lundi 14 août 2017

La servante écarlate de Margaret Atwood

Extrait

Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquées par des cajoleries, ni de part ni d’autre ; l’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.



Mon avis

La servante écarlate est un roman féministe d’anticipation. La pollution, les explosions d’usines atomiques, les radiations et une souche mutante de syphilis ont eu raison de la fertilité humaine. Peu de femmes tombent encore enceintes, et celles qui le sont ont une chance sur quatre d'accoucher d’un enfant normalement constitué.

Ces conditions de dénatalité constitueront le terreau fertile à l’instauration d’une République Ultra Conservatrice. Les femmes en âge de procréer ne sont plus que des matrices mises à la disposition de hauts placés appelés « les commandants » : ce sont « les servantes écarlates ». Toutes de rouge vêtues à l’exception des voiles blancs de leurs cornettes, elles accomplissent leurs tâches comme des somnambules.  A leurs côtés, nous retrouvons les Tantes, sortes de sœurs/éducatrices de centres d’éducation des servantes écarlates ; les Épouses officielles des Commandants sans oublier les Marthas, ménagères et cuisinières  de la maison.  Defred est l’une de ces servantes écarlates. La peur et l'angoisse générée par les craintes de répression ne lui font pas oublier le temps « d’avant » où les femmes avaient le droit de lire, d’avoir un nom, un travail, de l’argent et où l’amour avait encore le droit d’exister.

Margaret Atwood nous décrit cette société fondamentaliste avec des mots simples mais qui sonnent tellement justes que nous avons l’impression d’y être en compagnie de Defred : autodafés, pendaisons publiques, peur de la délation et l’extrême solitude que lui confère son statut de femme-matrice ne peuvent nous laisser de marbre. La servante écarlate est un roman qui lorgne du côté de 1984 de George Orwell. Terrifiant et glaçant à la fois.

"La servante écarlate" a été adapté au cinéma en 1990 par Volker  Schlöndorff avec Natasha Richardson, Robert Duvall et Elizabeth McGovern. Le roman a récemment fait l'objet d'une série télévisée, intitulée The Handmaid's Tale (2017).



Bibliographie sélective :

 Oeil-de-chat de Margaret Atwood
 Captive de Margaret Atwood
 La voleuse d’hommes de Margaret Atwood
 La femme comestible de Margaret Atwood

Tous les romans présentés ci-dessus ont été chroniqués sur ce blog.  Cliquez sur la couverture pour y accéder.


mercredi 9 août 2017

Coeur-naufrage de Delphine Bertholon

        Sous X.
   C'est ainsi que cela s'appelle.
   Comme le porno.


Été 1998. Deux jeunes adolescents aux parents défaillants, Lyla et Joris, se rencontrent en vacances sur la côte atlantique. Lyla a seize ans lorsqu'elle tombe enceinte. Dix-sept ans lorsqu'elle accouche sous X. Retour au présent. Lyla a 34 ans. Célibataire, casanière, solitaire. Jusqu’au jour où un étrange message la renvoie brusquement dix-sept ans en arrière… 


Ce roman est construit sur une alternance de chapitre entre le passé et le présent, entre Lyla et Joris, pour mieux cerner les conséquences d'un rendez-vous manqué suite à un douloureux malentendu. La mère et son absence, voilà ce qui relie les protagonistes principaux de cette histoire, avec toute la difficulté de se construire en creux, quand la mère a disparu ou au contraire quand elle est trop présente mais nocive et égoïste. Sommes-nous condamnés à reproduire ce que nous avons vécu ? Peut-être pas. Il est bien question de manquement, de honte, de culpabilité, de cicatrice mais aussi de résilience et de réconciliation. 

 J'ai retrouvé le ton incisif et direct de Delphine Bertholon, que j'avais tellement apprécié lors de ma lecture de son précédent roman, intitulé Les corps inutiles (que je recommande vraiment). Je la trouve très juste dans son approche de la psychologie féminine, qu'elle aborde sans fard et avec une certaine témérité, tout en enveloppant ses personnages fêlés d'un nuage d'empathie qui nous les rend proches et attachants.

Néanmoins, je suis moins enthousiaste à la lecture de ce dernier roman, des lourdeurs ou fautes de style entravant le récit. J'ai noté à plusieurs reprises des phrases martelées en fin de paragraphe comme des sentences qui manquaient de finesse ("La mémoire n'a pas de sens", "Paris ne sera plus jamais Paris", "Il y a tellement de gens qui meurent de leur vivant"). Plusieurs références culturelles émaillent le récit alors qu'elle n'en fait pas grand chose. Je les ai vues comme des tentatives de connivence avec le lecteur dont je ne suis pas friande (elle cite, en courant d'air, des réalisateurs comme Gregg Araki, Larry Clark ou David Cronenberg, des groupes comme Radiohead ou des auteurs comme Bukowski ou Murakami). Plus exceptionnellement, j'ai relevé certaines phrases ampoulées qui, selon moi, n'ont pas leur place chez cette auteure  ("L'avenir est un coquillage de dessin animé, immense, nacré, dans lequel des perles scintillantes enflent et se multiplient"). Le roman a du mal également à trouver le bon tempo, tant j'ai eu l'impression qu'il s'étirait parfois un peu longuement tout au long du récit, puis se précipiter sur la fin.

De quoi amoindrir mon plaisir de lectrice. Ceci dit, j'ai l'impression de ne pas rendre justice à Delphine Bertholon, dans la mesure où j'ai le sentiment d'être en présence d'une jeune auteure qui pourrait avoir de l'importance dans les années à venir. J'aime ses thématiques et son approche frontale, je pense qu'elle trouve le plus souvent le ton juste, avec un petit côté féministe qui me plait bien. Disons que quelques tics m'ont ennuyée dans ce roman (à ce propos, je n'aime pas le titre, qui annonce en quelque sorte les défauts qui m'ont gênée), alors qu'il n'en fut pas de même avec son précédent, que j'avais trouvé excellent. Mais le fait d'être moins emballée ce coup-ci ne m'empêchera aucunement de lire ses précédents romans (j'ai du retard à rattraper). 


Extraits 

Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même.

 (...) 

Toujours aux femmes d'interdire, de vérifier, d'être sérieuses. Toujours ! Quoi qu'on en pense, l'insouciance des filles n'est pas celle des garçons. Quoi qu'on en pense, nous ne serons jamais égaux. 

(...) 

Dans cette relation, il y avait tout sauf moi. 


 Coeur-naufrage de Delphine Bertholon, J.-C. LATTÈS, mars 2017

lundi 31 juillet 2017

Bilan du mois de juillet 2017

Films / Documentaires


Le Caire Confidentiel (2017) de Tarik Saleh ****
Dunkerque (Dunkirk, 2017) de Christopher Nolan ****
Okja (2017) de Bong Joon-ho ***
Voice From the Stone (2017) d'Eric D. Howell *
Visages Villages (2016) d'Agnès Varda et JR ****
Le secret de la chambre noire (2016) de Kiyoshi Kurosawa **
American Pastoral (2016) de Ewan McGregor **
I Am Not Your Negro (2016) de Raoul Peck **
Elvis & Nixon (2016) de Liza Johnson  ***
Suite armoricaine (2015) de Pascale Breton **
Tempête (2015) de Samuel Collardey ***
Moi et Kaminski (Ich und Kaminski, 2015) de Daniel Brühl *
Un homme idéal (2014) de Yann Gozlan ***
A girl at my door (2014) de July Jung ***
Xania (2014) de Panos H. Koutras ***
La Confrérie des larmes (2013) de Jean-Baptiste Andrea *
Maestro (2013) de Léa Fazer ***
London River (2009) de Rachid Bouchareb ***
A Scanner Darkly (2006) de Richard Linklater *
Moi, Peter Sellers (The Life and Death of Peter Sellers, 2004) de Stephen Hopkins *
Alice est partie (Alice Doesn't Live Here Anymore, 1974) de Martin Scorsese **



Visages Villages d'Agnès Varda et JR




Romans/BD


Coeur-Naufrage (J.-C. Lattès, 2017) de Delphine Bertholon **
Numéro 11 (Gallimard, 2016) de Jonathan Coe  ****
Heaven (Actes Sud, 2016) de Mieko Kawakami ***
Cristallisation secrète (Babel, 2013) de Yôko Ogawa ***
Monsieur Dick ou le deuxième livre (Gallimard, 2004) de Jean-Pierre Ohl  **
Le dernier des Camondo (Folio, 1999) de Pierre Assouline ***



La marche du crabe, trilogie d'Arthur de Pins :
    Tome 1 : La condition des crabes (Soleil, 2010) ****
    Tome 2 : L'empire des crabes (Soleil, 2011) ****
    Tome 3 : La révolution des crabes (Soleil, 2012) ***
Histoire d'un couple (Ego Comme X, 2013) de Hong Yeon-Sik ***


La marche du crabe, trilogie d'Arthur de Pins

Hommage à Sam Shepard


Une triste nouvelle vient de tomber aujourd'hui. Ce grand acteur américain nous a quittés ce 27 juillet. Ce fut une joie de le retrouver récemment dans les films Mud (2012) ou encore Midnight Special (2016) de Jeff Nichols. On se souviendra aussi de L'Étoffe des héros (The Right Stuff) de Philip Kaufman, Paris, Texas de Wim Wenders, Potins de femmes (Steel Magnolias) de Herbert Ross, The Pledge de Sean Penn... Mais pour moi, il restera avant tout l'acteur inoubliable du film Les moissons du ciel (Days of Heaven) de Terrence Malick, un film magnifique et un personnage très émouvant. Un de mes films préférés, ni plus ni moins. 

Les moissons du ciel de Terrence Malick









Hommage à Jeanne Moreau

Jeanne Moreau dans Eva de Joseph Losey

L'une des plus grandes actrices françaises vient de nous quitter. J'aimais beaucoup sa voix, son regard, son rire, sa mélancolie, son élégance, son tempérament, son indépendance et sa liberté de ton, entre autres. Mes hommages, Madame.

Sur ce blog, lire également :
















Les chaînes rendent hommage à Jeanne Moreau, voir lien.

samedi 29 juillet 2017

La ferme africaine de Karen Blixen


Descendante d'une famille patricienne du Danemark, la baronne Karen von Blixen-Finecke est née en 1885 près de Copenhague. Elle part en 1914 pour le Kenya afin d'y diriger avec son mari une plantation de café. Après une série d'échecs, elle rentre en Europe en 1931 et se retire dans la demeure familiale de Rungstedlund, où elle se consacre à l'écriture jusqu'à sa mort, en 1962. Des titres comme Le dîner de Babette et Contes d'hiver la rendent célèbre, mais ce sont ses années en Afrique qui lui inspirent son chef-d'œuvre.

Le film « Out of Africa » de Sydney Pollack est l'adaptation cinématographique de « La ferme africaine ».  Il s'agit du recueil de plusieurs nouvelles puisant dans les souvenirs de K. Blixen, qui vécut au Kenya de 1914 à 1931.

Je fus assez surprise au début de ma lecture, car je n'ai pas trouvé d'emblée de correspondance entre le film et le livre.  Le film met avant tout l'accent sur le romanesque et la relation qui lie la baronne, délaissée par son mari dans une ferme de culture de café au Kenya, à son amant.

Quant au livre de K. Blixen, il témoigne avant tout de son amour pour l'Afrique. Et elle en parle divinement bien.  Moi qui suis plutôt une amoureuse de la brume, des forêts ténébreuses, de la lande et des clair-obscur du ciel se reflétant sur les lochs, elle est parvenue à me murmurer à l'oreille avec poésie et délicatesse son Afrique à elle.  Le vocabulaire usité est lié à son époque et sa culture, aussi utilise-t-elle parfois des termes qui nous paraissent inconvenants aujourd'hui. Mais que de respect et d'amour derrière ses mots ! Elle est arrivée à toucher du doigt l'essence et la magie africaine et, pour notre plus grand bonheur, à nous les transmettre avec grâce et générosité.

Extraits :

Quand le souffle passait en sifflant au-dessus de ma tête, c'était le vent dans les grands arbres de la forêt, et non la pluie. Quand il rasait le sol, c'était le vent dans les buissons et les hautes herbes, mais ce n'était pas la pluie. Quand il bruissait et chuintait à hauteur d'homme c'était le vent dans les champs de maïs. Il possédait si bien les sonorités de la pluie que l'on se faisait abuser sans cesse, cependant, on l'écoutait avec un plaisir certain, comme si un spectacle tant attendu apparaissait enfin sur la scène. Et ce n'était toujours pas la pluie. Mais lorsque la terre répondait à l'unisson d'un rugissement profond, luxuriant et croissant, lorsque le monde entier chantait autour de moi dans toutes les directions, au-dessus et au-dessous de moi, alors c'était bien la pluie. C'était comme de retrouver la mer après en avoir été longtemps privé, comme l'étreinte d'un amant.

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Au cours de mes safaris j'ai vu un troupeau de buffles de cent vingt-deux bêtes surgir du brouillard matinal sur un horizon cuivré comme si ces bêtes massives et grises, aux cornes horizontales et compliquées, étaient sorties du néant dans le but désintéressé d'enchanter mes yeux. J'ai vu toute une troupe d'éléphants en marche dans la forêt vierge, une forêt si épaisse, qu'il ne filtrait que des éclaboussures de lumière.

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La découverte de l'âme noire fut pour moi un évènement, quelque chose comme la découverte de l'Amérique pour Christophe Colomb, tout l'horizon de ma vie s'en est trouvé élargi.


jeudi 27 juillet 2017

A girl at my door de July Jung

A girl at my door par July Jung 
Avec Doona Bae, Kim Sae-Ron, Song Sae-Byeok
Corée du Sud. Date de sortie : 2014

Young-Nam, jeune commissaire de Séoul, est mutée d’office dans un village de Corée. Elle se retrouve confrontée au monde rural avec ses habitudes, ses préjugés et ses secrets. Elle croise une jeune fille, Dohee, dont le comportement singulier et solitaire l’intrigue. Une nuit, celle-ci se réfugie chez elle…

Produit par Lee Chang-dong (réalisateur de Poetry), ce premier long métrage de la réalisatrice July Jung, qui signe également le scénario du film, étonne par la singularité de ton, la gravité et l’importance des sujets abordés, dont l’exploitation d’une main d’œuvre clandestine, la maltraitance familiale et l’homosexualité féminine, encore et toujours taboue en Corée du Sud. Une rencontre de deux écorchées vives, qui cachent chacune leur part d’ombre (l’une dans l’alcool, l’autre dans la simulation et la manipulation) pour un duo intriguant qui suscitera bien des interrogations et autres suspicions. Comme souvent dans le cinéma coréen, une large place est accordée à la totale incompétence des autorités, à la complaisance et autres petites combines, à la détresse et l’extrême solitude des laissés-pour-compte. J’ai parfois été gênée par l’invraisemblance de certaines situations et certains traits caricaturaux des paysans mal dégrossis du village, mais aussi agacée par la valse d’hésitation de la jeune commissaire. Ceci dit, la réalisatrice risque très certainement de faire encore parler d’elle dans les années à venir, à surveiller de très près donc.


mercredi 26 juillet 2017

Hommage à Claude Rich

Claude Rich et Charlotte Gainsbourg dans La Bûche de Danièle Thompson

Claude Rich nous a quittés ce 20 juillet.  J'aimais beaucoup cet homme, pour la qualité de son jeu d'acteur, mais aussi pour ce qu'il nous donnait de lui-même : son sourire, sa voix voilée, son regard doux, malicieux et pétillant à la fois, son sens de l'ironie m'enchantaient. Le plus souvent cantonné aux seconds rôles, il avait tout de même près de 80 films et une cinquantaine de pièces de théâtre à son actif, dont La Mariée était en noir de François Truffaut, L'Accompagnatrice de Claude Miller, Le Colonel Chabert d'Yves Angelo, Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer, pour ne citer que quelques-uns.


Il paraît que c'est Gilles Jacob, l’ancien directeur du Festival de Cannes, qui a  lancé lundi une pétition sur Twitter pour demander aux chaînes de télévision de modifier leur programmation afin de rendre hommage au comédien Claude Rich.  Cela semble incroyable et pourtant. Au moins, son appel fut entendu. France 3 proposera  La Bûche de Danièle Thompson le 31 juillet à 22 h 40, et France 5 proposera  Le Crabe-tambour de Pierre Schoendoerfferp le lundi 14 août à 20 h 50.  Je me fais une joie de vous y retrouver, Monsieur Rich. A ce propos, je vous invite à lire le billet très complet de Joss sur le film La Bûche, publié en décembre 2016 sur le blog cinéma de Martin, intitulé Mille et une bobines.


mardi 25 juillet 2017

Okja de Bong Joon-ho

Okja de Bong Joon-ho
Avec Seo-Hyun Ahn, Tilda Swinton, Jake Gyllenhaal, Paul Dano
États-Unis, Corée du Sud.  Date de sortie : 2017

C'est un film sur la perte de l'innocence d'une petite fille (Seo-Hyun Ahn) qui s'est toujours occupée avec amour d'Okja, un énorme cochon transgénique. Jusqu'au jour où la vilaine Lucy Mirando (Tilda Swinton), directrice de la multinationale Mirando (un géant de l’agro-alimentaire, de Monsato à Mirando, il n'y a qu'un pas), décide de se réapproprier son bien pour mieux le transformer, à l'aide de ses congénères, en saucisses industrielles afin d'enrayer une bonne fois pour toute la faim dans le monde (et s'en mettre plein les poches par la même occasion). Mais c'était sans compter sur la volonté inébranlable de Mija, qui se lance dans un véritable périple pour sauver son cher et tendre cochon et le ramener à la maison. Elle croise sur sa route un groupe d'activiste de la cause animale... 

Nous retrouvons toute la palette du réalisateur déjà présente dans The Host, qui arrive une nouvelle fois à mélanger les genres avec une aisance déconcertante : l'aventure, l'action, le suspens, le fantastique, la satire anticapitaliste, le conte, le drame, la farce, le burlesque... nous sommes aussi bien dans un film engagé que familial, politique ou écologique. Un film sur la dénonciation de l'exploitation animale, sur la manipulation de l'opinion publique et sur la société de spectacle, oui, bien sûr, mais aussi et avant tout un film de divertissement, avec cette volonté de toucher le plus large public possible. On admire la virtuosité du réalisateur, aussi à l'aise dans les scènes bucoliques du début que dans les scènes d'action et de poursuite. Si je ne devais relever qu'un seul bémol, ce serait cette comparaison malheureuse qui vient à l'esprit lorsqu'on assiste à l'une des dernières scènes de l'abattoir, qui fait inévitablement penser aux camps d'extermination de la seconde guerre mondiale. Là, pour le coup, j'ai vraiment été mal à l'aise, tant j'ai trouvé le parallèle indélicat et mal venu. Mais pour le reste,  à l'exception de quelques petits moments de faiblesse ici ou là, ce film est d'une efficacité assez redoutable. 


Du même réalisateur, sur ce blog :


lundi 24 juillet 2017

Dunkerque de Christopher Nolan

Dunkirk de Christopher Nolan
Avec Fionn Whitehead, Tom Hardy, Mark Rylance, Kenneth Branagh
États-Unis, Royaume-Uni, France, Pays-Bas.  Date de sortie : 2017


Le britanno-américain Christopher Nolan (Memento, Inception, Interstellar) a voulu rendre hommage à ses compatriotes en réalisant un film sur l’opération Dynamo de Dunkerque, « une victoire dans la défaite » dixit Winston Churchill himself. 

En nous plaçant au coeur de l'action - qui ne s'arrête jamais - à l'aide d'une caméra subjective, le réalisateur multiplie les points de vue : sur la plage, en mer et dans les airs. Mais toujours au plus près des soldats et autres gradés, ou encore des civils venus porter secours sur leur frêle embarquation. Ce sont des images plein les yeux (belle utilisation de l'espace, du paysage, des figurants, des acteurs) et des sons plein les oreilles (cris, bruit des explosions des bombes, des tirs de mitraillette et des avions qui canardent, ça pétarade de partout). Je m'en voudrais de ne pas mentionner l'excellent travail du compositeur de musique de film Hans Zimmer, qui a composé une bande-son oppressante à souhait. 

J'ai apprécié cette "réalité de Dunkerque" filmé par le réalisateur, même s'il a un petit côté catalogue militaire à force de diversifier les points de vue (U-Boot, Heinkel, Spitfire, j'ai presque l'impression de m'y connaître). Pari réussi pour cette expérience immersive très efficace, même si la manœuvre a également ses limites, aussi nous ne serons jamais dans un film d'histoire mais toujours dans un film d'action et de survie. Difficile aussi de réaliser un film de guerre sans que le patriotisme pointe le bout de son nez et Dunkerque de Christopher Nolan respecte parfaitement la tradition. 

A défaut de grandes émotions, de psychologie ou de film à thèse, ce grand spectacle, qui mise avant tout sur les sensations directes, a de la gueule comme on dit. De là à dire qu'il s'imprimera durablement dans ma mémoire, seul l'avenir me le dira. A voir au cinéma, bien évidemment.



dimanche 23 juillet 2017

Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo

Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo
Avec Jung Jae-young, Kim Min-Hee, Yeo-jeong Yoon
Corée du Sud.  Date de sortie : 2016


Le film présente une variation sur la rencontre entre le réalisateur Ham Cheonsoo, arrivé un jour plus tôt dans la ville de Suwon, où il a été invité à parler de son œuvre, et Yoon Heejeong, une artiste locale. Un film en deux parties, la deuxième partie rejouant la partition de la première mais avec de subtiles variations qui auront un impact certain sur la nature même de la relation qui se noue entre les deux protagonistes. C’est la première fois que je vois un film de Hong Sang-soo (edit : erreur, j'ai vu In another country) et, si j’en crois ceux qui le connaissent bien, il semblerait que ce soit un film assez représentatif de son œuvre. Je dois bien avouer que j’en suis ressortie à moitié convaincue, goûtant peu à cette répétition des situations, même si finement nuancées. Au lieu de m’attendrir, le côté dragueur et maladroit du personnage principal ont vite fait de m’agacer et le tempo assez lent m’a souvent rebuté. Un film de marivaudage conceptuel assez bavard dont je ne suis guère friande mais qui est arrivé, à mon plus grand étonnement, à me toucher sur la fin. A quoi reconnait-on les rencontres marquantes à celles qu’on aura tôt fait d’oublier ? A ces petits riens qui veulent dire beaucoup et qui font toute la différence.




samedi 22 juillet 2017

Tempête de Samuel Collardey

Tempête par Samuel Collardey
Avec Dominique Leborne, Matteo Leborne, Mailys Leborne
France.  Date de sortie : 2016

C'est l'histoire de Dominique Leborne, un marin pêcheur de 36 ans souvent absent du domicile familial de par sa profession. Vivant dans un confort matériel très relatif, il a néanmoins la garde de ses deux enfants, même s'il fait plus penser à un grand frère qu'à un père. Mais lorsque sa fille, une jeune adolescente, tombe enceinte, c'est bien la présence d'un père dont elle a besoin,  lui qui est tout le temps parti en haute mer.  Cet événement sera le déclencheur d'une remise en question, aussi bien professionnelle (il reprend ses études et rêve d’avoir sa propre affaire, un petit bateau de pêche à la journée qu’il exploiterait avec son fils) que familiale (sa fille a rejoint le domicile de sa mère). De désillusion en désillusion, il tombe chaque jour un peu plus dans le grand dénuement... 

Le réalisateur Samuel Collardey part d'une histoire vécue et rejouée par les vrais protagonistes, tout en remaniant légèrement la trame d'une tranche de vie pour en faire un film à part entière. Pari risqué mais réussi. Ce portrait sincère, rugueux et sensible à la fois d'un homme qui se cherche encore et qui affronte une période difficile de sa vie est magnifiquement interprété par Dominique Leborne, qui étonne par la justesse de son jeu d'acteur.  Certes, il connait la partition pour l'avoir vécue, mais il a non seulement un beau physique d'acteur (l'affiche ne lui rend pas justice) qu'une épaisseur et une présence indéniables. Je crois que je ne l'ai pas quitté du regard une seule seconde, tant et si bien que j'ai eu le sentiment de l'avoir accompagné dans ses incertitudes et autres questionnements tout au long du film, me sentant proche et très attentive à lui mais aussi à sa fille, plus renfermée et moins accessible que son père et pourtant toute aussi bouleversante dans ses non-dits et ses silences.

Un film émouvant, généreux et qui sonne juste. Une très jolie surprise.




vendredi 21 juillet 2017

Sortilèges de Michel de Ghelderode

Aujourd’hui, c'est la fête nationale belge. Une façon comme une autre de marquer le coup est de rendre hommage à un de nos auteurs. Place donc à Michel de Ghelderode et à ses sortilèges et autres contes crépusculaires, lus il y a quelques années. Mais je profiterai bien de cette nouvelle édition pour y revenir prochainement. Et poursuivre ma découverte, car d'autres textes viennent d'être réédités  récemment chez Espace Nord.



Quatrième de couverture

Chef d’oeuvre narratif de Michel de Ghelderode, Sortilèges est l’unique ouvrage fantastique du dramaturge devenu conteur. Délaissant le théâtre au profit du conte, Ghelderode écrit avec Sortilèges et autres contes crépusculaires un recueil inquiétant et fantastique. Un des personnages rencontre le diable au coeur de Londres, pendant qu’un autre enferme le démon dans un bocal. Un chat hante le jardin d’une maison étrange et les statues s’animent, se confondent avec le narrateur. Les ambiances cauchemardesques se côtoient et la Mort se laisse distraire de ses victimes. Ces textes condensent tout l’univers de Michel de Ghelderode dans une prose pleine d’épouvante et de frissons, mais surtout peuplée des lancinantes angoisses du célèbre dramaturge.

Sortilèges de Michel de Ghelderode, Editions Espace Nord, juin 2016



Mon avis

Auteur belge d’origine flamande mais d’expression française, Michel de Ghelderode (1898-1962) est surtout connu pour ses pièces de théâtre (La Balade du Grand Macabre, Fastes d'Enfer, La Farce des ténébreux). Comme leurs titres l’indiquent, l’auteur privilégie les thématiques récurrentes que sont la mort, les ténèbres, le monde du rêve et de l’imaginaire, la peur, l’angoisse et la déchéance.

Ce recueil de nouvelles ne contredira pas l’œuvre théâtrale tant nous y retrouvons les mêmes obsessions. Mais d’abord abordons le style de Michel De Ghelderode : très belle écriture poétique mais encore faut-il ne point pécher par excès tant cette écriture peut parfois mener à un certain raffinement un peu précieux si pas affecté.

Si l’ensemble du recueil présente une merveilleuse unité dans le style et les thématiques abordées, conférant par là une grande aisance dans la lecture, les nouvelles sont malgré tout loin d’être aussi réussies les unes que les autres.

Il n’empêche, de véritables petites pépites jalonnent ce recueil, dont les excellents « Le jardin malade » et « Tu fus pendu ». Paradoxalement, c’est une des moins intéressantes nouvelles, « Sortilèges », qui donne le titre au présent recueil, comme quoi…

Pour en revenir au contenu, beaucoup de thématiques funestes s’en donnent donc à cœur joie : les masques et les fausses apparences, la décrépitude et la putréfaction, l'isolement et l’abandon, l'insondable, le rêve et les fantasmagories, la contagion et l'envahissement... mais surtout cette mort omniprésente, cette mort en mouvement, cette mort récalcitrante, cette mort qui nous hante, qui nous tente et nous fait peur, cette mort qui se joue de nous.

La Mort et les masques, James Ensor (1897)

Et puis aussi ce rire fugace et tragique à la fois, parfois malicieux, souvent grimaçant tels ces masques de carnaval à faciès drôles et inquiétants à la fois.


Extraits

Pareille à une vague dressée et suspendue sur moi, la végétation me menace ; je serai roulé en elle, avec des silex et des ossements, un jour... Ma volonté mollit sous l'action de la chaleur. On ne saurait assez prendre garde aux lieux où l'on s'établit. 

Quelles herbes, connues des nécromants, fait naître cet humus et pourquoi cette végétation reste-t-elle moite et suante, comme si la sève ne circulait pas en ses réseaux, mais bien la charnelle putréfaction qu'elle pompe dans ce terroir funéraire ? J'imagine que ses racines traversent des cages thoraciques ; je songe, non sans perversité mentale, à tout ce que le sol peut contenir qu'on ne déblaya jamais. Vais-je resté hanté par ce cimentière ? Tout m'y ramène : cette odeur d'iodoforme induisant l'esprit à funèbres pensers et exprimée de tout : des pierres, des plantes, de moi-même ; les phosphorescences nocturnes ; ces plaintes, ces complaintes, comme si l'on officiait quelque part, au plus profond de la nuit. Il s'en faudra de peu ou je m'hallucinerai. 

[...] que j'eusse aimé être Pilatus, dans un éternel silence : un homme oublié des hommes, qui sait écrire merveilleusement et qui n'écrit jamais, sachant que tout est vanité. 



Présentation de l'auteur


Auteur de quatre-vingts pièces, d’une centaine de contes et de poèmes, Michel de Ghelderode (Bruxelles, 1898-1962) a connu un immense succès auprès du public avec La Balade du Grand Macabre, Mademoiselle Jaïre et Barabbas. Ses pièces triomphent à Paris dans les années 1947-1953 et Ghelderode meurt au moment où l’Académie suédoise avait décidé de lui décerner le prix Nobel.

Source : Espace Nord, Michel de Ghelderode





Bibliographie sélective :