samedi 27 septembre 2008

Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu

Quatrième de couverture

Le jeune Sépha a quitté l’Éthiopie dans des circonstances dramatiques. Des années plus tard, dans la banlieue de Washington où il tient une petite épicerie, il tente tant bien que mal de se reconstruire, partageant avec ses deux amis, Africains comme lui, une nostalgie teintée d’amertume qui leur tient lieu d’univers et de repères. Mais l’arrivée dans le quartier d’une jeune femme blanche et de sa petite fille métisse va bouleverser cet équilibre précaire…

Dinaw Mengestu fut une des agréables découvertes de la rentrée littéraire 2007 avec ce premier roman remarqué au magnifique titre « Les belles choses que porte le ciel », en référence aux derniers vers de L’enfer de Dante, cité au moment où Dante se prépare à quitter l’enfer :

« À travers un pertuis rond je vis apparaître certaines des belles choses que porte le ciel, et nous nous sommes avancés pour voir une fois encore les étoiles. »

Ce roman est remarquable dans sa façon de traiter les sujets sensibles et difficiles en les abordant par petites touches, effleurements et frôlements délicats. Nous sentons bien qu’il y a beaucoup de Dinaw Mengestu dans le personnage du jeune Sépha, tous deux ayant fui l’Ethiopie en proie à la révolution pour venir s’installer aux Etats-Unis, terre de toutes les promesses mais aussi de désillusions et de déceptions. Histoire d’exils, de déracinements, de nostalgie, de manque de repères, d’identités mais aussi de questions raciales, sociales et économiques, le tout constituant de véritables gouffres empêchant toutes communications réelles entre les personnages. Abordant l’essentiel avec beaucoup de pudeur, Dinaw Mengestu parvient à parler de sujets forts avec délicatesse et une certaine élégance, nous évitant par là un discours qui aurait pu être pesant. J’ai beaucoup aimé cette apparente légèreté désenchantée, touchante et émouvante, emplie d’humanité aussi. Un auteur prometteur à suivre, sans conteste.

«  Le récit… C’est peut-être ça, le mot que je cherche. Où est le grand récit de ma vie ? Celui que je pourrais déployer pour y chercher les signes et les clés m’indiquant ce que je suis en droit d’espérer pour la suite. Il semble s’être épuisé, si jamais une telle chose est possible. Il est plus difficile d’admettre que peut-être il n’a jamais existé du tout. Ai-je le courage d’expliquer tout ça comme accidentel ? »

mercredi 24 septembre 2008

Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel


Extrait 

Extrait du roman : « Ne me demandez pas son nom, on ne l'a jamais su. Très vite les gens l'ont appelé avec des expressions inventées de toutes pièces dans le dialecte et que je traduis: Vollaugä - Yeux pleins - en raison de son regard qui lui sortait un peu du visage; De Murmelnër - Le Murmurant - car il parlait très peu et toujours d'une petite voix qu'on aurait dit un souffle; Mondlich - Lunaire - à cause de son air d'être chez nous tout en n'y étant pas; Gekamdörhin - Celui qui est venu de là-bas. Mais pour moi, il a toujours été De Anderer - L'Autre -, peut-être parce qu'en plus d'arriver de nulle part, il était différent, et cela, je connaissais bien: parfois même, je dois l'avouer, j'avais l'impression que lui, c'était un peu moi. » 


Mon avis

J’ai tellement aimé ce roman que je n’ai aucune envie d’argumenter le comment du pourquoi pour la simple raison que mes mots ne se hisseront jamais à la portée de mon ressenti et ne pourront qu’être incomplets, insuffisants et au final décevants. Lisez-le, un point c’est tout. Mais je crains également que ces quelques courtes phrases ne vous donnent l’impression que, décidément, je n’ai guère envie de me pencher sur la question et que je me contente de bien peu, raison pour laquelle je vais tout de même essayer d’en dire un peu plus.

On peut présenter « Le rapport de Brodeck » comme l’anti-thèse du roman « Les bienveillantes » de Jonathan Littell : pas de noms de lieux, de personnages existants, de chiffres, de héros torturé mais un petit village sans nom ni localisation précise, des hommes comme les autres, une histoire à hauteur d’hommes, lui conférant par là une authenticité et une puissance rare.

« Le rapport de Brodeck » est avant tout l’histoire de Brodeck, survivant d’un camp de la mort qui revient dans son village après la fin des combats, au plus grand étonnement des villageois qui avaient déjà gravé son nom sur l’édifice du village commémorant les victimes de la guerre. Il nous livrera son histoire, celle où il fut une victime parmi tant d’autres mais également l’histoire de cet étranger, l’Anderer, l’autre, qui deviendra une victime supplémentaire de l’après-guerre, après être venu s’installer dans le village pour mourir assassiné quelque temps plus tard par les villageois. Une sentence impitoyable pour avoir oser leur tendre un miroir dans lequel ils n’avaient aucune envie de se reconnaître. Pour se dédouaner, ils demanderont à Brodeck, qui a comme métier la rédaction de rapports pour l’administration, d’écrire un compte-rendu des événements qui ont conduit à cet acte auquel il n’a pas participé.

Ce sujet, déjà pas banal en soi, sert de canevas pour aborder notre humanité dans ce qu’elle comporte de plus sombre et de plus effrayant : la lâcheté des hommes, la peur, la recherche du bouc émissaire, la délation, la trahison, la cupidité, la haine, la violence, le mépris, l’humiliation… un voyage difficile qui nous remue au plus profond de nous.

Un grand roman d’un grand auteur. Un roman qui fait peur aussi : quel est ce bourreau qui se tapit en moi ?


Quatrième de couverture

Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m'ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dits, tu as fait des études. » J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ca suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront.


Extrait d’une interview parue dans le journal « La libre Belgique »

Après "Les Ames grises", qui obtint le Renaudot en 2003 et avait pour toile de fond la Première Guerre, c'est la Seconde qui semble avoir inspiré ce roman saisissant...

Brodeck, "revenu d'où on ne revient pas", s'intéresse à ce qui dérange. Une nuit, j'ai rêvé d'une... phrase qui est, mot pour mot, celle par laquelle commence le livre : "Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien." Elle fut le déclencheur d'un roman qui se préparait sans doute en moi depuis plus de vingt ans. Je voulais parler du principe du génocide. Qu'une part de l'humanité veuille en exterminer une autre est un comportement qui n'en finit pas de m'interpeller : qu'il s'agisse de la Shoah, du Cambodge, du Rwanda, c'est l'horreur sans nom. Je voulais évoquer le principe de collectif, d'altérité, aborder le grand problème de la mémoire et de l'oubli. Brodeck est dans un trop-plein de mémoire. C'est un livre qui évite le pardon.

 

dimanche 21 septembre 2008

La porte des enfers de Laurent Gaudé

Au lendemain d'une fusillade à Naples, Matteo voit s'effondrer toute sa raison d'être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s'enfonce dans la solitude, et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.

Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera connaissance du patron, Garibaldo, de l'impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d'étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu'on peut y descendre...

Voilà un auteur que j’ai mis du temps à lire : pour une raison obscure, j’avais longtemps flairé de loin « Le soleil des Scorta » (prix Goncourt 2004) avec suspicion et interrogation. Il aura fallu qu'il sorte en livre de poche pour que je me décide enfin à l'approcher d'un peu plus près. Et quelle belle surprise ce fut! J’ai adoré ce roman, qui a su me toucher et m’émouvoir, au point de verser ma petite larme à la fin du récit.

C’est donc avec beaucoup plus d’assurance que je me suis jetée sur son petit dernier, qui est d’ailleurs mon premier achat de cette rentrée littéraire. Et la magie fut à nouveau au rendez-vous ! Les thèmes abordés par Laurent Gaudé me touchent décidemment beaucoup : la mort, le deuil impossible, la frontière poreuse entre la vie et la mort, le voyage impensable, l’invraisemblable devenu réalité. Ce roman flirte quelque peu avec le fantastique, ce qui pourrait rebuter certains lecteurs peu friands de ce genre. Quant à moi, je me suis laissée porter avec délice par l’écriture de Laurent Gaudé : parfois violente, souvent douloureuse mais tellement juste aussi, sans mièvrerie ni apitoiement, malgré le sujet délicat qu’est la mort d’un enfant.

Quand les morts continuent de vivre en nous : « Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos décisions. Ils nous forcent. Nous façonnent ».

Quand les morts emportent un peu de nous-mêmes : « Chaque deuil nous tue. Nous en avons tous fait l’expérience. Il y a une joie, une fraîcheur qui s’estompent au fur et à mesure que les deuils s’accumulent… Nous mourons chaque fois un peu plus en perdant ceux qui nous entourent ».

Des sentiments forts portés par une écriture âpre sur un sujet qui nous concerne tous, « La porte des enfers » est le roman de l’impossible ou la transfiguration de ce qui est par définition définitif et immuable.

Extrait :

« Elle se mit à lui frapper la poitrine. Ces coups sur le torse qu’elle lui donnait tout en gémissant – mélange de plainte et de malédiction – n’étaient pas faits pour le meurtrir mais plutôt pour ébranler en lui quelque chose d’obstinément immobile. Il la laissa faire, pensant que ces coups allaient la calmer, mais il y eut ces derniers mots – prononcés avec une colère plus grande encore, ces mots baignés de pleurs qui l’ébranlèrent davantage que les poings serrés qui continuaient de frapper : « Rends-moi mon fils, Matteo. Rends-le-moi, ou, si tu ne peux pas, donne-moi au moins celui qui l’a tué ! »

Il faillit chanceler. Tout tournait dans son esprit, les paroles de Giuliana, le visage de Pippo, la scène de fusillade, ses errances inutiles. Il ne pouvait ni parler, ni rester une minute de plus devant Giuliana. Il écarta doucement ses mains. Elle se laissa faire avec une docilité d’enfant. Il ouvrit alors la porte d’entrée et, sans rien dire, sortit de l’appartement et dévala les escaliers. »

Avant de clôturer ce billet, je ne peux m’empêcher de vous citer sa très belle dédicace en fin du roman :

« J’ai écrit ce livre pour mes morts. Les hommes et les femmes dont la fréquentation a fait de moi ce que je suis. Ceux qui, quel que soi le degré d’intimité que nous avions, m’ont transmis un peu d’eux-mêmes. Certains étaient de ma famille, d’autres, des personnes que j’ai eu la chance de croiser. A eux tous, ils constituent la longue chaîne de ceux qui, en disparaissant, ont emmené un peu de moi avec eux. »


vendredi 19 septembre 2008

L'homme du lac de Arnaldur Indridason

Quatrième roman traduit en français de l’islandais Arnaldur Indridason, deuxième roman que je lis de cet auteur après « La femme en vert », « L’homme du lac » m’a convaincue une fois de plus.

Je ne sais pas pour ses autres romans, mais concernant ceux que j’ai lus, je ne peux m’empêcher de penser à la série « Cold case », vous savez, les enquêtes de Lilly Rush qui déterre d’anciennes affaires classées depuis belle lurette. Et bien, le taciturne commissaire Erlendur est un peu le pendant de Lilly Rush ! Plus qu’une enquête, les romans d’Indridason nous invitent, dans un contexte historique et social précis, à une analyse fine des personnages et de la société islandaise en général.

Dans « L’homme du lac », le prétexte tout trouvé pour remonter aux années 60 des jeunes étudiants islandais socialistes, invités par le parti communiste de l’Allemagne de l’Est (RDA) à séjourner à l’université de Leipzig en étant nourri et loger gratuitement, est la découverte récente d’un squelette vieux de 40 ans dans les eaux d’un lac qui connaît des changement de niveaux depuis un tremblement de terre, squelette au crâne défoncé et attaché à un émetteur radio portant des inscriptions en caractères cyrilliques à demi effacées, de fabrication soviétique et datant de la guerre froide.

Pas de courses poursuites endiablées ni de rebondissements sans fin mais une enquête minutieuse qui cerne au plus près la psychologie des personnages composant cette jeunesse socialiste islandaise prise malgré elle dans la tourmente de la guerre froide. Nous ne pouvons que ressentir une certaine empathie envers ces étudiants au fur et à mesure de l’avancement du récit, lorsque nous cernons au mieux à quels destins tragiques seront voués ces jeunes idéalistes confrontés à la dure réalité du communisme : la police politique - la Stasi ou les services secrets est-allemands – et les outils mis à leur disposition : la surveillance réciproque, l’espionnage, la délation qui conduisent forcément à la trahison…

Parallèlement au déroulement de l’enquête, nous accompagnons le quotidien du commissaire Erlendur et des membres de son équipe (de ce point de vue là, il est préférable de lire les tomes dans l’ordre, ce que je n’ai évidemment pas fait mais je vous rassure tout de suite, on s’y retrouve malgré tout assez facilement).

Petite note en passant, le nombre de prénoms se terminant en « dur » est assez affolant en Islande : Haraldur, Thordur, Erlendur, Valgerdur, Lénardur, Sigurdur… je vous mets au défi de déterminer quels sont les prénoms masculins ou féminins ;-)

mardi 16 septembre 2008

Les intermittences de la mort de José Saramago

Il s’agit de mon premier roman de l’auteur José Saramago, au thème très original et intriguant dans la mesure où le sujet tourne autour de la pause que s’octroie « la mort » avec toutes les conséquences que cela engendrera au niveau de l’organisation étatique. Vous avez bien lu, la mort, personnage à part entière, a décidé de ne plus travailler et donc de ne plus donner la mort, du moins dans un cadre bien précis puisque ce phénomène ne dépasse par les frontières d’un pays dont nous ne connaîtrons jamais le nom.

Cet événement extraordinaire, qui plonge dans un premier temps la population dans un état euphorique, se révèle au fur et à mesure plus que problématique : l’immortalité n’empêche ni la maladie ni la vieillesse et engendre une multitude de malades en phases terminales au plus grand désarroi des familles mais également des hôpitaux, qui ne savent plus comment faire face au nombre toujours croissant de ses anciens. Les pompes funèbres et les compagnies d’assurance sont obligées de se diversifier pour ne pas tomber en faillite et l’Eglise est menacée de disparition car comment croire en la résurrection finale si la mort ne fait plus son office ? L’Etat se désagrège également, incapable de faire face à cette multitude d’anciens qui ne meurent plus : comment leur octroyer une pension à vie lorsque le nombre de la population active sera nettement déficitaire en comparaison à toutes ces personnes dont la mort ne veut plus ? Obligé de faire appel à la « maphia » (référence à la mafia italienne) pour s’en sortir jusqu’au jour où la mort décide de reprendre du service… d’une manière disons… assez surprenante ! Cette deuxième partie du roman suivra la grande faucheuse dans son travail somme toute assez routinier jusqu’au jour où elle sera confrontée à un imprévu...

Je me suis rapidement habituée à l’écriture et à la ponctuation particulière de José Saramago, qui nous livre une sorte de farce menée avec intelligence et causticité. Le tout livré avec une certaine distance, prétexte à philosopher sur un ton pince-sans-rire sur les éventuelles conséquences de l’immortalité, tant espérée mais tellement contraignante en fin de compte…

« Le lendemain, personne ne mourut. Ce fait, totalement contraire aux règles de la vie, causa dans les esprits un trouble considérable, à tous égards justifié, il suffira de rappeler que dans les quarante volumes de l'histoire universelle il n'est fait mention nulle part d'un pareil phénomène, pas même d'un cas unique à titre d'échantillon, qu'un jour entier se passe, avec chacune de ses généreuses vingt-quatre heures, diurnes et nocturnes, matutinales et vespérales, sans que ne se produise un décès dû à une maladie, à une chute mortelle, à un suicide mené à bonne fin, rien de rien, ce qui s'appelle rien. Pas même un de ces accidents d'automobile si fréquents les jours de fête, lorsqu'une irresponsabilité joyeuse et un excès d'alcool se défient mutuellement sur les routes pour décider qui réussira à arriver à la mort le premier. »

José Saramago est né en 1922 à Azinhaga, au Portugal. Il a reçu en 1995 le prix Camõens, la plus haute distinction des lettres portugaises, et le prix Nobel de littérature en 1998.


samedi 6 septembre 2008

La trilogie Millénium de Stieg Larsson

 Véritable phénomène littéraire en Europe, avec ses huit millions d’exemplaires vendus, Millénium n’est plus vraiment à présenter. Il connaît un tel succès que la ville de Stockholm a mis sur pied un circuit touristique d’une heure et demie pour guider les fans sur les traces du héros SuperBlomkvist. Quelques chiffres pour mesurer l’ampleur du phénomène : sur les neuf millions d’habitants suédois, la trilogie s’est vendue à 2,7 millions d’exemplaires, trente-deux pays ont acheté les droits de publication, 150.000 exemplaires pour la sortie en librairie du mois de septembre aux Etats-Unis.
C’est la maison d’édition française qui se frotte les mains : meilleure vente d’Actes Sud depuis sa création en 1978, qui a créé à l’occasion une collection spéciale Actes Noirs, allant de 2 à 3.000 ventes par jour et parfois jusqu’à 4.000, avec six millions d’euros du chiffre d’affaires net à ce jour !

Et moi dans tout ça, qu’est-ce que j’en ai pensé ?
J’ai commencé Millénium 1 en septembre 2007, j’ai terminé Millénium 3 en septembre 2008, soit exactement un an pour lire les trois tomes ou les quelques 1900 pages que compte la trilogie. Le fait de mettre un an pour lire la série et l’extrême facilité avec laquelle j’ai pu attendre plusieurs mois avant d’enchaîner les tomes suivants indique clairement que je n’ai pas été totalement « addict ».

Est-ce à dire que ce n’était pas si terrible tout compte fait ? Non plus ! Au contraire, j’ai trouvé que pour un best-seller, il était plutôt bien fichu. Et pour cause, l’auteur Stieg Larsson, décédé d'une crise cardiaque en 2004 à l’âge de 50 ans, peu de temps après avoir remis les dernières épreuves à son éditeur, savait de quoi il parlait : faisant figure de référence dans la lutte contre l'extrême droite et le racisme, il dirigeait également une revue suédoise dénonçant les manifestations ordinaires du fascisme en Suède. Qu’on se le dise, Millénium est bien plus qu’un simple polar, raison d’ailleurs pour laquelle son lectorat dépasse largement les fans purs et durs du genre, pire, je gage que certains lecteurs assidus de polars n’y trouveront peut-être pas vraiment leur compte et resteront un peu sur leur faim.
Car on y trouve avant tout une description de la société suédoise contemporaine, des investigations journalistiques, une dénonciation des abus du monde politique & financier, de la criminalité en col blanc, des pervers sexuels, sans oublier une étude sur la maltraitance des femmes.

Mais pourquoi n’ai-je pas été « addict » alors ?
Et bien… disons que je n’ai jamais pu me projeter dans les protagonistes de la série : Lisbeth Sallander, jeune pirate informatique gothique et à demi autiste, m’a fait penser à Fifi Brindacier et le journaliste SuperBlomkvist, trop lisse et trop parfait, manque un peu d’aspérité pour qu’on y croit vraiment ! A croire que Stieg Larsson, lui-même journaliste et rédacteur en chef de la revue Expo, ait voulu projeter dans son héros une image totalement idéalisée de sa personne. Bref, je suis toujours restée un peu « en-dehors », d’où sans doute mon absence d’addiction.

Quelques passages m’ont vraiment fait sourire aussi, notamment lorsque la sexualité des protagonistes était abordée. Ah ça, pour être en Suède, nous sommes bien en Suède : bandage, partouze, infidélité revendiquée et acceptée, partie fine à trois avec mari à tendance homosexuelle, relation lesbienne et SM, tout y passe avec une telle décontraction que nous avons le sentiment que la Suède est décidemment à des années lumière de la France et de la Belgique en ce qui concerne les moeurs sexuelles. Stieg Larsson décrit parfois en cinq lignes, avec une simplicité désarmante, ce que d’autres auteurs français décriraient dans un bouquin entier avec multitudes prises de tête, culpabilité et névroses diverses ! Le coup de la femme qui a passé la nuit avec son amant ou oubliant d’avertir le mari qui commençait à se faire du soucis et qui râle un peu après avoir tenté toute la nuit de la contacter en lui disant de ne plus jamais oublier de le tenir au courant la prochaine fois afin qu’il ne se fasse plus de soucis inutiles fait franchement rire ! Ici, ce n’est plus la sexualité qui est taboue mais bien ce qui touche aux sentiments… ah ben oui, nobody is perfect :-D

En conclusion, un bon best-seller donc, même si je ne crierais pas au génie ni à l’œuvre du siècle bien que ce fût une lecture intéressante, divertissante et plaisante. Et c’est déjà pas si mal !


Millénium 1 : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, Edition Actes Sud, Collection Actes Noirs, ISBN 2742761578, 09/2006, 574 pages

Millénium 2 : La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, Edition Actes Sud, Collection Actes Noirs, ISBN 2742765018, 652 pages

Millenium 3 : La reine dans le palais des courants d'air, Edition Actes Sud, Collection Actes Noirs, ISBN 2742770313, 710 pages

Traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain. Cette traduction a donné lieu à une polémique, en raison d'étrangetés de formulations et d'incorrections stylistiques et grammaticales (source : wikipedia).

mercredi 3 septembre 2008

Bad Monkeys de Matt Ruff

Quatrième de couverture

De nos jours dans un monde qui ressemble comme deux gouttes d’eau au nôtre et qui pourtant n’est pas tout à fait le même… Jane Charlotte est arrêtée en flagrant délit, pour un meurtre qu’elle vient de commettre. Au commissariat, elle raconte aux inspecteurs une histoire invraisemblable : elle ferait partie d’une organisation secrète dont la mission serait de se débarrasser des « Bad Monkeys », les êtres malfaisants qui ont échappé à la justice. Son aveu la conduit tout droit à la prison de Las Vegas, dans l’aile psychiatrique, où elle est interrogée par un médecin. Jane Charlotte entame alors le récit de sa vie : son adolescence chahutée, son recrutement par l’organisation, ses premières missions... Impossible de démêler dans ses propos le vrai du faux, le délire de la réalité... jusqu'à l'étonnant coup de théâtre final.

Né en 1965, « Bad Monkeys » est le quatrième roman de l’auteur Matt Ruff, son troisième traduit en français après « Un requin sous la lune » (Gallimard SF, 2004) et le thriller « La Proie des âmes » (Seuil, 2005), très apprécié des internautes en général.

Ses influences sont à rechercher du côté de Ray Bradbury, Stephen King et surtout Philip K. Dick dans sa construction d’une réalité truquée, d’un univers paranoïaque (on est tout le temps sous écoute et observés), des réalités alternatives et du pouvoir des drogues. Hommage également à Philip K. Dick en prénommant l’héroïne du même prénom que sa jeune sœur jumelle décédée dans sa petite enfance, la protagoniste principale nommée Jane Charlotte ayant elle-même un plus jeune frère du nom de Phil, c’est dire l’importance de la référence !

J’ai bien aimé ce roman aux multiples rebondissements et fausses pistes, nageant en eau trouble sans très bien savoir si j’étais dans un récit SF, un polar, un thriller ou une dimension parallèle. Délire paranoïaque provenant d’une schizophrène-mythomane ou réalité dans un monde où le bien et le mal ne sont pas toujours faciles à départager, contrairement aux apparences ? On ne peut s’empêcher d’avoir beaucoup de sympathies pour Jane Charlotte, personnalité pourtant peu recommandable mais à la répartie si jubilatoire que nous lui pardonnons vite ces petits travers (quel euphémisme, lisez le bouquin et vous comprendrez qu’elle est tout sauf un ange tombé du ciel).

J’ai trouvé la fin malheureusement moins inspirée mais qu’importe, je n’ai pas boudé mon plaisir de lectrice pour autant : récit en trompe l’œil, manipulations diverses, vérité qui ne cesse de se dérober, apparences trompeuses, écriture fluide, rythme alerte bref un bon moment de divertissement. Un roman qui a tout pour être adapté au cinéma (genre film d’action, pas film d’auteur hein, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dis). Sans pour autant être une réussite totale, ce roman est sans conteste écrit par un auteur à surveiller, sûr que le monsieur en question a du potentiel et de l’avenir devant lui dans le monde littéraire !

« C'est une salle qu'un auteur dramatique en manque d'inspiration aurait pu imaginer, les yeux rivés sur sa page blanche : des murs blancs. Un plafond blanc. Un sol blanc. Pas complètement dépouillée, mais assez pour que les rares éléments du décor laissent pressentir qu'ils tiendront un rôle crucial dans la pièce qui va se jouer.
Une femme est assise sur l'une des deux chaises alignées contre une table blanche rectangulaire. Ses mains sont menottées devant elle ; elle est vêtue de la combinaison orange des détenus, dont la couleur vive paraît terne dans toute cette blancheur. Un homme politique sourit sur une photographie accrochée au mur, au-dessus de la table. De temps à autre, la femme lève les yeux vers la photo ou vers la porte qui est l'unique issue de la pièce, mais en général elle ne quitte pas ses mains du regard et attend.
La porte s'ouvre. Un homme en blouse blanche entre, apportant de nouveaux accessoires : un dossier et un magnétophone.
- Bonjour, dit-il. Jane Charlotte ?
- Elle-même.
- Je suis le Dr Vale.
Il ferme la porte et s'approche de la table.
- Je suis ici pour vous poser quelques questions, si vous êtes d'accord.
Comme elle hausse les épaules, il demande :
- Savez-vous où vous êtes ?
- Sauf s'ils ont déplacé la salle... Puis :
- Dans la prison de Las Vegas. L'aile des barjots.
- Et vous savez pourquoi vous êtes ici ?
- Je suis en prison parce que j'ai tué quelqu'un que je n'étais pas censée tuer, répond-elle, impassible. Quant à savoir pourquoi je me trouve dans cette pièce avec vous, j'imagine que ça a un rapport avec ce que j'ai raconté aux policiers qui m'ont arrêtée.
- Oui.
D'un geste de la main, il désigne la chaise vide.»