’auteur.

Je m’attendais effectivement à ressentir une certaine forme d’oppression et d’étouffement au fur et à mesure de l’avancement du récit, un peu comme dans « Ouest » de François Vallero qui avait réussi à me prendre à la gorge avec cette confrontation entre le garde-chasse et son maître. Aucun malaise ni sensation d’angoisse dans ce roman en ce qui me concerne, portant le contexte s’y prêtait bien mais je trouvais que les événements s’enchaînaient « gentiment », sans plus, à l’exception d’un final abrupt et inattendu qui prend au dépourvu.

Disons plus simplement que ce ne fut pas une révélation (à force de lire tant de critiques élogieuses, j’en attendais sans doute trop), tout en demeurant une œuvre appréciable et de bonne facture.

Les critiques, quant à elles, ont adoré :

« Thomas Savage sait créer une atmosphère où la beauté sauvage du Montana et la violence rentrée des rapports humains entrent en correspondance, et orchestre avec efficacité la montée de forces antagonistes. » Minh Tran Huy, Le Magazine littéraire

« Thomas Savage est un auteur de premier ordre, il possède toutes les qualités des plus grands romanciers, la capacité à éblouir et à émouvoir... Peu d'écrivains américains contemporains ont produit une oeuvre aussi remarquable. » The New Yorker

« La finesse de l'étude psychologique, l'art du suspense et la tension poussée jusqu'au malaise font du Pouvoir du chien un livre remarquable. » Florence Noiville, Le Monde des livres

Il ne vous reste plus qu’à vous faire votre propre opinion ;-)

vendredi 15 août 2008

Algernon Woodcock de Gallié et Sorel (BD)

Écosse, XIXe siècle. Fraîchement nommé médecin, le nain Algernon Woodcock – au demeurant personnage aussi insaisissable qu'énigmatique – et son ami le docteur William McKennan se rendent au port d'Oban, où un grand brûlé attend les soins qu'ils pourront lui prodiguer. Cette première tournée du médecin de campagne et de son nabot d'acolyte tourne vite au surnaturel, car dans cette Écosse-là, que balaient les intempéries de l'hiver, il s'en faut de peu pour que les vieilles légendes de marins sèment effroi et confusion sur un plancher des vaches étouffant, perdu entre brumes et brouillards.

Série engagée sur dix tomes, cinq ont déjà été publiés.

Récits d’aventures fantastiques, j’étais plus qu’enthousiaste à la lecture des deux premiers tomes.  Pensez donc, voilà une BD qui promettait le meilleur en réunissant le talent du dessinateur Guillaume Sorel – époque victorienne et lande écossaise mystérieuse, ambiance gothique inquiétante et qualité graphique réelle – et du scénariste Mathieu Gallié – tournure de phrases délicieuses, humour, beaux textes bref que du bonheur me suis-je dis !
Car j’en ai marre de ces BD où le talent de l’un prime sur le travail de l’autre, je prends l’exemple – totalement pris au hasard rhu rhu – des superbes dessins de la série Blacksad aux scénarios faiblards ou - toujours au hasard rhu rhu – les BD scénarisées avec brio par Alan Moore auxquelles il manque souvent un dessinateur à la hauteur.

Donc, avec Algernon Woodcock, je me suis dis : ça y est, on y est ! Et bien non, zut ! flûte ! et crotte de bique ! Si les débuts semblaient des plus prometteurs, j’ai désenchanté au fur et à mesure de la lecture des tomes suivants. J’aurai tant voulu que ces récits d’un médecin de campagne se cantonnent à un fantastique de bon aloi, vous savez, lorsqu’il demeure à la lisière du réel, au contour flou et mal défini, lorsque le doute persiste sur les interprétations possibles… et bien non, l'aventure plonge peu à peu dans un récit de pure fantaisie avec à la clé une histoire de plus en plus incompréhensible et obscure. Déçue que je suis, l’histoire ne tient pas ses promesses, quel dommage, il y avait tellement matière à…


Extrait de L'Oeil fé, première partie :

« On ne connaîtra jamais du passé d’Algernon Woodcock que ce que de son vivant, il voulut bien en donner : c’est-à-dire peu de chose, moi-même qui fus son ami et confident durant toutes ces longues années, j’en reste bien souvent contraint à d’incertaines hypothèses. Algernon ne livra jamais rien qui pût lever le secret : ce que je sais de lui, je ne le découvris que par brides, souvent à son insu, parfois tardivement. Ainsi, j’ignore tout du nébuleux cheminement qui mena Algernon jusqu’à notre rencontre. Qu’importe, après tout, il ne m’appartient pas de lever le mystère dont il sut s’entourer, les nombreux cahiers qu’il m’a laissés et dans lesquels il a consigné une partie de son histoire parleront peut-être pour lui plus tard, bien plus tard… »

 

dimanche 10 août 2008

La peau froide de Albert Sánchez Piñol

Quatrième de couverture

Sur un îlot perdu de l'Atlantique sud, deux hommes barricadés dans un phare repoussent les assauts de créatures à la peau froide. Ils sont frères par la seule force de la mitraille, tant l'extravagante culture humaniste de l'un le dispute au pragmatisme obtus de l'autre. Mais une sirène aux yeux d'opale ébranle leur solidarité belliqueuse.

Comme les grands romanciers du XIXe siècle dont il est nourri - Conrad, Lovecraft ou Stevenson -, l'auteur de La Peau froide mêle aventure, suspense et fantastique. Et, dans la droite lignée de ses prédécesseurs, c'est l'étude des contradictions et des paradoxes du comportement humain qui fonde ce roman, véritable jeu de miroir aux espaces métaphoriques.

Les protagonistes pensent être au " cœur des ténèbres " quand les ténèbres sont dans leur cœur. Civilisation contre barbarie, raison contre passion, lumière contre obscurité : autant de pôles magnétiques qui s'attirent et se repoussent dans une histoire parfaitement cyclique, car l'homme toujours obéit aux mêmes craintes, aux mêmes désirs ataviques. Et depuis la nuit des temps, c'est, à la vérité, la peur de l'autre - plutôt que l'autre - qui constitue la plus dangereuse des menaces, le plus monstrueux des ennemis.


Mon avis

Que de belles phrases ! J’en suis toute émue, vrai de vrai, moi je dis chapeau bas à l’éditeur, en voilà un qui en a de l’imagination : « Les protagonistes pensent être au " cœur des ténèbres " quand les ténèbres sont dans leur cœur »… oh ouiiiii, que c’est bien dit ça !

Euh en fait non, franchement non, je ne sais vraiment pas de quoi il parle cet éditeur, à croire que nous n’avons pas vraiment lu le même bouquin, et pourtant, je l’ai bien aimé moi ce roman, mais je ne m’y retrouve pas du tout du tout avec ce qu’il en dit, comme quoi, méfions-nous des quatrièmes de couverture !

En lieu et place de Conrad, Lovecraft ou Stevenson, j’ai trouvé que la référence la plus adéquate était avant tout Je suis une légende de Richard Matheson, mais cela le fait moins comme référence, c’est sûr.

Au lieu donc de trifouiller le bouquin pour y plaquer de la philosophie à deux balles, je préfère le présenter comme un bon roman d’aventure fantastique qui vous prend aux tripes avec l’envie de poursuivre au plus vite pour savoir ce qui va bien pouvoir se passer, vous savez, lorsque vous vous surprenez à tourner fébrilement la page en vous posant des questions très utiles du style : comment va-t-il s’en sortir une nuit de plus, que va-t-il se passer, qui sont ces monstres, qui est cette Aneris dès plus étranges etc

Bref, une lecture très prenante, angoissante, cauchemardesque et claustrophobe (évidement, se retrouver barricader dans un phare sur une île minuscule entouré de monstruosités, ça n’aide pas vraiment à profiter de la vue sur le grand large), je vous mets d’ailleurs au défi de passer à une autre lecture tant que vous n’avez pas lu le mot fin.

Bon maintenant, si vous tenez vraiment à philosopher un peu, nous pouvons bien discuter sur « mais qui sont ces autres », « pourquoi combattre alors que nous venons à peine de faire connaissance », « pourquoi avons-nous peur de l’autre », « mais quelle violence et instinct de survie avons-nous en nous », « l’union fait la force » et blablabla

Mais franchement dit, essayer d'y mettre autant de métaphores philosophiques me semble bien pompeux, vaniteux si pas exagéré, mais peut-être n'ai-je pas tout bien compris, allez savoir.

Quoi qu’il en soit et quel que soit votre niveau de lecture, « La Peau froide » a reçu le prix Ojo Critico de Narrativa 2003 et a été traduit dans une vingtaine de langues.


samedi 9 août 2008

Terremer de Ursula K. Le Guin

Ici, il y a des dragons. Et là où il y a des dragons, il y a des enchanteurs, une mer immense et des îles. Mais le monde de Terremer n’est pas un univers conventionnel de fantaisie. Il n’appartient ni à notre passé ni à notre avenir. Il est ailleurs. C’est un univers où la magie fonctionne et s’enseigne comme la science et la technologie dans le nôtre.

La totalité du cycle de Terremer compte 6 livres :

* Le Sorcier de Terremer (1968)
* Les Tombeaux d’Atuan (1970)
* L’Ultime Rivage (1972)
* Tehanu (1990)
* Les contes de Terremer (2000)
* Le vent d’ailleurs (2001)

Ce présent volume contient les trois premiers livres du cycle.

« Le Sorcier de Terremer » raconte l’initiation de Ged, simple gardien de chèvres sur l'île de Gont qui possède le don, à l’école de l’île de Roke où comment il deviendra un sorcier capable de commander aux éléments et affronter les dragons. Comment son audace faillit le perdre aussi.

« Les Tombeaux d’Atuan » évoquent la terrible histoire de la petite fille, Ténar, choisie pour devenir la Grande Prêtresse des Tombeaux, qui haïra Ged pour finalement se joindre à lui pour combattre ensemble l’emprise des Innommables.

« L’Ultime Rivage » évoque quant à lui l’endroit où le pouvoir des sorciers sera soumis à celui du temps, le grand rongeur.

Nous évoluons tout au long de ces récits avec l'Epervier : comment devient-il magicien à la mystérieuse école des sorciers de l'île de Roke ? Quel mage devient-il en tant qu'adulte ? Quelles rencontres et affrontements va-t-il endurer ? Outre son apogée, nous assisterons également à son déclin lorsqu’il perdra peu à peu ses pouvoirs pour redevenir un homme simple.

J'ai beaucoup apprécié ce cycle. Le récit est lent mais intelligent, tout en nuance, emprunt de philosophie, de poésie et de subtilités diverses. Il se différencie de la fantaisie traditionnelle dans la mesure où nous ne sommes pas confrontés au sempiternel combat entre le bien et le mal nécessitant de terribles combats guerriers, mais en présence de récits où tout est question d'équilibre, de juste milieu, où le bien n'existerait pas sans son contraire.

Cette richesse du récit aux multiples interprétations possibles est sans aucun doute redevable au talent d’Ursula Le Guin, qui est l'un des auteurs les plus célèbres de Fantasy et de Science-Fiction, récompensée par 5 Prix Hugo et 5 Prix Nebula. Le fait qu’elle soit une passionnée des cultures orientales et une experte en taoïsme contribuent à donner au récit un ton qui n’appartient qu’à elle : la recherche de cet équilibre où la Lumière et les Ténèbres se stabilisent mutuellement.

Le fait que le père de l’auteur, Alfred KROEBER, soit un grand anthropologue contribue également à son approche anthropologique des sociétés qu’elle imagine : descriptions des paysages et cultures lointaines, analyse des mythes, mœurs, lois, esprit de tolérance et compréhension, respect et intelligence… tous ces éléments jalonnent son œuvre.

Le téléfilm « Terremer, La prophétie du sorcier » [Legend of Earthsea] de Robert Lieberman est une adaptation du premier cycle. Il s'agit d'un téléfilm, donc le budget n'est pas grandiose. Malheureusement, ce qui faisait la particularité de l'écriture d'Ursula (les nuances, la complexité des sentiments, la poésie) a complètement disparu dans cette adaptation. Enfantin et kitch, destiné visiblement à un public d’adolescents américains, nous avons droit à un curieux mélange des 3 premiers récits qui n’a plus rien à voir avec l’œuvre de l’auteur, qui a d’ailleurs complètement désavoué cette adaptation. Le réalisateur semble avoir surfer sur la vague Fantasy du moment (en laissant de côté toute l'originalité et l'essence propre du cycle), afin de trouver un public le plus large possible. Dispensable donc.

Le film d’animation de Goro Miyazaki, le manga « Les contes de Terremer », est  essentiellement une adaptation de L’Ultime Rivage, tome III du premier cycle. Mais je ne saurais vous en dire plus, dans la mesure où je ne l’ai pas encore vu.


vendredi 8 août 2008

La mort de la "Baleine Rouge" de Théodore Monod

Dans les nuits de l'Avent de l'an 810, deux formidables drakkars surgissent de la brume pour  aborder, envahir, saccager et mettre à sac les côtes Normandes. Parmi les pillards, Harald aux dents bleues.  A la tête de ses guerriers, son fils Hjalmal et son lieutenant Smirle, le renard des neiges. Ces vikings, à la réputation effrayante, avant tout connus pour leurs attaques surprises et leurs natures violentes, s’apprêtent à dévaster un paisible village des bords de Seine.

A la stupéfaction des habitants du village de Grand-Couronne, les vikings ne se précipitent pas pour commettre leur horribles desseins mais construisent un tertre et sortent de l'eau un bateau à la voilure couleur rouge sang, la « Baleine Rouge ». Suite à la mort inopinée de leur roi Harald aux dents bleues, la coutume de ces fiers guerriers scandinaves veut qu’à sa mort, le corps du roi accompagné de ses armements et de ses chevaux soient brûlés dans son drakkar. Bouter le feu à la « Baleine Rouge » permet à l’âme du défunt roi de rejoindre le Walhalla mais octroie également quelques jours de répit aux villageois, allés se réfugier à l’église du village en priant avec ferveur en cette période de noël leur Dieu tout puissant.

Le fils Hjalmal devenu roi à la mort de son père Harald aux dents bleues devra prendre la tête de ses hommes pour organiser le pillage qui aura lieu après avoir respecter le rituel qui accompagne les cérémonies funéraires de son défunt père. Mais il est las de cette vie de ripaille, las de cette sauvagerie, las de cette vie faite de violences sans fin. Il décide de s’enfoncer seul dans la forêt…

Célèbre naturaliste, explorateur, chercheur et professeur au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, Théodore Monod écrivit en 1929 - il a 27 ans à l’époque - cette longue nouvelle sous forme de conte de noël. Petit bijou longtemps resté inédit, cette première rencontre avec l’auteur fut une vraie réussite !

mercredi 6 août 2008

Porteurs d'âmes de Pierre Bordage

Quel est le point commun entre Léonie, achetée enfant au Libéria, séquestrée et prostituée avant de s’enfuir à vingt ans pour se retrouver clandestine et sans papier dans les rues de Paris - Edmé, inspecteur qui découvre un épouvantable charnier dans la Marne – Cyrian, fils de bonne famille, étudiant à l’Ecole européenne supérieure des Sciences et nouveau venu dans la confrérie estudiantine aux allures d’organisations secrètes appelée « les Titans » ?

L’existence du translateur, une machine à transférer les âmes, secret jalousement gardé par les membres de la confrérie des Titans. Quel est ce groupuscule aux multiples tentacules, présent à toutes les sphères du pouvoir ? Quelle portée une telle invention pourrait-elle apporter au monde ? Pouvoir transférer son âme dans un autre corps aurait de multiples conséquences : immortalité de l’âme, nouveau outil d’espionnage, autant de raisons pour ne pas ébruiter l’invention, jusqu’ici destinée aux seuls membres huppés de la confrérie en mal de sensations fortes qui se payent un voyage de quatre jours dans un autre corps comme d’autres se payeraient un voyage spatial.

Mais comment choisir ces corps sans divulguer ce secret ? En remettant une somme rondelette aux mendiants, clandestins et autres paumés de la ville en échange d’une soi-disant expérience médicale d’une durée de quatre jours. Léonie, femme dans le besoin depuis qu’elle s’est enfuie, sera l’un de ces vaisseaux humains qu’empruntera Cyrian au cours de son deuxième voyage corporel. Lorsque Léonie sera récupérée par ses geôliers et que les possibilités de Cyrian pour réincorporer son enveloppe se réduisent comme peau de chagrin, il ne reste qu’une seule chose à faire : se dévoiler complètement en tant que passager du vaisseau corporel et devenir la seconde voix du corps porteur…

Roman d’anticipation doublé d’un thriller polyphonique dans lequel nous accompagnons ces trois personnages avec beaucoup de plaisir, sur un rythme alerte qui ne connaît pas de temps mort, au style fluide et efficace, Pierre Bordage délaisse les implications qu’aurait une telle découverte scientifique pour mieux explorer les sensations et émotions engendrées lorsqu’une âme s’immisce dans un corps étranger. Ou comment notre personnalité et notre façon d’envisager la vie se trouvent bousculées lorsque nous voyons à travers les yeux mais également les souvenirs, ressentis, perceptions d’une personne totalement à l’opposé de soi.

Au fond, ce roman est avant tout un plaidoyer pour la tolérance et l’acceptation de la différence : critique de notre société qui prône l’exclusion et le repli sur soi en nous faisant découvrir la vie des sans-papiers et des laissés pour comptes alors que la richesse serait à portée de main si nous prenions la peine de lever nos barrières pour oser aller à la rencontre de l’autre.

A noter, l’auteur termine ce roman en laissant présager une suite probable… à suivre donc.


dimanche 3 août 2008

Le labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro

El Laberinto del Fauno de Guillermo Del Toro
Mexique, Espagne - 2006

Le réalisateur Guillermo Del Toro a pour habitude de réaliser deux types de films diamétralement opposés : des films commerciaux et des films nettement plus personnels. Les films commerciaux (comme Hellboy ou Blade) permettent de rapporter des entrées pécuniaires qu’il peut ensuite réinvestir dans la réalisation de films beaucoup plus personnels tels que L’échine du diable ou Le labyrinthe de Pan. J’aime sa touche particulière, que ce soit dans la première catégorie que dans la deuxième, même si mes préférences vont forcément plus vers la seconde. Cette absence de moyen pour épanouir son art le fruste d’ailleurs de plus en plus, au point de vouloir parfois abandonner le cinéma pour se tourner vers la peinture. La passion de l’auteur pour les peintures de Goya se ressent également dans le rendu de l’atmosphère, les couleurs et les ambiances de ce long métrage.

Ses films plus personnels reviennent sur une période qui l’influence beaucoup, à savoir celle où l’Espagne est sous le joug de la dictature de Franco, période durant laquelle de nombreux Espagnols immigrèrent au Mexique pour échapper au fascisme. Ses craintes du fascisme me parlent particulièrement, étant moi-même confrontée aux problèmes communautaires de mon pays. Lorsqu’il nous dit « à partir du moment où certaines personnes commencent à penser "il y a nous et il y a eux -au lieu de comprendre que nous sommes tous dans le même bain-, et bien c'est à ce moment que les choses dérapent. », je ne peux qu’acquiescer à ces paroles de sagesse.

Le labyrinthe de Pan est un véritable petit bijou, une sorte de conte de fée pour adultes mariant habilement le monde réel (le fascisme en Espagne à l’époque de franquisme) et le monde imaginaire, sans jamais savoir si ce monde imaginaire n’est que le résultat des fantasmes d’une petite fille ou l’accès à un monde parallèle existant. Beau visuellement, poétique, émouvant, cruel, violent, il est tout cela à la fois !


L’origine de l’un des personnages les plus réussis du film, à savoir le faune, remonte aux angoisses du réalisateur lorsqu’il était enfant : chaque nuit, lorsqu’il dormait chez sa grand-mère, il avait l’impression qu'une créature mi-homme mi-bouc sortait de l'armoire de la chambre où il dormait. Il cite également l’auteur Arthur Machen « Le grand Dieu Pan » comme source littéraire du film, ainsi que d'autres écrivains du courant fantastique majoritairement anglais tels que Algernon Blackwood ou Dunsany, qui célébraient les influences païennes sur l'Homme.

Le postulat du film est que si nous ne pouvons choisir notre point de départ, nous pouvons par contre déterminer notre point d’arrivée. Aussi, si la jeune Ofélia est la fille d'un pauvre tailleur mort à la guerre et belle-fille d’un capitaine redoutable et violent, elle va tout faire pour garder un coeur pur et faire les choix qui feront d’elle la princesse qu'elle a toujours été en elle-même…

Que dire encore ? Ah oui, que l’acteur Sergio Lopez est absolument magistral dans ce film, incarnation du diable sur terre dans son rôle de capitaine de l’armée franquiste, rarement personnage aura été aussi détestable et effrayant que celui-là.

Pour terminer ce billet, je dirais que « Le labyrinthe de Pan » est sans conteste le film le plus réussi jusqu’à présent du réalisateur, à voir sans hésiter donc.



La fée des dents de Graham Joyce

Inspirée par le billet de Fantasio, j’ai succombé à mon tour à la tentation, m’empressant de fureter de tous côtés afin de me procurer ce roman. Chance, je n’ai même pas eu trop de mal à mettre la main dessus à la bibliothèque proche de mon lieu de travail eheh

Je ne connaissais pas du tout l’auteur Graham Joyce. Il se trouve que ce roman, écrit en 1996, édité une première fois dans la collection Pocket en 1998 sous le titre « L’intercepteur de cauchemars », réédité en mars 2008 chez Bragelonne sous le titre « La fée des dents », reprend le thème de la petite souris qui va récupérer la dent tombée sous l’oreiller des enfants en y plaçant une petite pièce à la place.

Ce mythe récent mais néanmoins universel, destiné à rassurer les enfants sur la perte occasionnée par la dent tombée, constitue une sorte de rite de passage que les sociétés occidentales ont repris sous différents noms. Aussi, en Angleterre, la petite souris est remplacée par la fée des dents. Pour la petite histoire, la fée des dents serait inspirée du conte « La fée des dents » de Lee Rogow (1949) alors que la petite souris soit inspirée d'un conte français du 17 ème siècle.

Ce qui n’était qu’un conte pour enfant se révèle une réalité lorsque le jeune Sam Southall se réveille en pleine nuit en surprenant dans sa chambre ce qu’il n’aurait jamais dû voir, à savoir la fée des dents. Mais au lieu d’être une gentille petite fée aux ailes diaphanes, le voilà en présence d’une fée malveillante aussi dangereuse que perverse, en définitivement très éloignée de la fée clochette de Peter Pan.

Cette fée plutôt laide et repoussante, aux dents élimées et pointues, est désormais liée à Sam et va l’accompagner tout au long de son enfance et adolescence en compagnie de ses amis Terry et Clive. Comme tout enfant en devenir, l’apprentissage de la vie n’est pas une sinécure et Sam en fera la douloureuse mais enrichissante expérience : renoncement, frustration, rite de passage, découverte de la sexualité, premiers émois, fantasmes, jalousie, la première cigarette, les premières drogues, bref rien ne manque à la panoplie. Si ce n’est que Sam passera toutefois par des événements particulièrement cruels où la mort, le suicide, le meurtre, les mutilations ne feront pas défaut.

Cours normal de la vie ou interférences dues à la fée hargneuse et possessive ? Lorsque Sam, fou de douleur et de jalousie, va s’apercevoir que son ami Terry est l’heureux élu qui recevra les faveurs tant convoitées d’Alice, son sang ne fait qu’un tour. Mais lorsque la fée le rassure en lui disant que Terry ne touchera plus Alice, et qu’il assiste le jour d’après à l’explosion qui amputera définitivement la main de Terry, sa culpabilité et le sentiment de responsabilité l’étouffent au plus au point.

Mais qui est Quenotte, cette fée maléfique qui sait parfois aussi se faire tendre et compréhensive ? Une hallucination ? Une projection des désirs et cauchemars de Sam ? Une déformation de la réalité ? Ou un être réel faisant partie d’un monde parallèle qui a besoin qu’on croit en elle pour survivre ? Le grand talent de Graham Joyce est de ne pas apporter de réponse à cette question en nous laissant dans l’expectative jusqu’à la fin du roman.

Un roman d’apprentissage dans le monde merveilleux et étrange de l’enfance où tout est possible, dans lequel les frontières troubles entre imaginaire et réalité sont suffisamment poreuses pour que s’y engouffrent quelques enfants peut-être plus sensibles que d’autres, un roman fantastique de la meilleure veine qui soit, sans oublier une fin poignante nappée d’une douce nostalgie lorsque l’heure de la séparation arrive…

Ce roman a été récompensé par le British Fantasy Awards.
Vous trouverez également une interview de l’auteur sur le site « Lefantastique.net ».

Ce roman m’a d’ailleurs fait penser au magnifique film « Le labyrinthe de Pan » qui sera mon prochain billet !

vendredi 1 août 2008

Kafka de David Zane Mairowitz & Robert Crumb

Avant d’être réduit à un adjectif (« kafkaïen » désignant un système bureaucratique absurde sans visage générant angoisse et amertume), Franz Kafka, né en 1883, était un habitant juif du ghetto de Prague. Ce plus vieux ghetto d’Europe, véritable « petite mère » avec ses « griffes », lui devint vite étouffant bien qu’il choisit néanmoins d’y vivre jusqu’à la fin de sa vie, à l’exception des derniers mois de son existence.

Prague faisait encore partie à cette époque de l’empire des Habsbourg de Bohême, empire dans lequel coexistaient de nombreuses langues et tendances sociopolitiques. Un tel environnement n’était guère propice à la constitution d’une identité claire et précise. Kafka en fera également les frais : juif tchèque parlant la langue officielle de l’empire, à savoir l’allemand - langue qui avait l’avantage d’être proche du yiddish - Kafka, qui en réalité n’était ni tchèque ni allemand, se trouva confronté à la montée du nationalisme tchèque alors que les allemands méprisaient ouvertement les tchèques. Quant aux juifs… tout le monde les haïssait. Impossible dans ces conditions de faire abstraction de la haine antisémite qui l’entourait. Plutôt qu’affronter cette peur des autres, Kafka préféra la refouler et la retourner contre lui-même, quitte à vouloir se transformer en infâme insecte rampant rapetissant afin de parvenir à disparaître, essayant en vain de ne point causer au monde trop de déplaisir. Mais la plus grande crainte de Kafka restera son propre père, véritable représentant de l’autorité face à laquelle Kafka éprouvera toute sa vie une terrifiante terreur. L’absence de rébellion se transformera rapidement en maladies psychosomatiques ou en haine de soi. Quant au sexe et la gent féminine… voilà bien également un monde avec lequel il ne sera jamais à l’aise.

« Kafka » de David Zane Mairowitz, illustré par Robert Crumb (pionnier de la BD américaine), est une vraie mine d’or concernant la vie, l’univers et les œuvres de Kafka. Biographie graphique de l’auteur, nous retrouvons également pas mal d’illustrations de ses récits les plus connus tels que « Le château », « Le procès », « La métamorphose » mais également « La colonie pénitentiaire », « Le terrier » ou « Un artiste du jeûne ». Idéal pour découvrir Kafka ou approfondir ses connaissances de l’auteur, qui ne cesse de nous interpeller, de nous questionner tout en demeurant définitivement hors d’atteinte. Cette synthèse de l’œuvre et de la vie de Kafka est absolument passionnante et très intéressante.