mardi 17 janvier 2017

Les possédés de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Extraits

Nous prêcherons la destruction... cette idée est si séduisante !  

[...]

Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a jamais vu... La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera ses anciens dieux...

[...]


J'ai déjà signalé l'avènement des petites gens dans notre ville. C'est un phénomène qui a coutume de se produire aux époques de trouble ou de transition.  Je ne fais pas allusion ici aux hommes dits 'avancés' dont la principale préoccupation en tout temps est de devancer les autres : ceux-là ont un but - souvent fort bête, il est vrai, mais plus ou moins défini.  Non, je parle sérieusement de la canaille.  Dans les moments de crise on voit surgir des bas-fonds sociaux un tas d'individus qui n'ont ni but, ni idée d'aucune sorte, et ne se distinguent que par l'amour du désordre.  Presque toujours cette fripouille subit à son insu l'impulsion du petit groupe des 'avancés', lesquels en font ce qu'ils veulent, à moins qu'ils soient eux-mêmes de parfaits idiots, ce qui, du reste, arrive quelque fois.


Mon avis

Cinq années séparent la première publication du roman Crime et Châtiment (1866) à celle du roman Les Possédés (1871), et cela se sent dans le traitement des personnages principaux respectifs, nettement plus sombres, manipulateurs et cyniques dans ce dernier roman. Si Raskolnicov (personnage principal de Crime et Châtiment) n’a jamais regretté d’avoir commis un meurtre, il avait au moins la vertu de ne pas pouvoir l’assumer et de s’engager progressivement sur la voie de la rédemption.

Extrait du film Les possédés par Andrzej Wajda
Rien de tel avec Piotr Stépanovitch Verkhovenski du roman Les Possédés : orgueilleux, fourbe, menteur, comploteur, assassin et manipulateur, il accomplira son dessein sans faiblir, n’éprouvant aucun doute ni remord tout au long du roman. Piotr est un meurtrier qui profite de l’affaiblissement de la Russie pour assouvir sa soif de violence et de domination en prenant la tête d’un groupe de dissidents, des bras cassés sans beaucoup d’envergure. Semant le trouble et la confusion dans une province proche de Saint-Pétersbourg, il assure son pouvoir en faisant du meurtre de l’un des dissidents, présenté comme traitre, le ciment indissoluble des autres membres du groupe, reliés à jamais par le sang versé et leur complicité criminelle.


A côté de ce personnage décadent, nous retrouvons Nikolaï Vsévolodovitch Stavroguine, un homme déchu issu de l’aristocratie à la personnalité nettement plus ambiguë et pour lequel on éprouve, presque malgré soi, une certaine compassion sur la fin. Entre les deux, une multitude de personnages se côtoient ou plutôt se fracassent, tant ils sont gouvernés par des forces qui les dépassent, celles de leurs pulsions, obsessions et passions diverses : chacun s’évertue à trouver son maître sans jamais être payé en retour, le maître se révélant le plus souvent bourreau, parfois bien malgré lui.

Nous sommes en plein dans le roman russe, avec cet éclatement des passions et des tensions sociales dans toute sa splendeur, avec cette fascination pour toute forme d’autodestruction, de folie suicidaire ou de violence meurtrière, et cette attraction fatale pour tout ce qui touche au schisme ou à la dissidence. Sans oublier la question religieuse, quand l’homme se détourne de Dieu pour mieux idolâtrer ses idoles. Nous sommes bien chez Dostoïevski, qui interroge sans cesse le salut de l’âme par la nécessité de croire en Dieu et la générosité du pardon. Pour Dostoïevski, adhérer au socialisme, au nihilisme, à l’athéisme, c’est faire l’abstraction de la divinité en y perdant résolument son âme russe, sans plus aucun moyen de salut possible. Il ne reste alors plus que l’anarchie, l’immoralité, la soumission au plus fort, la fuite, le repli ou le suicide.

Un texte vif, grouillant, foutraque. On est pris dans la tourmente, la démesure et l’exaltation des sentiments.


Quatrième de couverture

 "Est-il possible de croire? Sérieusement et effectivement? Tout est là." Stavroguine envoûte tous ceux qui l'approchent, hommes ou femmes. Il ne trouve de limite à son immense orgueil que dans l'existence de Dieu. Il la nie et tombe dans l'absurdité de la liberté pour un homme seul et sans raison d'être. Tous les personnages de ce grand roman sont possédés par un démon, le socialisme athée, le nihilisme révolutionnaire ou la superstition religieuse. Ignorant les limites de notre condition, ces idéologies sont incapables de rendre compte de l'homme et de la société et appellent un terrorisme destructeur.

Sombre tragédie d'amour et de mort, Les Possédés sont l'incarnation géniale des doutes et des angoisses de Dostoïevski sur l'avenir de l'homme et de la Russie. Dès 1870, il avait pressenti les dangers du totalitarisme au XXè siècle. 


Les possédés de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Traduction de Victor Derély (1886), Édition Ebooks libres et gratuits, 768 pages.

A découvrir également sur ce blog :

* Crime et châtiment de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski

dimanche 15 janvier 2017

L'Utopie de Thomas More

Extrait

J'aimerais bien que quelqu'un osât s'enhardir à comparer l’équité des Utopiens à la justice que font les autres nations : puissé-je mourir si j’ai trouvé chez elles aucune trace ni apparence de vrai et légitime droit. Mais quelle justice est-ce lorsqu’on voit quelque gentilhomme, quelque orfèvre ou quelque usurier, ou d’autres qui soit ne font absolument rien, soit ne font que des choses qui ne sont pas grandement nécessaires à l’utilité de la République, mener si grand train et vivre si magnifiquement de leur oisiveté ou d’une négoce superflu et vain ? Vu que cependant un pauvre serviteur, un charretier, un forgeron, un maçon, un charpentier, un manœuvrier et un laboureur, bien que leur labeur soit si nécessaire qu’une République ne pourrait durer un an sans eux, mènent leur vie si pauvrement et sont tous si mal traités qu’il pourrait sembler que les chevaux aient un meilleur sort qu’eux (…) 

C’est pourquoi, quand je pense à toutes ces Républiques qu’on dit aujourd’hui être en maints lieux florissantes et opulentes, je n’y vois rien d’autre, que Dieu m’en soit témoin, qu’une sorte de conspiration des riches qui, sous couleurs d’être assemblés pour régir le bien public, pensent seulement à leur profit privé ; ils imaginent et inventent toutes les manières et finesses par lesquelles ils pourraient d'abord garder sans crainte de les perdre les biens qu'ils ont amassés par leurs crimes, ensuite en acquérir d'autres qui ne leur coûtent guère par le labeur et travail de tous les pauvres, et abuser desdits pauvres.

Présentation de l’œuvre

L’année 1492 est celle où Christophe Colomb découvre l’Amérique. Une date capitale qui marque la fin du Moyen Age et l’entrée dans la modernité. Un nouveau monde pour un nouveau continent, qui rend du coup le nôtre bien vieux et surtout plus relatif. C’est dans ce contexte que Thomas More projette d’écrire un récit inspiré de la République de Platon et de son communisme. Thomas More, qui n’est pas encore chancelier d'Angleterre mais déjà un homme de loi reconnu, mène des missions diplomatiques pour le compte du roi Henri VIII. En mai 1515, il part en ambassade en Flandres pour des négociations commerciales. A l’occasion de la suspension de ces dernières, Thomas More ne rentre pas directement en Angleterre mais se rend chez son ami Pierre Gilles. Il profite de son temps libre pour écrire une partie de L’Utopie, qu’il finalisera à Londres. L’ouvrage est terminé en septembre 1516 et More l’envoie à Erasme. En décembre 1516, l'ouvrage est édité pour la première fois par Pierre Gilles d’Anvers sur les presses de Thierry Martens d’Alost, imprimeur de l’Université de Louvain. C’est d’ailleurs à l’occasion des 500 ans de la toute première édition de cet ouvrage que la ville de Leuven a pris l’initiative de fêter dignement cet évènement, et ce via deux expositions : À la recherche d’Utopia et Utopia & More.

L’Utopie est un récit hybride dans lequel la première partie prend volontiers l'apparence autobiographique pour mieux céder la place en seconde partie à l’apologie du modèle utopien. En nous faisant croire que le navigateur portugais Raphaël Hythlodée était l’un des compagnons de voyage de Vespucci et qu’il vécut quelques années sur le nouveau continent avant de revenir en Europe pour en témoigner, ce n’est pas tant un récit ethnographique que Thomas More nous invite à suivre qu’un récit de voyage imaginaire. Un récit qui est avant tout une méditation philosophique, même s’il prend volontiers l’aspect d’un traité portant sur le meilleur modèle de constitution politique possible. En tout cas tel que rapporté par Raphaël Hythlodée, depuis son séjour sur l’île Utopia et son expérience chez les Utopiens.

Thomas More par Hans Holbein le Jeune, 1527
L’intention de Thomas More est plus que louable, mais il faut bien avouer que je ne mettrais pas un pied sur cette île si elle devait exister.  L’enfer est décidément pavé de bonnes intentions. Évidemment, certaines propositions sont assez séduisantes ou en avance pour l’époque : la propriété privée est abolie, l’usage de l’argent n’existe plus, l’euthanasie est pratiquée, les hommes et les femmes ne travaillent pas plus de 6 heures par jour, les hommes comme les femmes ont accès aux études, le vice de l’ambition est interdit, les malades bien soignés, la tolérance religieuse est une obligation, l’intégrisme religieux est condamné... Mais d’autres propositions se révèlent nettement moins emballantes. Le contrôle des naissances n’est par exemple pas envisagé. Aussi, une famille ne doit jamais comporter moins de dix enfants. Les Utopiens ont l’obligation de vivre une grande partie de leur vie en communauté et le plus ancien est le maître de la famille. Les femmes sont dans l’obligation de servir leur mari et ont la charge de préparer la nourriture pour l'ensemble de la communauté (quelles perspectives réjouissantes, on se demande quand elles trouveraient le temps d'étudier entre les multiples grossesses, les soins donnés aux enfants - confiés exclusivement à ses soins jusqu'à  l'âge de trois ans si mes souvenirs sont bons - et la préparation des trois repas de la journée). Il n’est pas question non plus de quitter la cité sans permission légale ni de ne pas croire en Dieu (il peut prendre la forme qu’il veut mais il faut croire en quelque chose).

En conclusion, le pays d’Utopie (du grec Outopos, nulle part) ou le pays de nulle part est, comme son nom l’indique, un pays imaginaire (même si présenté comme vrai dans le récit) qui possède un modèle de constitution supposé être idéal mais non avenu car impossible à transposer dans le monde réel. Outre le fait que L’Utopie représente un modèle de bonheur, de sagesse et de justice sociale dont pourraient s’inspirer les Européens en leur offrant quelques pistes, Thomas More nous invite également à regarder « autrement » l’Ancien Monde à partir du Nouveau Monde. C’est sans doute en cela que son récit est le plus interpellant, quand il nous présente en creux une critique des plus virulentes de la politique anglaise de son époque. Certains traits d’ailleurs sont malheureusement toujours d’actualité…


L'Utopie de Thomas More, Traduction du latin par Jean Le Blond et Barthélemy Aneau, revue par Guillaume Navaud, Édition Gallimard, Collection Folio Classique, 2012,  383 pages.

samedi 14 janvier 2017

Baccalauréat de Cristian Mungiu

Baccalauréat de Cristian Mungiu
Avec Adrian Titieni, Maria Drăguș, Lia Bugnar
Roumain, Français, Belge - 2016


Synopsis

Romeo, médecin dans une petite ville de Transylvanie, a tout mis en œuvre pour que sa fille, Eliza, soit acceptée dans une université anglaise. Il ne reste plus à la jeune fille, très bonne élève, qu’une formalité qui ne devrait pas poser de problème : obtenir son baccalauréat. Mais Eliza se fait agresser et le précieux Sésame semble brutalement hors de portée. Avec lui, c’est toute la vie de Romeo qui est remise en question quand il oublie alors tous les principes qu’il a inculqués à sa fille, entre compromis et compromissions…


Mon avis

Cristian Mungiu met en scène un père de famille (l’excellent Adrian Titieni) qui pose des actes qui vont à l’encontre des valeurs morales transmises à sa fille. Il dénonce la corruption et les petites magouilles de la Roumanie mais ne peut pas s’empêcher d’y recourir pour falsifier les résultats au bac d’Eliza. Il veut ce qu’il croit être le meilleur pour sa fille, à savoir préparer son avenir en poussant Eliza à l’émigration, alors qu’elle préfèrerait rester près de sa famille.  Il se veut un homme intègre et droit alors qu’il trompe sa femme et vit continuellement dans le mensonge. 

Le réalisateur aborde, à travers le prisme d’une relation père/fille intense, les espoirs déçus d’un homme qui mise dorénavant tout sur sa fille, quitte à croire aveuglement au miroir aux alouettes qu’offre la perspective d’aller étudier à l’étranger. Qu’elle parvienne là où il a le sentiment d’avoir échoué, quitte à perdre un peu de son prestige aux yeux de sa fille, en recourant à des méthodes peu reluisantes qu’il a toujours dénoncées. Un homme qui commence à vaciller sur ses bases lorsqu’il se retrouve dans les convulsions déclenchées par ses petites intrigues douteuses pour atteindre son but coûte que coûte, un homme en proie à une inquiétude existentielle lorsque sa fille le confronte sans détours à ses actes en lui intimant de ne plus mentir à sa mère.

Un conte moral un peu bavard mais qui vise juste, tout en laissant parfois un peu trop la part belle à l’implicite et au sous-entendu. L’interprétation de l’acteur Adrian Titieni, qui joue le père, est absolument remarquable.

Baccalauréat de Cristian Mungiu a remporté le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2016.

Séquence nostalgie : Kate Bush

J'ai enfin une nouvelle chaîne Hifi avec laquelle je peux réécouter mes vieux disques, certains remontant même à mon enfance, fin des années 70 plus exactement. Allez, je vous embarque aujourd'hui en compagnie de Kate Bush (auteure-compositrice-interprète et danseuse) avec son hit (et fameux clip - il n'est pas passé inaperçu à l'époque) Babooshka (1980). J'aurais préféré vous faire écouter Wuthering Heights mais la vidéo et le son sont décidément trop mauvais sur you tube. Heureusement qu'il est encore impeccable dans l'album The Whole Story, une compilation de Kate Bush sortie en 1986. On peut y écouter également Cloudbusting.  Cette chanson était le second titre de l'album Hounds of Love, sorti en 1985 et elle avait atteint la 20e place du UK Singles Chart. Le clip vaut le coup d’œil également : réalisé par Julian Doyle, conçu par Terry Gilliam et Kate Bush, avec l'acteur canadien Donald Sutherland. Que du beau monde.

Babooshka est le deuxième single de son troisième album Never for Ever. Il est sorti en single en juin 1980. 



Running Up that Hill, présent également dans cette compilation, était le premier single de son album Hounds of Love,  le 5e album de Kate Bush.
Be running up that road
Be running up that hill
Be running up that building
If I only could



Army Dreamers est le troisième et dernier single de son troisième album Never for Ever. "La chanson traite des effets de la guerre et d'une mère qui déplore la mort de son jeune fils durant une manœuvre militaire. Attristée par sa mort inutile, elle culpabilise sur ce qu'elle aurait pu faire pour empêcher la mort de son fils." Source : wikipédia.

Give the kid the pick of pips,
And give him all your stripes and ribbons.
Now he's sitting in his hole,
He might as well have buttons and bows.



Quelques photos :





Pour en savoir plus sur Kate Bush : c'est ici.

vendredi 13 janvier 2017

Fais de beaux rêves de Marco Bellocchio

Fai Bei Sogni de Marco Bellocchio
Avec Valerio Mastandrea, Bérénice Bejo, Guido Caprino
Italie, France - 2016


Synopsis

Turin, 1969. Massimo, un jeune garçon de neuf ans, perd sa mère dans des circonstances mystérieuses. Quelques jours après, son père le conduit auprès d’un prêtre qui lui explique qu’elle est désormais au Paradis. Massimo refuse d’accepter cette disparition brutale. Année 1990. Massimo est devenu un journaliste accompli, mais son passé le hante. Alors qu’il doit vendre l’appartement de ses parents, les blessures de son enfance tournent à l’obsession…


Mon avis

C’est un film qui revient essentiellement sur les blessures de l’enfance et sur la façon dont elles déterminent nos failles, nos angoisses et nos peurs à l’âge adulte.  Le poids des non-dits et du silence. De l’importance de l’amour d’une mère et les difficultés de combler le vide laissé par son absence. Le réalisateur fait preuve d’une belle maîtrise formelle et narrative.  Je retiens cette relation d’amour absolu et exclusif entre une mère et son fils avant qu’elle ne s’achève brutalement, la relation difficile avec le père qui reste, quelques très jolies scènes qui se répondent dans le temps, l'insertion des images de la serie Belphégor (Juliette Gréco) et l’élégance de la mise en scène. Un beau film mélancolique, dans lequel les fantômes rôdent et n'ont pas fini de hanter le jeune/l'adulte Massimo.


Le film est adapté d’un récit autobiographique écrit par Massimo Gramellini et intitulé « Fais de beaux rêves, mon enfant », traduit et édité en français en 2013.  Il fut auparavant un best-seller en Italie.

jeudi 12 janvier 2017

Les gardiens du Louvre de Jirô Taniguchi

Les gardiens du Louvre de Jirô Taniguchi
Louvre Éditions et Futuropolis, le 21 novembre 2014
Traduit du japonais par Ilan Nguyên

Quatrième de couverture

Au terme d'un voyage collectif en Europe, un dessinateur japonais fait étape en solitaire à Paris, dans l'idée de visiter les musées de la capitale. Mais, cloué au lit de sa chambre d'hôtel par une fièvre insidieuse, il se trouve confronté avant tout à une forme de solitude absolue, celle des souffrants en terre étrangère, privés de tout recours immédiat au coeur de l'inconnu. Alors que le mal lui laisse quelque répit, il met son projet à exécution, et se perd dans les allées bondées du Louvre. Très vite, il va découvrir bien des facettes insoupçonnées de ce musée-monde, à la rencontre d'oeuvres et d'artistes de diverses époques, au cours d'un périple oscillant entre rêve et réalité, qui le mènera pour finir à la croisée des chemins entre tragédie collective et histoire personnelle.


Mon avis

Les différents chapitres de l'album, qui ont pour ambition de nous présenter le Musée du Louvre, s’enchaînent plus au moins maladroitement en nous faisant voyager dans le temps et dans l’espace par un artifice scénaristique fourre-tout et un peu trop commode pour convaincre vraiment : le personnage principal est sous l’emprise d’une fièvre/rêverie/hallucination/divagation (on ne sait pas trop bien au juste), ce qui lui permet de replonger dans le passé du musée en compagnie d’une figure tutélaire, qui n’est rien d’autre que la Victoire de Samothrace.


Se retrouvant « dans les limbes oniriques de son imagination », le narrateur arpente en sa compagnie les couloirs du Louvre, cet « étrange dédale », pour mieux aller à la rencontre de quelques œuvres illustres (La Joconde, La Vénus de Milo), tout en s’octroyant la possibilité de sortir « du cadre » afin de rejoindre quelques artistes.  Ce sera la forêt de Camille Corot (admirez son splendide Souvenir de Mortefontaine ci-dessous) ou encore  le jardin de Daubigny à Auvers-sur-Oise, en compagnie de Vincent van Gogh (j'en ai parlé ici également).

Souvenir de Mortefontaine de Camille Corot, Salon de 1864

Nous ferons ensuite un ultime bon dans le temps et dans l'espace pour rejoindre Paris en 1939, l'année où la majorité des œuvres d'art du Musée du Louvre ont été évacuées pour les préserver de la guerre et du nazisme.

Tout cela est bien plaisant à regarder (les dessins de Jirô Taniguchi sont toujours aussi réussis) mais le lien qui relie les chapitres est si ténu (le fameux FFffuuii pour nous signaler que le narrateur est passé dans une autre dimension/époque/endroit) et la présentation des artistes si convenue qu'il est bien difficile d'être totalement enthousiaste.  


Notons malgré tout quelques agréables moments de poésie, quand par exemple Victoire de Samothrace confie au narrateur que chaque œuvre d’art, de l’Antiquité au 19e siècle, serait habitée par un esprit qui continuerait de protéger les lieux.

Ce qui m’a finalement le plus intéressé (bien que malheureusement trop vite survolé à mon goût), ce sont certains liens révélés entre les peintres français et les artistes japonais. Ainsi Camille Corot, qui fut exposé plusieurs fois au Japon et qui était plus reconnu là-bas qu’en France (le courant paysagiste de l’histoire de l’art en Extrême-Orient, désigné sous le terme générique « peinture de montagne et d’eau », est incontournable au Japon). Le jeune écrivain Tokutomi Roka, lui-même paysagiste amateur, lui a d’ailleurs consacré un texte intitulé « Un poète du silence. Le peintre Corot », écrit en 1897 et paru dans son recueil d’essais « La nature et la vie ».  Nous découvrons ensuite Asai Chû, un peintre japonais qui deviendra l’un des pionniers du mouvement pictural ouvert sur l’esthétique occidentale. Ce sera l’occasion d’entrevoir l’écrivain Natsume Soseki, qui s’exprimera à son propos lors de la sixième exposition de peinture occidentale du pacifique, et pour laquelle les dernières toiles d’Asai Chû étaient présentées à titre posthume. On appréciera également l’intérêt très vif de Vincent van Gogh pour les arts graphiques japonais (j'en ai déjà parlé ici), tels que Hiroshige ou Hokusai

En conclusion, je n’étais pas totalement convaincue au terme de ma lecture de cet album, qui est vraisemblablement une œuvre de commande.  Mais à force d’en parler et de le commenter (c'est tout moi ça), je suis arrivée à me convaincre moi-même qu’il y avait tout de même de bonnes choses à prendre, même si trop vite survolées.  Disons qu'il faut un peu fouiller, revenir en arrière et prendre le temps de relever certains détails pour mieux l'apprécier, quitte à poursuivre ses investigations par la suite (Quelques repères pour aller plus loin par Ilan Nguyên, présentés à la toute fin de l'album, nous y aident d'ailleurs beaucoup).  Petite précision qui s’impose : la lecture se fait de droite à gauche, comme pour les mangas.

Ce roman a été  chroniqué dans le cadre de la sélection des Prix CL 2017, dans la catégorie Bande Dessinée.

mercredi 11 janvier 2017

Le peintre Boris Kustodiev

Né à Astrakhan, Boris Kustodiev (7 mars 1878 – 28 mai 1927) est un peintre russe et décorateur de scènes de théâtre.