jeudi 19 juillet 2018

Moisson de vieux films (2) : Jean Renoir, Raymond Bernard et Robert Bresson

Madame Bovary (1934) de Jean Renoir  **(*)
Avec Valentine Tessier, Max Dearly, Pierre Renoir

Madame se marrie.  Madame s'ennuie.  Madame rêve.  Madame perd ses illusions. Madame déprime.  

Quand il n'y a plus d'espoir, il n'y a qu'à mourir. 

Madame meurt.


Jean Renoir signe une adaptation fidèle du roman de Gustave Flaubert (j'en parle ici).  Frivole, dépensière, superficielle, vaniteuse, égoïste, adultère, la vie semble décidément trop étroite pour cette femme romanesque, qui sera mal payé en retour lorsque l'heure d'honorer ses dettes adviendra. A proximité de cette femme fantasque, une étude sociologique des mœurs provinciales de la Normandie : paysans rustres, commerçants cupides, aristocrates sans le sou, petits bourgeois intrigants et arrivistes, homme d’église, tous sont dépeints sans complaisance et ne suscitent à aucun moment notre sympathie. 

Valentine Tessier et Robert Le Vigan

Les seconds rôles sont en général excellents, en particulier Pierre Renoir/Charles Bovary et l'ineffable Robert Le Vigan/M. Lheureux, le marchand d'étoffes.  Mais le choix porté sur  Valentine Tessier pour interpréter Emma Bovary est étonnant.  Trop mûre pour le rôle, empâtée par les ans, sa maturité condamne d'office le personnage, alors qu'une femme plus jeune et inexpérimentée aurait pu apporter une circonstance atténuante.  Après renseignement, ce choix aurait été imposé à Jean Renoir (Valentine Tessier était la maîtresse du producteur Gaston Gallimard à cette époque). Son jeu pose également question : Valentine Tessier vient du théâtre, ce qui ne passe pas inaperçu non plus dans son interprétation. Bref, il y a quelque chose de décalé dans cette Madame Bovary, et on peut dire que tout est fait pour ne pas susciter une grande empathie chez le spectateur. Au pilori, Madame Bovary !



J'étais une aventurière (1939) de Raymond Bernard ****
Avec Edwige Feuillère, Jean Murat, Jean Tissier, Jean Max

L'ex-comtesse russe Véra Vronsky (Edwige Feuillère), jeune comtesse russe ruinée,  a toujours vécu sur un grand pied.  Elle écume  aujourd'hui les palaces de la Côte d'Azur et vit de petites escroqueries à l'aide de deux complices, Desormeaux (Jean Max) et Paulo (Jean Tissier). Un nommé Glorin (Jean Murat) est leur future cible. Mais Véra se laisse prendre au jeu de la séduction et tombe amoureuse de cet homme...

Cette comédie se rapproche fortement des comédies américaines de la même époque, et c'est à multiples reprises que le nom de réalisateur Ernst Lubitsch  se rappelle à nous, sans pour autant dépasser le maître.  Edwige Feuillère est toujours aussi exceptionnelle : belle, charmante, drôle, élégante.  En un mot : délicieuse. Mais il faut reconnaître qu'elle est très bien entourée : Jean Murat, Jean Tissier et Jean Max ne dépareillent aucunement (on constatera que le prénom Jean était très en vogue à cette époque). 

Jean Tissier
Je les ai trouvés si sympathiques que je ne résiste  pas à présenter un peu plus longuement l'un d'entre eux, Jean Tissier, qui a particulièrement attiré mon attention par l'excellence de son jeu et sa dégaine nonchalante et narquoise.  Très populaire dans les années 1940, il tournera avec les plus grands réalisateurs, dont Sacha Guitry, Henri-Georges Clouzot, Claude Autant-Lara, Roger Vadim, Claude Chabrol, Jean Delannoy... Mais le fait d'avoir beaucoup travaillé pendant l'Occupation pour la Continental ne lui sera pas pardonné.  Ne tournant plus par la suite que de petits rôles pour des films secondaires, il terminera sa vie dans le plus grand dénuement.  C'est assez triste car c'était assurément un très bon comédien. Et comme la vie est parfois bien étrange, il sera inhumé au cimetière de Saint-Ouen aux côtés de l'actrice Mireille Balin, qui connu un destin similaire (je vous en parlais ici).

Tout cela est finalement très déprimant et nous éloigne grandement de cette comédie très réussie, qui inspirera d'ailleurs plusieurs remake.  Dont une version américaine (I Was an Adventuress de Gregory Ratoff, avec les acteurs Erich von Stroheim et Peter Lorre) et une autre du même réalisateur 20 ans plus tard (Le Septième Commandement, avec toujours Edwige Feuillère dans le rôle principal).


Les escrocs en pleine combine, interprétés par Edwige Feuillère, Jean Max et Jean Tissier





Les Dames du bois de Boulogne (1945) de Robert Bresson ***
Avec María Casares, Paul Bernard, Elina Labourdette

Quand une femme amoureuse mais déçue et délaissée par son amant se transforme en harpie vengeresse en mettant au point un piège machiavélique, dont elle ne cessera de tirer les ficelles afin de compromettre son ex-amant avec une ancienne danseuse de cabaret,  qu’un revers de fortune a conduit à la déchéance et qui lui cache son passé.

Crépusculaire,  sobre, austère, venimeux et funeste à la fois.  Il y a finalement quelque chose qui rappelle Les liaisons dangereuses dans ce trio femme vengeresse/ancien amant/femme perdue, où seule cette dernière induit chez le spectateur une sympathie certaine. Ce film fut injustement décrié à sa sortie mais très bien défendu par François Truffaut (lire à ce propos Les films de ma vie), qui admirait le réalisateur Robert Bresson, et ce même si Les Dames du bois de Boulogne n'est pas vraiment représentatif de son œuvre.  La photographie, les costumes, le cadrage, l'éclairage et les clairs/obscurs sont très travaillés, donnant une patine esthétique qui m'a particulièrement séduite, avec un petit côté désuet qui fait aussi tout son charme.

María Casares

Inspiré de l'histoire de Mme de la Pommeraye dans "Jacques le fataliste et son maître" de Denis Diderot, les dialogues du film sont de Jean Cocteau.

Quelques mots sur  María Casares.  Célèbre tragédienne, elle marquera particulièrement le cinéma français dans les années 40, en participant à de nombreux classiques, dont Les Enfants du paradis.  Actrice espagnole naturalisée française, elle vivra une intense histoire d'amour,   incandescente mais secrète,  avec Albert Camus. Cette passion fera l'objet d'un roman, Tu me vertiges de Florence M.-Forsythe, que je n'ai pas encore lu mais qui me tente beaucoup.


lundi 16 juillet 2018

Moisson de vieux films (1) : D.W. Griffith, Abel Gance et Jean Vigo

Naissance d'une nation (The Birth of a Nation, 1915) de D.W. Griffith ***(*)
Avec Nate Parker, Armie Hammer, Mark Boone Junior

Extrêmement célèbre pour le génie du réalisateur et la démesure des reconstitutions historiques, mais également très controversé de par son discours raciste, ce film mérite-t-il sa réputation ? Et bien oui, tout à fait.  On est bluffé par cette superproduction, par la virtuosité du montage et de sa mise en scène (étonnamment moderne) et par sa première partie (la durée du film, découpé en deux chapitres, est de 190 minutes), qui se déroule à un rythme effréné et qu'on suit sans peine tant elle ne heurte guère notre sensibilité.  Certes, on tique sur la représentation de l'esclavage dans le Sud (la communauté noire semble être en colonie de vacances et ils s'amusent comme des petits diables pendant leur pause de deux heures sur le temps de midi, on croit rêver) mais on pardonne et on ferme les yeux sur cette vision simpliste, édulcorée et invraisemblable.  L'affaire se corse dans la deuxième partie, dont le contenu est tout simplement honteux et affligeant.  Voir la naissance du Ku Klux Klan et son apologie, voir sa représentation de la communauté noire après la guerre de Sécession est absolument effroyable et on se demande comment D.W. Griffith a pu sérieusement soutenir qu'il n'en était rien à ses détracteurs.  Il tournera par la suite Intolérance en 1916, encore considéré de nos jours comme le chef-d'œuvre de Griffith.  Je le verrai prochainement.


Petite anecdote : on retrouve dans ce film la muse du réalisateur, qui n'est autre que l'une des actrices les plus célèbres du cinéma muet, que les cinéphiles connaissent bien pour son interprétation de Mme Cooper dans La nuit du chasseur de Charles Laughton : Lillian Gish.


La fin du monde (1931) d'Abel Gance *(*)
Avec Abel Gance, Victor Francen, Colette Darfeuil 

Premier film parlant d'Abel Gance et premier film que je vois du réalisateur.  Je gage qu'il ne s'agit pas de son meilleur film, même si je ne remets pas en cause la qualité de sa mise en scène, notamment dans les dernières scènes d'orgie et de panique suite à la peur de la fin du monde consécutive au passage d'une comète qui se dirige en droite ligne vers la terre.  Mais quel discours naïf, quelle interprétation des acteurs décevante (en particulier celle d'Abel Gance, la pire de toutes) et quelle romance ennuyeuse.  La durée du film a été réduite de beaucoup et on se saura jamais si on l'a échappé belle ou si le film aurait été tout autre (un doute m'assaille).  A voir quand même, par curiosité.





Zéro de conduite (1933) de Jean Vigo  **(*)
Avec Louis de Gonzague, Raphaël Diligent, Jean Dasté 

Jean Vigo s'en donne à cœur joie dans ce film foutraque en puisant dans ses souvenirs d'enfance, enfin disons les meilleurs. Le cinéma muet n'est pas loin et cela se voit, notamment dans une première séquence (en forme d'hommage ?) ou le jeu d'un des acteurs (Jean Dasté, très lunaire). Le film semble chaotique, décousu et manque certainement de liant, mais il se voit sans déplaisir tant il prône un esprit libertaire aussi irrévérencieux que réjouissant, et c'est sans doute là que se niche sa plus belle réussite.  Certains personnages sont également très drôles et ils ne manquent pas de finesse à certains moments. 

Ce film sera censuré jusqu'en 1946. Pardi, on ne badine pas avec l'autorité, non mais !  Tout cela nous semble bien dérisoire aujourd’hui, même si cette liberté de ton pourrait sans nul doute encore en déplaire à certains.



samedi 14 juillet 2018

Le réalisateur Ingmar Bergman

Persona (1966) d'Ingmar Bergman



« Ah, Bergman, pour te foutre le blues, c’est le chef d’escadrille. » 

 Le sourire de Claude Miller, avec  Jean-Pierre Marielle


« Tant de fantômes, de démons, d'êtres surnaturels sans nom, ni lieu, m'ont entouré depuis mon enfance. » 

« Oui, c'est vrai, j'ai de la tension, j'en ai depuis qu'il m'a fallu passer par une période d'humiliation et d'avilissement, les joues me brûlent et j'entends quelqu'un qui hurle, peut-être est-ce moi. »

Le cri (détail) d'Edvard Munch

« Fantômes, diables, démons, bons, méchants ou simplement contrariants. Ils m'ont soufflé au visage, bousculé, piqué avec des épingles, ils m'ont attrapé par le bout de mon chandail.  Ils m'ont parlé, sifflé, chuchoté : des voix claires, pas particulièrement intelligibles, mais impossibles à ignorer. »

Extraits de Laterna Magica d'Ingmar Bergman

Squelette arrêtant masques (1891) de James Ensor



« En se confrontant avec ses démons, il a fait un travail de catharsis. Il a, en fait, dansé avec ses démons. »

Liv Ullmann


«  Je n’ai jamais vu un auteur qui filme sa vulnérabilité avec tant de générosité. La grandeur de Bergman vient de sa vulnérabilité magnifique

Pour moi, et je pense que c’était le cas chez lui aussi, écrire un film est une façon de se battre avec soi-même et de retrouver momentanément, quand le film est écrit, une forme d’harmonie et de structure. »

Joachim Lafosse

«  Bergman n'est pas obscène, il est indécent.  »

 Jeanne Moreau



« Ce ne sont pas des films aimables. » 

Philippe Lioret 





Je ne contredirai pas Philippe Lioret à propos des films d'Ingmar Bergman, qui traitent tour à tour de thèmes aussi réjouissants que la famille et la transmission de ses névroses, du couple, de la femme, de l'amour, du désir, de la mort (Eros et Thanatos, très présents dans son œuvre), mais aussi de la maladie, de la religion, de la foi, de la perte et du retour vers le passé sans complaisance lorsque l'heure du bilan est venue.  Un cinéma exigeant, et de ce fait des films très peu diffusés à la télévision. Il faut se rabattre sur les DVD, les cinémathèques ou les divers festivals pour avoir la possibilité de voir ses films, tout en s'armant de courage et de volonté pour affronter la foudre bergmanienne, avec ses masques qui tombent et les vérités qui blessent.

Aujourd'hui, cela fait exactement cent ans que naissait Ingmar Bergman, à Uppsala. Des réalisateurs aussi prestigieux que Kubrick (The Shining), Tarkovski (Le sacrifice), David Lynch (Mulholland drive), Lars Von Trier ou Woody Allen l’ont cité pour modèle.  Ce qui frappe dans les films de Bergman est notre sentiment qu'il y a beaucoup de choses intimes et très personnelles dans son cinéma, bien sûr transformées, romancées, mensongères et manipulées, hystérisées même, mais le substrat est on ne peut plus authentique et sensible, tant la plaie semble encore à vif et à jamais incicatrisable. 


« Au lieu de visages, nous a-t-on donné des masques à porter ?  au lieu de sentiments, nous a-t-on inculqué l'hystérie ?  »  


« Pourquoi a-t-on fait de mon frère un infirme ? Pourquoi ma sœur a-t-elle été réduite à un cri ? Pourquoi ai-je vécu avec une blessure toujours infectée qui ne s'est jamais refermée et qui me transperçait tout entier ? »  


« (...) je tombe, je tombe et je traverse l'abîme de la vie sans pouvoir me raccrocher à rien.  Cet abîme est un fait.  De plus c'est un abîme qui n'a pas de fond, on ne se tue même pas en s'écrasant sur un rocher ou un miroir d'eau tout au fond.  » 


« Je prie Dieu, sans confiance. Il faudra, sans doute, se débrouiller tout seul, comme on pourra. » 

« (...) tu nais sans l'avoir demandé, tu vis sans sans que cela ait un autre sens que celui de vivre.  Lorsque tu meurs, tu t'éteins.  Tu étais un être, tu te transformes en non-être.  Il n'y a pas nécessairement un dieu qui régisse nos atomes de plus en plus capricieux.  
Ce savoir m'a donné une espèce de sérénité qui a résolument chassé en moi l'angoisse et le tumulte. » 


Extraits de Laterna Magica, autobiographie d'Ingmar Bergman


Le réalisateur Ingmar Bergman


Pour mieux connaître Ingmar Bergman, je ne peux que vous conseiller de lire son autobiographie Laterna Magica, publiée en 1987.  Il revient longuement sur la genèse de son œuvre à travers le vécu de son enfance et adolescence, fils d'un pasteur luthérien à la morale rigide et d'une mère dominatrice.  Un témoignage dans lequel il se flagelle volontiers, se présentant comme arrogant, égoïste, maladif, menteur et fabulateur, une personne dotée d'une imagination débordante pour mieux affronter ses fantômes du passé et qui a porté le choix de la schizophrénie  comme modèle de survie.  Coupé de ses sentiments en s'observant et se mettant en scène, « une maladie professionnelle qui m'a suivi impitoyablement à travers toute ma vie et qui a si souvent escamoté ou désagrégé mes expériences les plus profondes . »





S'il ne fallait ne voir que quelques films de Bergman, voici la liste des films conseillés : 

  • Le septième sceau (1957)
  • Les fraises sauvages (1957)
  • Persona (1966)
  • Scènes de la vie conjugale (1973)
  • Sonate d'automne (1978)
  • Fanny et Alexandre (1982)

Le septième sceau (1957) d'Ingmar Bergman


Les fraises sauvages (1957) d'Ingmar Bergman


Fanny et Alexandre (1982) d'Ingmar Bergman



A lire également, sur ce blog :


jeudi 5 juillet 2018

Le chevalier Des Touches de Jules Barbey d'Aurevilly


Extrait du premier chapitre, Trois siècles dans un petit coin 

« C’était un vieux appartement comme on n’en voit guère plus, même en province, et d’ailleurs tout à fait en harmonie avec le groupe qui, pour le moment, s’y trouvait. Le nid était digne des oiseaux. A eux tous, ces vieillards réunis autour de cette cheminée formaient trois siècles et demi, et il est probable que les lambris qui les abritaient avaient vu naître chacun d’eux. Ces lambris en grisailles, encadrés et relevés par des baguettes d’or noircies et, par place, écaillées, n’avaient, pour tout ornement de leur fond monotone que des portraits de famille sur lesquels la brume du temps avait passé. » 

Mon avis


Jules Barbey d’Aurevilly, qui voulait être le Walter Scott de la Normandie, s’est inspiré d’épisodes réels de la Chouannerie normande pour écrire son roman. S’agit-il pour autant d’un roman historique ? Pas vraiment, tant le récit mélange allégrement les genres, allant du roman d’aventures au conte, en passant par la romance, le pittoresque, l’épopée, le drame ou la tragédie. Le tout sous la forme d’un récit enchâssé qui brouille encore un peu plus la continuité du récit, tant j’ai eu le sentiment que les différents genres s'inhibaient plus qu’ils ne se renforçaient, donnant lieu finalement à un récit que je n’ai fait que survoler à distance sans jamais m’en emparer pleinement. La présentation des personnages, très typés et sans psychologie aucune, a contribué au fait que ce roman a finalement suscité chez moi un intérêt modéré. Disons-le tout net, mes attentes ne furent pas récompensées, d’autant plus que le titre est assez trompeur : le héros qui s’en réfère (le chevalier Des Touches, au demeurant bien peu sympathique) en cache finalement un autre (M. Jacques, le pendant romantique du premier), tout en étant aussi peu développé l’un que l’autre. 

Un court roman qui n’est autre qu’un retour dans le passé par l’entremise de récits écoutés pendant l’enfance, dont celui de l’enlèvement de Jacques Destouches - jeune agent de liaison entre les insurgés royalistes et les émigrés, condamné à mort et incarcéré dans la prison de Coutances - par un groupe de Chouans. Un récit qui est aussi un bel hommage à la fidélité et à la bravoure des Chouans, mais qui se révèle finalement extrêmement mélancolique et désenchanté. Ce en quoi nous reconnaissons la patte habituelle de Jules Barbey d’Aurevilly, qui aime à recréer le passé disparu sur un ton empreint de nostalgie et de désillusions. 

En conclusion, ma lecture ne fut pas aussi plaisante que je l’espérais mais il est fort possible qu’il vieillisse mieux dans mes souvenirs. Seul le temps me le dira. En attendant, n’hésitez pas à découvrir l’auteur en lisant L’ensorcelée ou le recueil de nouvelles Les diaboliques, ou encore Une vieille maîtresse, que je vous conseille plus volontiers. 



Ce roman fut dédié au père de l’auteur, très attaché à la religion catholique et à la monarchie. Une jolie dédicace du romancier des souvenirs habités des choses mortes et révolues, que je ne résiste pas à vous citer :



À MON PÈRE





Que de raisons, mon père, pour Vous dédier ce livre qui Vous rappellera tant de choses dont Vous avez gardé la religion dans votre cœur ! Vous en avez connu l’un des héros, et probablement Vous eussiez partagé son héroïsme et celui de ses onze Compagnons d’armes, si Vous aviez eu sur la tête quelques années de plus au moment où l’action de ce drame de guerre civile s’accomplissait ! Mais alors Vous n’étiez qu’un enfant, ― l’enfant dont le charmant portrait orne encore la chambre bleue de ma grand’mère, et qu’elle nous montrait, à mes frères et à moi, dans notre enfance, du doigt levé de sa belle main, quand elle nous engageait à Vous ressembler.
Ah ! certainement, c’est ce que j’aurais fait de mieux, mon père ! Vous avez passé Votre noble vie comme le Pater familias antique, maître chez Vous, dans un loisir plein de dignité, fidèle à des opinions qui ne triomphaient pas, le chien du fusil abattu sur le bassinet, parce que la guerre des Chouans s’était éteinte dans la splendeur militaire de l’Empire et sous la gloire de Napoléon. Je n’ai pas eu cette calme et forte destinée. Au lieu de rester ainsi que Vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m’en suis allé au loin, tête inquiète, courant follement après ce vent, dont parle l’Écriture, et qui passe, hélas ! à travers les doigts de la main de l’homme, également partout ! Et c’est de loin encore que je Vous envoie ce livre qui Vous rappellera, quand Vous le lirez, des contemporains et des compatriotes infortunés auxquels le Roman, par ma main, restitue aujourd’hui leur page d’histoire.
Votre respectueux et affectionné fils.
Jules Barbey d’Aurevilly.
 


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Ingannmic : son avis, nettement plus enthousiaste que le mien, est ICI.

mardi 3 juillet 2018

Citation : à propos de James Dean, par François Truffaut

Le jeu de James Dean contredit cinquante ans de cinéma, chaque geste, chaque attitude, chaque mimique sont une gifle à la tradition psychologique. Il joue autre chose que ce qu’il prononce, il joue à côté de la scène, son regard ne suit pas sa conversation, il décale l’expression et la chose exprimée comme, par sublime pudeur, un grand esprit prononcera de fortes paroles sur un ton humble comme pour s’excuser d’avoir du génie, d’en importuner autrui.

Dans ses grands moments, Chaplin atteint à l'extrême point du mimétisme ; il devient arbre, lampadaire ou descente de lit carnassière.  Le jeu de James Dean est plus animal qu'humain et c'est en cela qu'il est imprévisible : quel sera le geste qui va suivre ? James Dean peut, en parlant, se mettre à tourner le dos à la caméra et terminer la scène de cette façon, il peut rejeter brusquement la tête en arrière ou bouler en avant, il peut lever les bras au ciel ou les lancer vers l'objectif, paumes vers le ciel pour convaincre, paumes vers la terre pour renoncer. Il peut, au cours d'une même scène, apparaître comme un fils de Frankenstein, un petit écureuil, un bambin accroupi ou un vieillard cassé en deux.  Son regard de myope accroît le sentiment de décalage entre le jeu et le texte, vague fixité, demi-sommeil hypnotique.

(...)

James Dean est à côté de tout, l'essence même de son jeu est telle que le courage ou la lâcheté n'y ont aucune part, non plus que l'héroïsme ou la peur.  Il s'agit d'autre chose, d'un jeu poétique qui autorise toutes les libertés et même les encourage.  Jouer juste ou jouer faux, ces deux expressions n'ont plus de sens avec Dean puisqu'on attend de lui une surprise de tous les instants ; il peut rire là où un autre acteur pleurerait et inversement puisqu'il a tué la psychologie le jour même où il est apparu sur scène.  

En James Dean, tout est grâce et dans tous les sens du mot.  Le secret est là.  Dean ne fait pas mieux que les autres, il fait autre chose qui est le contraire et le pare d'un prestige qu'il conserve dès lors jusqu'à la fin du film.

Les films de ma vie de François Truffaut
Extrait du chapitre IV, Quelques outsiders
James Dean - James Dean est mort (article écrit en 1954)



James Dean, A l’Est d’Eden, 1954, Californie
Photo Michael Ochs Archives

Sur ce blog, vous trouverez également :



samedi 30 juin 2018

Bilan du mois de mai/juin 2018




Films vus/revus

Désobéissance (Disobedience, 2018) de Sebastián Lelio ****
Le Cercle littéraire de Guernesey (The Guernsey Literary Society, 2018) de Mike Newell ***
Avant que nous disparaissions (Before We Vanish, 2018)  de Kiyoshi Kurosawa **
Les Gardiennes (2017) de Xavier Beauvois ***
A Quiet Passion (2016) de Terence Davies **
Mon roi (2015) de Maïwenn *
Touristes (2012) de Ben Wheatley **
Dans la brume (V Tumane, 2012) de Sergei Loznitsa ***
Belle Épine (2010) de Rebecca Zlotowski **
Vinyan (2008) de Fabrice Du Welz ***
Labyrinthe (1986) de Jim Henson  **
La Petite Boutique des horreurs (Little Shop of Horrors, 1986) de Frank Oz ***
Benvenuta (1983) d'André Delvaux ***
Dark crystal (1982) de Jim Henson et Frank Oz ***
Le Dernier des géants (The Shootist, 1976) de Don Siegel ***
La Sirène du Mississipi (1969) de François Truffaut ***
L'Armée des Ombres (1969) de Jean-Pierre Melville ****
Le Plongeon (The Swimmer, 1968) de Frank Perry ****
L'aventurier du Rio Grande (The Wonderful Country, 1959) de Robert Parrish ***
Les Contes de la lune vague après la pluie (1953) de Kenji Mizoguchi  ****
Le Chevalier mystérieux (Il cavaliere misterioso, 1948) de Riccardo Freda ***
Les passagers de la nuit (1947) de Delmer Daves ***
Les Dames du bois de Boulogne (1945) de Robert Bresson ***
L'Ombre d'un doute (1943) d'Alfred Hitchcock ****
Monte-Carlo (1930) d'Ernst Lubitsch ***
Le Monde perdu (The Lost World, 1925) de Harry O. Hoyt **

Le Plongeon (The Swimmer, 1968) de Frank Perry, avec Burt Lancaster


Lecture

Le chevalier Des Touches de Jules Barbey d'Aurevilly **

Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche
L'homme-machine de Julien Offray de La Mettrie
Platon (Les Essentiels Milan, 1998) de Bertrand Vergeley 
Les radicalités existentielles, Contre-histoire de la philosophie t.6 de Michel Onfray
La construction du surhomme, Contre-histoire de la philosophie t.7 de Michel Onfray
Les Freudiens hérétiques, Contre-histoire de la philosophie t.8 de Michel Onfray
Nietzsche de Stefan Zweig

Les films de ma vie de François Truffaut