dimanche 18 février 2018

Les Pérégrins d'Olga Tokarczuk

Extrait

Celui qui dirige le monde n’a pas de pouvoir sur le mouvement. Il sait que notre corps en mouvement est sacré. Tu lui échappes que quand tu bouges. Il n’a de pouvoir que sur ce qui est immobile et pétrifié, sur ce qui est passif et inerte. Alors, remue-toi, balance-toi, cours, file !


Mon avis

Olga Tokarczuk propose un récit éclaté en une multitude de chapitres disparates, certains plus courts que d’autres, pour mieux appréhender le mouvement mais aussi le temps, les moments fugitifs et fugaces, comme si la vie ne pouvait s’exprimer qu’en un court instant, avant de céder presque instantanément la place à un souvenir éphémère ou, au mieux, à une trace tenace, preuve ultime de ce qui a été.

Il y a une recherche de l’instantané, du passager, qui singulièrement donne envie de retrouver ce qui subsiste du passé, prolongement artificiel d’un moment de vie pour accéder à un moment d’éternité. Importance du voyage « à l'intérieur du corps » et « dans la tête », une odyssée de l’esprit, des connaissances anatomiques et de la psychologie humaine. Avec un questionnement portant sur l’éthique et la déontologie, lorsqu’on profane le corps sacré pour lui conférer paradoxalement une promesse d'infini. Mais à quel prix ? Etre exposé dans un cabinet de curiosité, aux yeux de tous, comme une pièce de musée, victime à jamais "prisonnière de l'éternité muséale". Le vivant devenu chosifié, déshumanisé, catalogué, étiqueté. Voir, c’est savoir. C’est détenir un pouvoir, aussi.

Voyager, bouger, être en mouvement, c’est vivre, être libre, fuir, s’échapper, espérer, se mettre en danger, rencontrer d’autres pérégrins, mais c’est également se mettre à l’écart du monde et l’observer. Ivresse de l’anonymat. La mort, c'est la stagnation, le prévisible, l'immobilité.

Un beau texte qui nous interroge sur notre propre rapport au temps qui passe, mais également sur notre société sclérosante lorsqu’elle est axée sur le contrôle et la surveillance. Peut-on encore découvrir la réalité avec un regard neuf ? Ou tout a déjà été exploré, détaillé, exposé ? C’est toute la difficulté de ne pas se soumette à ce qui a déjà été imaginé par nous-mêmes ou par d’autres avant nous. La difficulté d’être libre, tout en parvenant à se rendre insaisissable, à l'image des flux et reflux de la vie. 


Ce récit a été lu dans le cadre d’une lecture commune avec Edyta, qui  l'a visiblement autant apprécié que moi.  Je vous invite à lire son billet.

A lire également :
Du même auteur, sur ce blog :

Sur les ossements des morts d'Olga Tokarczuk



lundi 12 février 2018

Rendez-vous à Bray d'André Delvaux

Première guerre mondiale. Julien (Mathieu Carrière),  jeune musicien luxembourgeois subsistant tant bien que mal à Paris en tant que critique musical dans un journal, reçoit un télégramme de son ami français, mobilisé dans l'aviation.  Ce dernier l'invite à le rejoindre dans sa propriété familiale de Bray, le temps d'une permission. Mais lorsque Julien parvient à la maison isolée de Jacques (Roger Van Hool), à l'orée de la forêt, ce  n'est pas son ami qui le reçoit mais une mystérieuse femme (Anna Karina), dont il ne sait si elle est une servante, une compagne ou une parente de Jacques. Commence une longue attente... 

L'adaptation d'une nouvelle de Julien Gracq (Le roi Cophetua) par André Delvaux permet à ce dernier de nous offrir un film qui retient toute notre attention de par l'atmosphère qui s'en dégage, aux frontières du réel et de l'imaginaire, oscillant entre les souvenirs du passé, l'attente et l'appréhension du présent et des scènes oniriques dont on ne sait si elles appartiennent aux songes ou aux fantasmes d'un homme étranger et comme abandonné.  Une amitié obscure, un rendez-vous manqué et une rencontre avec une mystérieuse inconnue, avec tout ce que cela comporte de solitude, d'attirance et de questionnement. Cette ambiance comme endeuillée fait immanquablement penser à La chambre verte de François Truffaut, même s'il possède sa propre patine, par la présence de cette femme sphinx  aussi belle et sensuelle qu'éthérée et énigmatique, tel un fantôme qui hante les lieux.  



La photographie de Ghislain Cloquet, les décors présentés comme de véritables natures mortes, le soin apporté aux  éclairages, la nostalgie et la mélancolie des lieux et des personnages, l'importance de la musique, l'ambiance funèbre et la complexité des relations entre les personnages font de ce film une belle réussite, aussi bien sur le plan formel que narratif. Pour peu que vous soyez sensibles à ce genre de film, bien évidemment.

J'ai aimé la référence à la première adaptation cinématographique de Fantômas par Louis Feuillade, via l'affiche du film (1913).  Car il y a bien quelque chose d'inquiétant et d'insaisissable dans Rendez-vous à Bray d'André Delvaux. 



J'ai pensé également aux obsessions oniriques du peintre surréaliste Paul Delvaux, à ces femmes sentinelles dans l'attente, statuaires, figées, froides, impassibles parmi les ruines désertées des monuments antiques, telles les gardiennes de sanctuaires ou les prêtresses de temples qui ne sont plus, mais qui ont le devoir de défendre et d'honorer les lieux de leur présence jusqu'à leur mort.

Paul Delvaux (1897-1994), Paysage avec des lanternes, 1958
Paul Delvaux (1897-1994),  Le Temple, 1949
Paul Delvaux, L'attente, 1948

L'irruption de l'étrange dans la réalité de ce film singulier laisse également une grande liberté d'interprétation aux spectateurs. Rendez-vous à Bray d'André Delvaux a obtenu le prix Louis-Delluc ainsi que le grand prix du festival de Chicago. 


A lire également, sur ce blog :



samedi 10 février 2018

Carnet de notes n°5 : Les Pérégrins d'Olga Tokarczuk (Lecture Commune)

Des lignes, des surfaces et des volumes


[p. 174] On ne peut voir que des fragments du monde, il n’y a pas autre chose. Il y a juste des instants, des bribes, des configurations fugaces qui, à peine surgis dans l’existence, se désagrègent en mille morceaux. Et la vie ? Cela n’existe pas. Je vois des lignes, des surfaces et des volumes qui se transforment dans le temps. Le temps, quant à lui, semble être un simple outil pour mesurer les tout petits changements – un double décimètre d’écolier gradué juste de trois repères : ce qui a été, ce qui est et ce qui sera.




Importance, encore et toujours,  des traces, des cartes, des relevés, de ce qui reste ou de ce qui subsiste de ce qui a été.

[p. 127] Chaque partie du corps devrait être sauvé de l'oubli.  Chaque être humain devrait être préservé de la disparition.

Histoire de la conservation des corps, des reliques, des collections de cires anatomiques, des écorchés, des empaillés, de la plastination des tissus humains et autres méthodes de conservation des corps.  Une façon comme une autre d'offrir un moment d'éternité.  Voyage à l'intérieur du corps humain via les cartographes, explorateurs, et précurseurs de leur époque : on découvre les parties du corps de la même façon que l'on remonte un fleuve en quête de sa source ; on progresse avec un scalpel le long d'un vaisseau sanguin pour découvrir son origine et peu à peu on remplit les blancs laissés sur la carte. On peut regarder les hommes comme des lignes, des surfaces et des volumes. Avec travail et ténacité, apparaît peu à peu le propre atlas du corps humain.


The anatomical lesson of Professor Frederik Ruysch - Adriaen Backer ,1670

[p. 208] Le tableau d’un certain Backer représente Frederik Ruysch à l’âge de trente-deux ans, en train de dispenser sa leçon d’anatomie. L’une des plus prisées de la ville. Le peintre a su rendre le visage du jeune médecin, son assurance et sa ruse de commerçant. Sur ce tableau figure aussi la dépouille d’un jeune homme, montrée en perspective. Or ce corps a un aspect si frais qu’il a l’air vivant : la peau laiteuse légèrement teintée de rose, n’est pas celle d’un cadavre : la jambe légèrement repliée fait penser à la posture d’un homme qui, allongé nu sur le dos, voudrait cacher ses parties intimes. C’est la dépouille de Joris van Iperren, voleur, condamné à mort et exécuté par pendaison. Les chirurgiens vêtus de noir, réunis autour de ce corps sans défense, honteux de sa nudité, forment un contraste inquiétant. Ce corps montre ce qui ferait la fortune de Frederik Ruysch une trentaine d’années plus tard – cette mixture de son invention qui conservait très longtemps la fraîcheur des tissus. 


La question du sacré et du profane. Ethique et déontologie. 

[p. 127] Durant ses études universitaires et tout de suite après, Blau avait beaucoup voyagé. Il avait visité presque toutes les collections anatomiques accessibles au public. Tel un fan d’un groupe de rock, il suivait à la trace Gunther von Hagens et son exposition diabolique de corps humains plastinés, jusqu’à ce qu’il eût l’opportunité de rencontrer personnellement le maître. Tous ces voyages tournaient en rond, revenaient à leur point de départ.  Blau avait finalement compris que leur but n'était pas au loin, mais tout près de lui, à l'intérieur du corps humains.

Recherche sur le web


Gunther von Hagens

Gunther von Hagens est un anatomiste allemand, inventeur de la plastination, une technique visant à conserver des corps ou des parties d'êtres décédés. Il est à l'origine de Body Worlds (Körperwelten en allemand), une exposition sur des corps ou des parties de corps humains qui ont été plastinés. L’œuvre de Gunther von Hagens pose de nombreuses questions d'éthique et de légalité : peut-on ainsi exhiber des cadavres humains, et à partir de ce matériel morbide créer des "œuvres d'art" ? D'après l'article 225-17 du Code pénal : “Toute atteinte à l’intégrité du cadavre, par quelque moyen que ce soit, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende". De nombreux états condamnent de la même manière la profanation de corps et restent culturellement attachés au respect des morts. (source : wikipedia)




Le cabinet de curiosité de Frederik Ruysch

Frederik Ruysch est d’abord apprenti chez un apothicaire et étudie la médecine sous la direction de Jan Swammerdam à Leyde. Il obtient son diplôme en 1664. L’année suivante, il devient praelector dans la guilde des chirurgiens d’Amsterdam. En 1668, il devient professeur auprès des sages-femmes de la ville. Il obtient la reconnaissance de ses pairs grâce à une expérience montrant la présence de valves dans le système lymphatique. Il développe également de remarquables techniques pour la préservation de spécimens anatomiques ainsi que la création de dioramas. En 1679, il est employé comme médecin légiste par la cour d’Amsterdam. Il donne également des conférences de botanique dans la petite école, l’Anteneum. Son cabinet de curiosités est acquis par le tsar Pierre le Grand pour la somme de 3 000 florins. Il en commence immédiatement un autre. Si certaines de ses pièces anatomiques (coraux, fœtus humains, animaux exotiques) sont encore conservées grâce à sa liqueur « balsamique », aucun de ses dioramas ne lui a survécu autrement que par des illustrations, gravées notamment par Cornelius Huyberts. (source : wikipedia)





Angelo Soliman 


L'histoire édifiante de cet homme mis en esclavage auprès des Européens contre un cheval, et qui entrera en 1753 au service de Joseph-Wenceslas de Liechtenstein, devenant le chef des valets. L'empereur Joseph II lui apporte son estime. En 1781, Soliman intègre la loge maçonnique viennoise Zur wahren Eintracht. Après sa mort en 1796, le sculpteur Franz Thaler fait un masque en plâtre de Soliman. Les viscères sont enterrés, sa peau qu'il aurait léguée à la demande de ses amis naturalistes est préparée et exposée en homme sauvage à moitié nu, paré de plumes et de colliers de coquillages au Muséum d'histoire naturelle de Vienne jusqu'en 1806. Sa fille Joséphine soutient la polémique contre cette exposition et tente en vain de donner une sépulture chrétienne à son père. Durant l'insurrection viennoise d'octobre 1848, son mannequin est brûlé. Le plâtre du buste de Soliman est aujourd'hui exposé au Rollettmuseum à Baden. (source : wikipedia)


[p. 253] Détenir le pouvoir sur les corps, c’est vraiment être roi, maître de la vie et de la mort. Cela est bien plus important que d’être l’empereur du plus grand État du monde. C’est pourquoi je m’adresse ainsi à Votre Majesté, comme au bailleur de la vie et de la mort d’autrui, tyran et usurpateur. Et je n’implore plus, mais j’exige : rendez-moi le corps de mon regretté père, afin que je puisse le porter en terre. Car sachez que, même morte, je ne Vous lâcherai pas et, à l’instar d’une voix issue des ténèbres, mon murmure ne cessera de s’instiller dans Vos pensées, de sorte que jamais plus Vous ne connaîtrez la paix d’esprit.


Joséphine Soliman von Feuchtersleben.


Le coeur de Chopin



Une des dernières volontés de Chopin est que son cœur soit enterré dans son pays natal. Le 20 octobre Cruveilhier prélève son cœur lorsqu'il autopsie son corps. La sœur de Chopin, Ludwika, ramène à Varsovie le cœur de Chopin le 2 janvier 1850. Le cœur est dans un premier temps entreposé dans la maison familiale. Puis, avec l'aide de l'évêque Jan Dekert (qui avait été élève de Nicolas Chopin, le père de Frédéric, et avait prononcé son éloge en 1844), le cœur est placé dans les catacombes de l'église de la Sainte-Croix ; puis, en 1878, le cœur est transféré dans la nef de l'église. (source : wikipedia)









Et pour terminer ces carnets de notes, je laisse la parole à une pérégrine :

Balance-toi, remue-toi ! Bouge ! Y a que comme ça que tu pourras lui échapper. Celui qui dirige le monde n’a pas de pouvoir sur le mouvement. Il sait que notre corps en mouvement est sacré. Tu lui échappes que quand tu bouges. Il n’a de pouvoir que sur ce qui est immobile et pétrifié, sur ce qui est passif et inerte. Alors, remue-toi, balance-toi, cours, file ! Si t’oublies ça, si tu t’arrêtes, il va t’attraper avec ses grosses pattes velues et faire de toi une marionnette. Il t’empestera de son haleine qui sent la fumée, les gaz d’échappement et les décharges de la ville. Il va transformer ton âme multicolore en une petite âme toute raplapla, découpée dans du papier journal. Il te menacera du feu, de la maladie, de la guerre. Il va te foutre la trouille, jusqu’à ce que tu en perdes la tranquillité et le sommeil.
(...)
Ce qu’ils veulent, c’est établir un ordre figé une fois pour toutes, rendre l’écoulement du temps illusoire. Et faire en sorte que les journées deviennent répétitives, toutes pareilles, impossibles à discerner les unes des autres. Ils veulent construire une énorme machine où chaque créature aurait à tenir sa place et à se contenter de mouvements illusoires. Institutions et bureaux, coups de tampon, lettres de service, hiérarchie, grades, échelons, requêtes et refus, cartes d’identité, passeports, numéros, résultats d’élections, promotions et collecte de points pour bénéficier de réductions, collections en tout genre, troc d’objets.

Ce qu’ils veulent, c’est épingler le monde à l’aide de codes-barres, attribuer une étiquette à chaque chose, pour qu’on sache précisément ce que c’est comme marchandise et combien ça coûte. Que cette nouvelle langue codée soit complètement étrangère, incompréhensible pour les hommes, lue exclusivement par les machines et les automates. Et comme ça, ils pourront organiser la nuit, dans leurs grands magasins souterrains, des séances de lecture de leur poésie en codes-barres.



Bouge, allez, bouge ! Béni soit celui qui marche !


A lire également :

Lecture commune : Présentation
Carnet de notes n°1 : Je suis - Le monde dans la tête

mercredi 7 février 2018

Carnet de notes n°4 : Les Pérégrins d'Olga Tokarczuk (Lecture Commune)

La psychologie du voyage

Le mouvement, le désir, la psychanalyse topographique, rester incognito, les parodies du voyage, les guides de voyage, le mouvement vers le fond, la psychothéologie du voyage, le syndrome du voyageur.


La psychologie du voyage s'intéresse à l'homme qui est en mouvement, celui chez qui le désir suscite l'envie de tendre vers quelque chose, impulsant la direction à prendre.  Approfondir la signification métaphorique des lieux (la psychanalyse topographique).

[p. 167] Vous êtes-vous déjà demandé ce que signifie « Islande » ou « États-Unis » ?  Quel écho ces mots trouvent-ils en vous, quand vous les prononcez ?



Ne connaître personne et n'être reconnu par personne, s'échapper un instant de sa propre vie.

[p. 168]  Ça ne me faisait pas plaisir de tomber sur des compatriotes à l’étranger. J’ai fait semblant de ne pas comprendre les sons de ma propre langue. Je préférais rester anonyme. Avec un malin plaisir, j’observais à la dérobée ces personnes qui n’avaient pas conscience qu’il y avait là quelqu’un qui comprenait tout ce qu’elles disaient. Je faisais la morte dans mon coin.

Les parodies du voyage :

[p. 92] Les lignes droites – comme elles sont humiliantes ! Comme elles vous rongent l’esprit. Qu’est-ce que c’est que cette géométrie perfide qui fait de nous des abrutis avec ces incessants allers-retours – parodie du voyage ! Partir pour revenir aussitôt. Prendre de l’élan pour tout de suite freiner.


A propos des guides de voyage : décrire, c'est détruire.

[p. 71] Il en est de la description des choses comme de l’usage fréquent de celles-ci – elle exerce une action destructrice. (...)
En nommant les lieux, en les épinglant sur la carte du globe, ces ouvrages édités à des millions d’exemplaires et traduits dans de nombreuses langues, ont contribué à les affadir, à en estomper les contours.(...)
C’est pourquoi, il faut être très prudent. Le mieux serait de ne pas nommer les lieux, mais de louvoyer, de tourner autour du pot et de n’indiquer les bonnes adresses qu’avec une infinie prudence, pour ne pas inciter les gens à s’y rendre en pèlerinage. Sous peine d’y retrouver un lieu mort, un trognon desséché, un petit tas de poussière.



Parvenir au savoir via un mouvement vers le fond, en rétablissant l'équilibre entre la matière et l'antimatière, l'information et l'anti-information.

[p. 75] Il devrait donc exister (...) un autre recueil du savoir où on trouverait tout ce que nous ne savons pas, l'envers, la doublure du savoir, ce qui n'est intégré dans aucune table de matière et dont aucun moteur de recherche ne saurait venir à bout.  Car nous ne cheminons pas à travers l'immensité du savoir avec des mots, mais nous posons les pieds entre les mots, dans les gouffres insondables qui existent entre les concepts.  A chaque fois, le pied se dérobe et  nous tombons. 

Une toute nouvelle discipline : la psychothéologie du voyage

[p. 169] Autrefois, les dieux étaient lointains, inaccessibles à l’homme : ils venaient d’un autre monde, tout comme leurs messagers : les anges et les démons. Mais depuis que l’ego humain a explosé. Il a absorbé les dieux, il les a installés quelque part entre l’hippocampe et le tronc cérébral, entre l’épiphyse et l’aire de Broca. Ce n’est qu’ainsi que les dieux pourront survivre – dans les recoins obscurs et paisibles du corps humain, dans les scissures cérébrales, dans les vides interstitiels entre les synapses. Ce phénomène fascinant commence à être étudié de très près par une toute nouvelle discipline, la psychothéologie du voyage.



Le syndrome du voyageur est un trouble psychique généralement passager que rencontrent certaines personnes confrontées à certains aspects de la réalité du pays visité. 

[p. 169] La croissance du « moi » est telle que, désormais, la réalité subit l’influence de ce qui a été imaginé par nous-mêmes ou par d’autres avant nous. Qui peut encore se mouvoir dans la réalité ? Nous connaissons tous des personnes qui, visitant le Maroc, subiront le prisme de Bertolucci, celui de Joyce à Dublin, et celui d’un film sur le dalaï-lama au Tibet.

Le syndrome de Stendhal 

Inspiré par Stendhal, également appelé « le syndrome de Florence », ce trouble psychosomatique peut se manifester chez certains individus exposés à une surcharge d’œuvres d’art.

[p. 170] Il existe un syndrome singulier qu’on appelle syndrome de Stendhal : lorsqu’on se rend sur un site que l’on ne connaissait que par la littérature ou d’autres formes d’art, l’émotion ressentie est si forte qu’elle provoque un petit malaise ou même une syncope. Nous ne pouvons qu’envier les personnes qui se targuent d’avoir découvert des lieux complètement inconnus – elles, au moins, ont eu l’occasion de goûter, ne fut-ce que fugitivement, une réalité pure, authentique, pas encore engloutie, comme tout le reste, par notre esprit. C’est pourquoi il importe de nous poser inlassablement la même question : où voguent ces gens, vers quels pays, vers quels lieux ? Les autres pays sont devenus un complexe psychique, un nœud inextricable de significations (...)

Le Syndrome de Stendhal par Dario Argento, avec Asia Argento



Le syndrome de Paris

Ce trouble psychologique transitoire est provoqué par un choc culturel lors d'une visite à Paris. Cette affection toucherait plus particulièrement les touristes japonais qui, désemparés par l’écart entre la réalité et leur vision idéalisée de la ville, peuvent présenter un certain nombre de symptômes psychiatriques.  Une vingtaine de Japonais en sont victimes chaque année.

[p. 72] Dans l’encyclopédie des syndromes, dont j’ai parlé plus haut, est décrit le Syndrome de Paris qui affecte essentiellement les touristes japonais venus visiter la capitale de la France. Ce syndrome se caractérise par un choc émotionnel, accompagné de nombreux symptômes d’ordre végétatif, tels que des troubles respiratoires, des palpitations cardiaques, une transpiration anormale et un état de surexcitation. S’y ajoutent parfois des hallucinations. On administre alors aux malades des calmants et on leur conseille vivement de rentrer chez eux. Ces troubles s’expliqueraient par un écart important entre les attentes des touristes-pèlerins et la réalité : le Paris où tous ces gens débarquent ne ressemble pas du tout à la ville décrite dans les guides, pas plus qu’à celle dont ils s’étaient forgés une image à travers les films et les émissions de télé.

Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain par Jean-Pierre Jeunet, avec Audrey Tatou


Il existe également d'autres syndromes, tels que le syndrome de Jérusalem ou le syndrome de l'Inde. 


A lire également :

Lecture commune : Présentation
Carnet de notes n°1 : Je suis - Le monde dans la tête

lundi 5 février 2018

Carnet de notes n°3 : Les Pérégrins d'Olga Tokarczuk (Lecture Commune)

Kunicki - Partout et nulle part - Les aéroports

[p.24]Le but de mes pérégrinations est toujours la rencontre d'un autre pérégrin.


Partir, quitter, fuir, errer, disparaître, se fondre dans l'anonymat,  être libre, voyager, randonner ou faire du tourisme, l'éventail est large. 

Les nouveaux nomades, ce sont les randonneurs, les bacheliers, les futurs étudiants, les émigrants, les bourlingueurs, les vagabonds, les fous...  Une vie sous le signe de la précarité et des jobs occasionnels. Vivre = survivre à l'écart.

Comment perdre sa femme et sa fille sur une île minuscule ? Quand seul subsiste un seul simple sac à main de son épouse, dans lequel on retrouve des objets aussi dérisoires qu'un tube de rouge à lèvres presque neuf ou la carte de visite d'un bistrot. Importance des traces, témoignage de notre passage. 

 [p.40] Kunicki se dit qu'on pourrait mener les recherches depuis un hélicoptère, car l'île est presque toute pelée.  Il songe aussi à ces puces électroniques qu'on attache aux pattes de certains animaux, des oiseaux migrateurs comme les cigognes ou les grues, mais que personne n'a jamais penser utiliser pour les humains.  Tout le monde devrait être équipé de ce machin pour sa propre sécurité ; on pourrait alors suivre tous nos mouvements sur Internet : trajets, arrêts, égarements.  Combien de vies humaines pourraient être sauvées ! L'image d'un écran d'ordinateur lui vient à l'esprit : des lignes de couleur, l'incessant tracé de gens identifiables, des signes.  Des cercles, des ellipses, des labyrinthes ; peut-être aussi des huit dans début ni fin, ou des spirales avortées qui s'arrêtent brutalement. 



Quand commence-t-on à exister ? Nous sommes des êtres instables soumis aux lieux, aux heures de la journée, à la ville, à son climat, à la langue du pays.  

  [54]  Quand je suis en voyage, je disparais des cartes.  Personnes ne sais où je suis.  Suis-je à mon point de départ ou déjà sur le lieu de ma destination ?  Est-ce qu'il existe un "entre-deux" ?  Suis-je comme ces heures du jours escamotées lorsque l'avion vole vers l'ouest ? Ou comme la nuit qui fuit quand l'avion vole vers l'ouest ? (...)   Je pense qu'il y a beaucoup de personnes comme moi.  Des personnes disparues, absentes, qui apparaissent subitement dans les terminaux des aéroports, dans les zones d'arrivées, et qui ne commencent à exister qu'une fois leur passeports dûment tamponnés (...)  

Les peuples sédentaires préfèrent les agréments d'un temps cyclique, où chaque événement est censé revenir à son début, alors que les nomades ont inventé un temps linéaire, mieux adapter à l'errance, aux pérégrinations, un temps plus pragmatique, qui permet d'évaluer la distance à parcourir ou la rentabilité d'un voyage. 


  [55] La mobilité, la variabilité, le caractère illusoire de ce qu'il entreprend, voilà ce qui caractérise l'homme civilisé.  

  [55]  Chaque moment est alors unique et ne se reproduira plus, ce qui favorise la prise de risque et renforce la rage de vivre et de profiter pleinement de chaque instant.  Mais , au fond, c'est une découverte amère : dans la mesure où tout changement dans le temps est irréversible, la perte et le deuil surviennent sans cesse. 

  [56] Je pense aussi que le monde se trouve à l'intérieur de nous-mêmes, niché dans les circonvolutions du cerveau, dans l'épiphyse, plus exactement.   Il est cette petite boule coincée dans la gorge.  A vrai dire, il suffirait de toussoter et de le recracher. 

Le temps des voyageurs, c'est "plusieurs temps en un seul, c'est une riche palette de temps".



A lire également :

Lecture commune : Présentation
Carnet de notes n°1 : Je suis - Le monde dans la tête


Suite prochainement avec le Carnet de note n°4 : La psychologie du voyage


vendredi 26 janvier 2018

Carnet de notes n°2 : Les Pérégrins d'Olga Tokarczuk (Lecture Commune)

La tête dans le monde - Le syndrome - Le cabinet de curiosités - Le Panopticum

 [p.16]  J'ai fait des études de psycho, dans une grande ville communiste à l'aspect lugubre. (...) Le psychisme de l'homme est un objet d'études extrêmement hasardeux.  Certains soutenaient, avec raison, que l'on n'entreprend pas les études de psychologie par simple curiosité, par vocation d'aider les autres ou pour en faire, tout bonnement, son métier, mais pour un autre motif, bien simple au bout du compte.  Je soupçonne que mes camarades et  moi avions tous au fond de nous une faille secrète, même si nous donnions l'impression d'être des jeunes gens sains d'esprit et de corps.  Cette faille était dissimulée, habilement camouflée lors du concours d'entrée.  Une pelote d'émotions serrée, touffue, enchevêtrée, telles ces étranges grosseurs qui surgissent parfois dans la chair des hommes et qu'on peut observer dans tout bon musée d'anatomopathologie.  (...)  Nous avions appris au cours de nos études que l'homme est fait de défenses, de boucliers et d'armures, que nous sommes des villes entourées de remparts dotés de bastions et de donjons, des États truffés de bunkers. (...)  Je n'ai pas fait de vieux os dans le métier que j'avais appris.

Troublante confession et mise en abyme entre le personnage et l'auteur, qui ont fait des études de psychologie et qui ont travaillé dans ce domaine quelques années, avant de se tourner vers l'écriture. Étrange miroir entre le personnage/l'auteur et moi-même, puisque j'ai également fait des études de psychologie, pour mieux m'en détourner totalement, plusieurs années plus tard. Qui n'a pas de failles "secrètes" ? Serait-ce l'apanage des psychologues ? J'aime plutôt à penser que le psychologue se pose surtout beaucoup de questions et cherche quelques réponses, aussi incomplètes soient-elles. Une grande curiosité aussi pour tout ce qui se cache derrière les apparences. Lever le voile. 

L'envie d'écrire apparaît lors d'un voyage. Traquer la vie alors qu'elle s'échappe toujours.  Ce qu'il en reste.

 [p.18] Dotée de la capacité d'attention et de concentration requise, je devenais pour un temps une oreille géante, à l'écoute des murmures, des échos, des bruissements ; de toutes ces voix lointaines s'infiltrant à travers les murs. (...) J'avais beau traquer la vie, elle m'échappait toujours.  Je ne tombais que sur ses traces, les pauvres restes de ses mues.  Je ne trouvais d'elle que des marques, telles ces inscriptions gravées sur les arbres des parcs : "je suis passée par là".

Étrange rapprochement, encore, entre le personnage et moi-même, lorsqu'elle aborde sa sensibilité "monstrophile" et son intérêt pour les abîmées, esquintés et autres fêlés.  Passionnée par les cabinets de curiosités, où l'on collectionne et expose ce qui est rare, exceptionnel, singulier ou monstrueux. Une compassion pour ces créatures insolites, certaines n'ayant jamais vu le jour, d'autres à deux têtes (comme Cephalothoracopagus Monosymmetros exposé au Mütter Museum of The College of Physicians of Philadelphia, en Pennsylvanie), difformes ou en pièces détachées, comme des traces subsistantes des mystères de la nature et des "loupés de la création". Des victimes à jamais "prisonnières de l'éternité muséale". Des océans de formol. La question du temps, presque toujours fugace, mais qui parfois s'étire artificiellement. L'histoire d'un syndrome.

 [p.21] L'histoire de mes voyages n'est que l'histoire de l'affection dont je suis atteinte. (...)  Le concept de syndrome s'accorde parfaitement avec la psychologie du voyage.  Un syndrome, c'est peu encombrant, facilement transférable et provisoire ; c'est indépendant de toute théorie établie. (...) Les symptômes  qui se manifestent chez moi se résument en une attirance pour tout ce qui est déglingué, imparfait, estropié, fêlé.  Je m'intéresse aux formes qui sont comme des erreurs dans la création, des impasses. (...)  A tout ce qui s'écarte de la norme, est trop petit ou trop grand, excessif ou incomplet, monstrueux, répugnant. (...)  Ma sensibilité est tératologique, monstrophile.  Je suis animée de la conviction lancinante que dans ces cas particuliers, dans toutes ces anomalies, l'être véritable jaillit à la surface et révèle pleinement sa nature.
 [p.24]  C'est pour voir de telles choses que je me déplace sans hâte lors de mes voyages, désireuse de traquer sans répit les erreurs et les loupés de la création.
 [p.23] Ce qui n'existe que dans les recoins sombres de la conscience et qui se dérobe à la vue dès qu'on y pose son regard. Oui, assurément, je suis atteinte de ce malheureux syndrome. 

Retour sur la Wunderkammer et le Panopticum, qui ont précédé l'apparition des musées.  Retour sur le sentiment de captivité et de séquestration sous le regard d'autrui.

[p.38] Il ne faut cependant pas oublier que Bentham appelait Panopticum son système génial pour surveiller les prisonniers ; il s'agissait d'aménager l'espace de telle sorte qu'il fût possible d'avoir l'oeil en permanence sur chaque prisonnier. 

Recherche sur le web 

Les Wunderkammern ou cabinets de curiosités, apparus en Europe à la Renaissance, sont à l'origine des musées d'art et d'histoire naturelle. Véritables chambres de collectionneurs, on y trouvait des curiosités en tout genre, avec un goût prononcé pour l'étrange et l'inédit. On y présentait notamment des œuvres d'art, des objets antiques ou symboliques mais aussi des objets d'histoire naturelle tels que des animaux empaillés, des insectes rares ou des squelettes. Allant de pair avec les grands projets de classification universelle chère aux humanistes de l'époque, des catalogues illustrés faisaient souvent l'inventaire de ces collections pour le moins hétéroclites. Cela permettait dès lors d'en diffuser le contenu auprès des savants de toute l'Europe.

Frontispice de Musei Wormiani Historia, le cabinet de curiosités de Worm

Ces cabinets de curiosités, bien qu'empreints de légendes populaires et de croyances - car il n'était pas rare d'y trouver des traces d'animaux mythiques comme du sang de dragon ou des cornes de licornes -, ont joué un rôle fondamental dans l'essor de la science moderne avant de s'éteindre dans le courant du XIX e siècle, faisant place aux institutions officielles.

(Source)


Mütter Museum of The College of Physicians of Philadelphia

Musée médical situé dans le centre-ville de Philadelphie, en Pennsylvanie . Il contient une collection de curiosités médicales, des spécimens anatomiques et pathologiques, des modèles en cire et des équipements médicaux anciens. Le musée fait partie du Collège des médecins de Philadelphie. Aujourd'hui, le musée possède une collection de plus de 20 000 spécimens, dont environ 13% sont exposés. L'un des plus célèbres d'entre eux est le squelette entièrement articulé de Harry Raymond Eastlack, qui a souffert de FOP (fibrodysplasie ossifiante progressive). Eastlack a fait don de son squelette à la collection Mütter pour aider à mieux comprendre la maladie. Le musée Mütter est actuellement le seul endroit où les membres du public peuvent voir les diapositives du cerveau d' Albert Einstein.

(Site web du musée)


Mütter Museum of The College of Physicians of Philadelphia


Le squelette de Harry Raymond Eastlack
Cephalothoracopagus Monosymmetros


Le Panopticum est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham et son frère, Samuel Bentham, à la fin du xviiie siècle. L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un gardien, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Ce dispositif devait ainsi donner aux détenus le sentiment d'être surveillés constamment et ce, sans le savoir véritablement, c'est-à-dire à tout moment. Le philosophe et historien Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), en fait le modèle abstrait d'une société disciplinaire, axée sur le contrôle social.

(Source)

L'intérieur de la prison Presidio Modelo, à Cuba, construite sur le modèle du panoptique

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mercredi 24 janvier 2018

Terremer de Ursula K. Le Guin

Hommage à l'auteur, qui vient de nous quitter…

Ce billet fut écrit en 2008.


Ici, il y a des dragons. Et là où il y a des dragons, il y a des enchanteurs, une mer immense et des îles. Mais le monde de Terremer n’est pas un univers conventionnel de fantaisie. Il n’appartient ni à notre passé ni à notre avenir. Il est ailleurs. C’est un univers où la magie fonctionne et s’enseigne comme la science et la technologie dans le nôtre.

La totalité du cycle de Terremer compte 6 livres :

* Le Sorcier de Terremer (1968)
* Les Tombeaux d’Atuan (1970)
* L’Ultime Rivage (1972)
* Tehanu (1990)
* Les contes de Terremer (2000)
* Le vent d’ailleurs (2001)

Ce présent volume contient les trois premiers livres du cycle.

« Le Sorcier de Terremer » raconte l’apprentissage de Ged, simple gardien de chèvres sur l'île de Gont qui possède le don, à l’école de l’île de Roke,  où il deviendra un sorcier capable de commander aux éléments et d'affronter les dragons. Pourquoi son audace faillit le perdre aussi.

« Les Tombeaux d’Atuan » évoquent la terrible histoire de la petite fille, Ténar, choisie pour devenir la Grande Prêtresse des Tombeaux, qui haïra Ged pour finalement se joindre à lui afin de combattre ensemble l’emprise des Innommables.

« L’Ultime Rivage » évoque quant à lui l’endroit où le pouvoir des sorciers sera soumis à celui du temps, le grand rongeur.

Nous évoluons tout au long de ces récits avec l'Epervier : comment devient-il magicien à la mystérieuse école des sorciers de l'île de Roke ? Quel mage devient-il en tant qu'adulte ? Quelles rencontres et affrontements va-t-il endurer ? Outre son apogée, nous assisterons également à son déclin lorsqu’il perdra peu à peu ses pouvoirs pour redevenir un homme simple.

J'ai beaucoup apprécié ce cycle. Le récit est lent mais intelligent, tout en nuance, emprunt de philosophie, de poésie et de subtilités diverses. Il se différencie de la fantaisie traditionnelle dans la mesure où nous ne sommes pas confrontés au sempiternel combat entre le bien et le mal nécessitant de terribles combats guerriers, mais en présence de récits où tout est question d'équilibre, de juste milieu, où le bien n'existerait pas sans son contraire.

Cette richesse du récit aux multiples interprétations possibles est sans aucun doute redevable au talent d’Ursula Le Guin, qui est l'un des auteurs les plus célèbres de Fantasy et de Science-Fiction, récompensée par plusieurs Prix Hugo et Prix Nebula. Le fait qu’elle soit une passionnée des cultures orientales et une experte en taoïsme contribue à donner au récit un ton qui n’appartient qu’à elle : la recherche de cet équilibre où la Lumière et les Ténèbres se stabilisent mutuellement.

Le fait que le père de l’auteur, Alfred KROEBER, soit un grand anthropologue participe sans nul doute également à son approche anthropologique des sociétés qu’elle imagine : description des paysages et cultures lointaines, analyse des mythes, mœurs, lois, esprit de tolérance et compréhension, respect et intelligence… tous ces éléments jalonnent son œuvre.

Le téléfilm « Terremer, La prophétie du sorcier » [Legend of Earthsea] de Robert Lieberman est une adaptation du premier cycle. Il s'agit d'un téléfilm, donc le budget n'est pas grandiose. Malheureusement, ce qui faisait la particularité de l'écriture d'Ursula (les nuances, la complexité des sentiments, la poésie) a complètement disparu dans cette adaptation. Enfantin et kitch, destiné visiblement à un public d’adolescents américains, nous avons droit à un curieux mélange des trois premiers récits qui n’a plus rien à voir avec l’œuvre de l’auteur, qui a d’ailleurs complètement désavoué cette adaptation. Le réalisateur semble avoir surfé sur la vague Fantasy du moment (en laissant de côté toute l'originalité et l'essence propre du cycle), afin de trouver un public le plus large possible. Dispensable donc.

Le film d’animation de Goro Miyazaki, le manga « Les contes de Terremer », est  essentiellement une adaptation de L’Ultime Rivage, tome III du premier cycle. Mais je ne saurais vous en dire plus, dans la mesure où je ne l’ai pas encore vu.