jeudi 30 décembre 2010

Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski


Attention ! Ce billet comporte plusieurs spoilers !!!

Il y avait une idée étrange qui lui poussait, à coups de bec, à l’intérieur du crâne, comme un poussin qui voudrait naître, une idée qui l’occupait beaucoup, vraiment beaucoup.

Et si les humains se divisaient en deux catégories : les gens ordinaires, qui sont dans l’obligation de vivre dans l’obéissance et dans l’interdiction d’enfreindre les lois, et les gens extraordinaires, qui ont le droit de commettre tous les crimes possibles s’ils justifient une amélioration future pour l’humanité ?

Et si l’action d’un grand homme se mesurait par sa raison et sa volonté ? Et si un meurtre n’était pas un crime s’il était précédé de raisonnement et de réflexion ?

[…] la destruction du présent au nom d’un avenir meilleur.

C’est le droit au crime qui est posé ici, le droit de transgresser pour accomplir un noble but, de quitter les ornières toutes tracées, de franchir les limites, d’enfreindre les interdits. La fin qui justifie les moyens, aussi tragiques et criminels soient-ils. Le droit d’être au-dessus des lois ?

Raskolnicov, homme vaniteux et orgueilleux, pense faire partie de cette catégorie de gens supérieurs qui consciemment, raisonnablement et posément peuvent poser des actes criminels.

Depuis qu’il a abandonné ses études et son emploi secondaire, il n’a plus un sou devant lui et ne sait plus payer son loyer. Plutôt que de continuer à donner des leçons ou partir chercher du travail pour gagner un salaire qui le nourrira et le logera, Raskolnikov préfère « réfléchir ». Si ce n’est que la réflexion chez Raskolnikov se rapproche plus de la rumination que du discernement…

Et ce n’est pas la lettre de sa mère qu’il vient de recevoir qui changera la donne : il y apprend que sa sœur Dounia va épouser le riche Loujine afin de soutenir financièrement les études de son frère et, par la suite, lui assurer un poste convenable. Le sacrifice de sa sœur lui semble intolérable et le révolte encore un peu plus, si cela était encore possible…

Car si Raskolnikov ne veut pas du sacrifice de sa sœur : Ce mariage-là, il ne se fera pas, tant que je suis vivant, il refuse tout autant de se sacrifier lui-même en ne cédant pas aux pressions familiales. Car la contrepartie du mariage de sa sœur est plus que contraignante : il se doit d’épouser le destin tout tracé qu’elles lui demandent de suivre sans vraiment lui demander son avis comme terminer ses études universitaire, devenir l’associé de cabinet du futur beau-frère. Et pourquoi pas devenir une homme riche, honoré, respecté et qui sait, couvert de gloire quand il terminera sa vie ?

Raskolnikov n’accepte donc pas plus le projet du mariage de sa sœur que celui de se laisser enfermer dans ce destin tout tracé du premier-né. Une question demeure donc : est-ce vraiment raisonnable de se sacrifier à ce point là ?

Raskolnikov réfléchit donc beaucoup, et au plus il rumine, au plus il éprouve un certain plaisir à se torturer et à se narguer lui-même avec ses questions. Mais il y a un temps pour tout, et le temps des réflexions cèdent enfin la place au temps de l’action :

[…] il fallait obligatoirement faire quelque chose et, ce, là, tout de suite, le plus vite possible. Il devait absolument se décider à quelque chose, même à n’importe quoi, ou…
Ou, refuser la vie complètement ! s’écria-t-il soudain dans un état second, accepter son destin avec obéissance, tel qu’il est, une fois pour toutes, étouffer tout en soi, en renonçant à tout droit d’agir, de vivre et d’aimer !

C’est toute la question du libre-arbitre qui est posée ici.

Et si la mort de la vieille usurière, femme stupide et méchante qui fait du mal à tout le monde, pouvait sauver des milliers de vies humaines ? Un seul petit crime pour une cause commune honorable ? Juste une question d’arithmétique finalement.

Le temps de rumination cédant la place à l’action, Raskolnicov exécute sauvagement la dite usurière à la hache, ainsi que la sœur de cette dernière qui avait eu la mauvaise idée d’être présente au mauvais endroit au mauvais moment.

[…] je n’ai pas tué un être humain, j’ai tué un principe !

j’apporte, n’est-ce pas, ma petite brique au bonheur commun, et, donc, j’ai le cœur tranquille.

Il réussit à s’enfuir sans se faire repérer mais la raison de Raskolnicov vacille complètement après ce crime : fiévreux, délirant, il sombre plusieurs fois dans l’inconscience. Convoqué au bureau de police parce qu’il ne paye plus son loyer depuis des mois, on sent bien qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’il passe immédiatement aux aveux.

Même la pensée et la réflexion n’arrivent plus à le soutenir psychiquement :

Il sentait en lui-même le plus grand désordre. Il avait peur de ne pas pouvoir se maîtriser. Il essayait de s’accrocher à quelque chose, de penser à quelque chose, quelque chose de tout à fait fortuit, mais ça ne marchait pas du tout.

Les mécanismes défensifs habituels de Raskolnicov s’effondrent et ne sont plus de taille pour contenir son angoisse, il n’est plus dans la réflexion, dans la rumination et les pensées obsédantes mais bien dans la sensation immédiate.

[…]La peur qu’il avait ressenti l’avait repris tout entier, des pieds jusqu’à la tête.

[…] je me suis mis au supplice, je me suis déchiré moi-même, et je ne sais pas moi-même ce que je fais

[…] je vais guérir et… je vais arrêter de me déchirer… Et si, d’un coup, je ne guérissais plus ? Mon Dieu !

[…] il venait comme de se couper des autres d’un coup de ciseaux

[…]La peur, comme de la glace, lui avait enveloppé l’âme toute entière, l’avait mis au supplice, pétrifié…

Il y aura un avant (ses pensées d’avant, ses impressions d’avant, ses tâches d’avant) et un après le meurtre, car être un sauveur de l’humanité, même en passant par la petite porte, n’est pas facile à prendre sur soi, et ce au grand désarroi de Raskolnicov qui a bien du mal à assumer ce sang versé pour "cause commune" ou ce sang "en conscience".

Le temps de la souffrance est à son comble et amène tout doucement celui de l’expiation et du châtiment… mais Dieu existe-il ?

Il est beaucoup question de lourdeur et d’oppression dans ce roman : pesanteur du poids à porter sur les épaules, chemin de croix difficile, lourdeur de la langue (« il a la langue lourde » pour parler d’une personne qui bégaie), chaleur et odeurs étouffantes, poids de la culpabilité, le regard lourd etc

Outre cette lourdeur, c’est toute la thématique de la transgression qui prend une importance considérable : franchir la limite, aller au-delà mais aussi et surtout faire le pas, aller à la rencontre de, prendre le chemin.

Le droit de tuer pour servir ses convictions ... théme toujours d'actualité et tellement bien traité par l'auteur, qui excelle dans la description des tourments et la fragilité de l'être humain, pour qui la folie n'est jamais loin.

C’est aussi toute la question de Dieu qui est posée. Car malgré l’incroyance de Raskolnikov, le roman est truffé de références bibliques et le héros lui-même prend souvent un visage christique, notamment lorsqu’il va porter sa croix (cf le passage où il se rend chez Sonia afin qu’elle lui donne sa croix de cyprès – la croix du peuple) avant d’aller se dénoncer à la police sans omettre aussi toutes les nombreuses références à la croix et au prix du sang.

Même référence aux évangiles avec les thèmes chrétiens du sacrifice, de la rédemption et de la résurrection. Même Sonia, la jeune fille contrainte de se prostituer pour nourrir sa famille et qui devient en quelque sorte l’ange protecteur de Raskolnikov, fait référence à Marie-Madeleine, sœur de Lazare (Lazare est une figure majeure de ce roman, cf le passage des évangiles sur la résurrection de Lazare). Autant Marie-Madeleine fut le premier témoin de la résurrection de Jésus, autant Sonia sera le premier témoin de la résurrection de Raskolnikov.

On pense aussi aux apôtres à propos de la fidélité et du soutien sans faille (aveuglément malgré la folie de Raskolnikov ?) de son ami Razoumikhine.

Comme dans les évangiles, c’est le souffle de la parole qui sauve comme le fait de se dénoncer à la police plutôt que prendre le chemin du suicide, c’est se sacrifier pour mieux ressusciter…

A ce propos, les notes du traducteur André Markowicz sont très intéressantes : il existerait en russe une langue biblique, proche de la langue du peuple, à laquelle la langue de « Crime et châtiment » fait toujours référence. Cette langue biblique n’existant pas en français, à part quelques expressions toutes faites, il nous est plus difficile d’en voir la marque et d’y trouver les références multiples à tel ou tel passage de la Bible qui parsèment le récit.

Notons enfin que Raskolnikov ne manifestera jamais de remords d’avoir tué. S’il s’en veut, c’est de ne pas pouvoir assumer son acte mais non celui de l’avoir commis.

Un roman très dense donc, fébrile, torturé et passionné, à l’image de son jeune héros.


lundi 13 décembre 2010

Un train pour Tula de David Toscana

Quatrième de couverture

Enfant maudit, Juan Capistran se voue dès l'adolescence à la conquête d'une fillette qui le dédaigne. Devenue femme, la belle Carmen l'ignore plus que jamais... En toile de fond des récits du vieux conteur et des interprétations romanesques de Froylân, son biographe : la ville frontalière de Tula, fabuleux théâtre de personnages, comme Fernanda, la mère morte en couches de Juan, le père Nicanor, le général Pisco et le maestro Fuentes, entre autres témoins de l'orgueil légendaire des Tultèques, tous un peu aventuriers ou trafiquants en illusions. Tula, qui n'est pas sans rappeler le Macondo de Cent ans de solitude, est l'occasion de tableaux de genre hilarants. Au service du mythe de la passion impossible, le réalisme baroque de Toscana nous entraine dans un labyrinthe de fausses pistes et d'authentiques chausse-trapes.

« Un train pour Tula » fait partie de ces romans qui diffusent un charme subtil, un je ne sais quoi comme une petite musique, une atmosphère et un ton particuliers qui ne laissent pas indifférent. Sous des allures de contes, des personnages truculents s’emparent du récit où les mises en abîme s’en donnent à cœur joie. Roman gigogne où la transmission et la passation générationnelles transcendent l’hérédité en prenant quelques chemins de traverse savoureux.

« Un train pour Tula » fut une très jolie découverte et David Toscana fera partie de ces auteurs que je suivrais de près.

Ah Carmen ou l’impossible amour !
Mais qui est Carmen ?
Carmen, ce sont ces femmes jeteuses de charmes, de sortilèges et autres envoûtements.
Carmen, ce sont ces ensorceleuses.
Striges ou sirènes... Qui sait ?



mardi 7 décembre 2010

Moon Palace de Paul Auster

Quatrième de couverture

Marco Stanley Fogg raconte ici les circonstances étranges qui ont marqué sa vie, depuis son arrivée à New York en 1965 jusqu'à ce que, sept ans plus tard, il découvre l'identité de son père... à temps pour assister à son enterrement. Et ses amours, ses rencontres, sa misère, ses errances dans les paysages mythiques de l'Amérique rêvée constituent le matériau d'un formidable roman d'aventures en même temps qu'elles apparaissent comme les étapes d'un voyage initiatique aux confins de la solitude et de la déréliction.
 

Il s'agit de ma troisième relecture de ce roman. J’y ai retrouvé tout ce qui m’avait initialement charmé chez l'auteur  : le road movie avec le temps qui passe, les rencontres et les séparations au fil des errances, les rites de passage, les quêtes initiatiques et l’exploration de nouveaux territoires, les mises en abymes, la récursivité via les notices biographiques et la présence d’un roman dans le roman mais aussi le sentiment de solitude, la mort, la question de la subsistance et de l’argent pour y subvenir, la quête de l’identité, l’usurpation d’identité, la paternité et la filiation, la transmission, la fuite et la rupture, le hasard et les coïncidences, le manque de repère, enfin bref toutes les thématiques habituelles de Paul Auster condensées avec bonheur dans ce roman qui représente toujours à mes yeux la quintessence de son œuvre.

Mais aussi présents que soit la lune ou ce sentiment d’étrangeté et de singularité dont ne se départissent jamais ses personnages principaux, Paul Auster nous convie avant tout à un road movie typiquement américain. Aussi nous amène-t-il, en quelques coups de pinceaux à peine ébauchés, vers quelques hauts faits historiques américains tels que l’expédition Donner, les Palmer raids, le lynchage des Wooblies , la colonie perdue de Roanoke etc etc

Mais il y a surtout un personnage historique essentiel dont l’ombre plane constamment au-dessus du roman qui n’est autre que Nikola Tesla, cet inventeur un peu fou tant par son intelligence que par ses particularités et son originalité. Comment ai-je pu passer à côté de Tesla au cours de mes lectures précédentes ? Ce personnage romanesque à souhait hante ce roman à plusieurs reprises, mais comment aurait-il pu en être autrement tant Tesla représente le personnage austérien par excellence ? En évoquant le médiocre Julian Hawthorne (le fils de Nathaniel Hawthorne), Paul Auster rappelle que de nombreux contemporains de Tesla voyaient en lui un extra-terrestre chargé d’une mission divine de communication avec les humains. Référence une nouvelle fois à l'étrangeté, à l’incommunicabilité, à la solitude d’un homme pas comme les autres, totalement en marge de la société consumériste et scientifique, Paul Auster ne pouvait pas passer à côté d’une telle figure mythique américaine.

Moon Palace est un roman qui peut se lire et se relire sans fin tant de nombreuses références historiques, symboliques et philosophiques jalonnent toute l’œuvre. On est certain d’y découvrir à chaque fois un nouvel élément qui nous avait avait échappé, un clin d’œil, une référence. Le fait d'avoir lu dernièrement Des éclairs de Jean Echenoz a contribué grandement à mon changement de perspective quant à la présence de Tesla dans ce récit. Je n'en ai décidément pas encore terminé avec ce roman.

Une borne à incendie, un taxi, une bouffée de vapeur surgissait d'un trottoir - ils m'étaient familiers, il me semblait les connaître par coeur. Mais c'était compter sans leur mutabilité, leur manière de se transformer selon la force et l'angle de la lumière, la façon dont leur aspect pouvait être modifié par ce qui arrivait autour d'eux : un passant, un coup de vent soudain, un reflet inattendu. Tout se mouvait en un flux constant, et si deux briques, dans un mur, pouvaient se ressembler très fort, à l'analyse elles ne se révéleraient jamais identiques. Mieux, une même brique n'était jamais la même, en vérité. Elle s'usait, se délabrait imperceptiblement sous les effets de l'atmosphère, du froid, de la chaleur, des orages qui l'agressaient, et à la longue, si on pouvait l'observer au-delà des siècles, elle disparaîtrait. Tout objet inanimé était en train de se désintégrer, tout être vivant de mourir. Mon cerveau se prenait de palpitations lorsque je pensais à tout cela et me représentais les mouvements furieux et désordonnés des molécules, les incessantes explosions de la matière, les collisions, le chaos en ébullition sous la surface de toutes choses.

jeudi 11 novembre 2010

Jules Schmalzigaug, Un futuriste belge

A l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles. Du 29.10.2010 au 06.02.2011.













Jules Schmalzigaug, seul futuriste belge, sur des chapeaux de roue… 

Il y avait plus de vingt-cinq ans que l'on n'avait plus présenté à Bruxelles ce futuriste de la première heure qui se suicida à l'âge de 35 ans, nous laissant une oeuvre brève et fulgurante. Futuriste de la première heure, parmi les plus innovants, Schmalzigaug, né à Anvers en 1882, Allemand par son père, naturalisé belge, et francophone, fut le seul Belge à faire partie du célèbre mouvement futuriste d'origine, au même titre que Balla, Boccioni, Carra et autres défenseurs de la modernité galopante. Phil Mertens, notamment, ancienne conservatrice du Musée lui consacra bien un livre en 1984 et une expo en 85, mais Schmalzigaug reste peu connu. Le sort de Schmalzigaug, comparé à celui des futuristes italiens, est exemplaire de la frilosité du milieu artistique belge de l'époque. Il est possible que Schmalzigaug, s'il avait exposé en Belgique et vécu au-delà de 1917, date de son suicide, aurait été célèbre tant l'œuvre manifeste de qualité plastique au sein du mouvement italien. Une œuvre ultrabrève, qui tâtonna pendant dix ans avant de donner cette variation lumineuse d'un futurisme que Paris lui avait révélé en 1910, et qui fit l'effet d'une bombe. Schmalzigaug, au cours de séjours successifs à Anvers, Venise, Bruges et Paris, se cherche, picore, s'intéresse au pointillisme, au fauvisme, à l'expressionnisme, au cubisme. En 1913, après avoir assimilé les trouvailles de Jacob Smits en matière de lumière, il est mûr pour approcher à Venise la révolution futuriste et participer à l'Esposizione libera futurista internazionale, avec six tableaux majeurs. Son langage surtout nourri de « simultanisme » à la française (Les Delaunay) y apparaît d'emblée différent. Le peintre belge refuse les formules, la dissociation cubiste de la facture, cherche à s'affranchir de la couleur-forme sans compromettre la structure, élabore une théorie optique des plus rébarbatives, le « panchromisme ». Mais sur la toile, c'est le ravissement. Intérieur de Saint-Marc, Développement d'un rythme, Intérieur d'une salle de bal, Vitesse et Le soleil frappe l'église della Salute contribuent au mouvement entre 1913 et 1915 par un sensualisme jaillissant, un sentiment rare d'accomplissement. La sensation de mouvement et de vitesse – d'un temps qui avance en boucle – y est totale. La touche est fragmentée, l'image éclatée mais harmonieuse, musicale, annonçant Kandinsky et l'abstraction. Son art marque une longueur d'avance. C'est cette originalité au sein du futurisme cosmopolite que le musée consacre. Les tableaux les plus significatifs ne sont pas légion mais composent avec les travaux préparatoires sur papier, une exposition aussi belle que complète. Exilé à La Haye pendant la guerre, le peintre broie du noir en dépit de ses recherches incessantes, de l'école d'artisanat qu'il dirige, de rencontres avec Rik Wouters, Willem Paerels, Frans Smeers. Les raisons de son suicide restent obscures. On sait seulement qu'il se sent isolé, miné par la nostalgie de Venise qu'il vénère à l'inverse d'autres futuristes ne rêvant, eux, qu'à l'anéantir ! Au diapason côté peinture, Schmalzigaug n'a en effet jamais partagé leurs vues politiques et moins encore leur enthousiasme pour la beauté logistique de la machine de guerre… 

Source : Le Soir

Lien : Jules Schmalzigaug, Un futuriste belge

 

lundi 18 octobre 2010

La vierge froide et autres racontars de Jørn Riel

Quatrième de couverture

Cap sur le Groenland avec Jorn Riel, écrivain baroudeur et conteur malicieux. De son long séjour en Arctique il a rapporté des anecdotes, des récits, des "racontars". En un mot, des histoires d'hommes seuls sur une terre glacée où le soleil, l'hiver, se couche très longtemps. Ces rudes chasseurs ont d'étranges faiblesses, des tendresses insoupçonnées, des pudeurs de jeunes filles et des rêves d'enfants. Les solitaires s'emplissent de mots tus et, ivres de silence forcé, ils quittent parfois leur refuge pour aller "se vider" chez un ami. Ces nouvelles de l'Arctique ont la rudesse et la beauté du climat qui les suscite. Souvent râpeuses, toujours viriles, parfois brutales, saupoudrées de magie et de mystère, elles nous racontent un monde où la littérature ne se lit pas mais se dit, où l'épopée se confond avec le quotidien, où la parole a encore le pouvoir d'abolir le présent et de faire naître des légendes.

Sous des allures de contes philosophiques, cette succession de petites histoires sont succulentes et se payent le luxe d’être de plus en plus savoureuses au fil de la lecture. Je suis totalement tombée sous le charme de ces malicieux racontars, et je n’ai qu’une seule envie, celle de poursuivre mon aventure groenlandaise en compagnie de ces hommes solitaires, rustres mais tellement sympathiques dans leur humanité perdue au fin fond des glaciers. Drôles, poétiques, mais aussi parfois tragiques, ces racontars sont vivement recommandables !


samedi 25 septembre 2010

Récits de l'exil de Nina Berberova (volume II)

Quatrième de couverture
 
Qu'elle mette en scène (De cape et de larmes) le destin tragique de deux sœurs dont l'une voit son homme envoyé au goulag et l'autre part s'installer à Paris avec son père, qu'elle évoque (Le Roseau révolté) le destin de deux amants séparés par la guerre ou qu'elle raconte (Le Mal noir) l'exil vers Les Etats-Unis d'un Russe émigré dont la compagne est morte pendant un bombardement en France, Nina Berberova n'a de cesse qu'elle ne rende dans ses plus subtiles variations la détresse profonde de ces immigrés de la première génération, dépouillés de leur langue, de leurs affections, de leur territoire.  Avec le premier volume des Récits de l'exil, voici donc réunis dans Babel l'ensemble des " petits romans " écrits de 1934 à 1959 sur ce thème par la romancière russe.
 
Recueil lu une première fois en 1993, j’avais gardé le souvenir d’une lecture un peu languissante et très mélancolique, avec l’impression d’être passée à côté de quelque chose. Après l’avoir sagement remis sur mes étagères, je m’étais promise de le relire un jour, plus tard…
 
Et voilà que ce plus tard arrive 17 ans après. Et là, miracle, j’ai beaucoup aimé ! Je crois que les années passant, je suis devenue plus sensible à son style, un brin désuet mais à l’émotion contenue derrière une apparente sobriété des mots.
 
Récits sur l’exil, le renoncement, la rupture, l’éloignement, la déliquescence et la solitude, j’ai particulièrement apprécié Le Roseau révolté : on ne sait pas très bien où Berberova veut nous mener au cours de son récit mais elle nous y mène avec finesse et une telle élégance que nous arrivons à son terme encore tout songeur et méditatif. J’ai eu plus de mal avec Le mal noir, plus évaporé et plus diffus mais qui rend si bien ces moments de désillusions et de découragements, proches d’un à quoi bon périlleux lorsqu’on a le sentiment de porter en soi depuis toujours ce mal de l’exil quoi que l'on fasse et où que l'on aille.
 
Je suis très contente d’avoir enfin relu ce recueil et je n’ai qu’un seul regret, celui d’avoir attendu tout ce temps avant de revenir vers Nina Berberova mais peut-être que ce temps là était nécessaire, allez savoir !
 
[De cape et de larmes] Il y avait chez lui ce je ne sais quoi d'usé que l'on trouve chez les Russes, cette usure particulière née de l'exil, et qui ne pouvait finir qu'avec lui. N'y échappent que de rares bons vivants ou des voyous, les autres étant à jamais marqués de son sceau, à commencer par le dos luisant de leur veston, les aiselles malodorantes, et jusqu'aux manchettes trouées, aux cravates en fin de parcours, aux mouchoirs gris. 
 
[Le Roseau révolté] Je cours vers la sortie pour arriver jusqu'à cette porte, pour lui crier : Einar ! Adieu ! Sois heureux sur la terre ferme, ici nous nous noyons, nous allons bientôt couler, et même si nous en réchappons, nous ne serons plus les mêmes... 
 
[Le mal noir] Puisque même les morts ressuscitent parfois, alors pourquoi pas moi, qui suis vivant ?


dimanche 19 septembre 2010

Garden of love de Marcus Malte


Extrait 

Rappelez-vous combien dans ces moments-là l'être aimé, quel qu'il soit, est exceptionnel. Il est le centre du monde et le monde tout entier et la justification de votre propre existence. Enfin une raison valable de vivre. C'est énorme. Merci. Il faut s'y accrocher. Rappelez-vous combien celui qui aime est peu de chose. Combien il est solitaire, solitaire, solitaire, et fragile. Vulnérable. A tout instant il peut retourner au néant. 




Mon avis

Véritable kaléidoscope, effet de miroir, les thèmes récurrents de Garden of love sont le double et la dualité de l’être humain, sujets ô combien complexes et fascinants. Il faut juste accepter de ne pas tout comprendre pendant un bon bout de temps, l’auteur ne dévoilant certaines clés qu’au fur et à mesure du récit. Et quelle belle musicalité dans l'écriture. Un roman subtil qui scotche rapidement le lecteur. Mais à ne pas lire en dilettante : il demandera toute votre attention sous peine d’être complètement largué. C’est qu’il se mérite le bougre ! Un auteur à découvrir, assurément. En tout cas, c’est un coup de cœur en ce qui me concerne.

So I turn’d to the Garden of Love
That so many sweet flowers bore ;
And I saw it was filled with graves

Alors je me tournai vers le Jardin de l’Amour
Qui portait tant de fleurs exquises ;
Et je vis qu’il était rempli de tombes

Extrait d’une œuvre de William Blake (1757-1827)


Quatrième de couverture

Troublant, diabolique même, ce manuscrit qu’Alexandre Astrid reçoit par la poste ! Le titre : Garden of love. L’auteur : anonyme. Une provocation pour ce flic sur la touche, à la dérive, mais pas idiot pour autant. Loin de là. Il comprend vite qu’il s’agit de sa propre vie. Dévoyée. Dévoilée. Détruite. Voilà soudain Astrid renvoyé à ses plus douloureux et violents vertiges. Car l’auteur du texte brouille les pistes. Avec tant de perversion que s’ouvre un subtil jeu de manipulations, de peurs et de pleurs. 

Comme dans un impitoyable palais des glaces où s’affronteraient passé et présent, raison et folie, Garden of love est un roman palpitant, virtuose, peuplé de voix intimes qui susurrent à l’oreille confidences et mensonges, tentations et remords. Et tendent un redoutable piège. Avec un fier aplomb. 

 Grand Prix des lectrices de ELLE catégorie roman policier

 Garden of love de Marcus Malte, Éditions Zulma, 04/01/07, 320 pages


jeudi 16 septembre 2010

L'affaire Jane Eyre de Jasper Fforde

Quatrième de couverture

Dans le monde de Thursday Next, la littérature fait quasiment office de religion. A tel point qu'une brigade spéciale a dû être créée pour s'occuper d'affaires aussi essentielles que traquer les plagiats, découvrir la paternité des pièces de Shakespeare ou arrêter les revendeurs de faux manuscrits. Mais quand on a un père capable de traverser le temps et un oncle à l'origine des plus folles inventions, on a parfois envie d'un peu plus d'aventure.

Alors, lorsque Jane Eyre, l'héroïne du livre fétiche de Thursday, est kidnappée par Achéron Hadès, incarnation du mal en personne, la jeune détective décide de prendre les choses en main et de tout tenter pour sauver le roman de Charlotte Brontë d'une fin certaine...

Un mélange des genres totalement détonnant : policier, SF, fantastique, humour, politique, réflexion sur la littérature …

J’ai eu peur de frôler l’indigestion mais pas du tout, tant l’auteur arrive à faire tenir l’ensemble avec efficacité et originalité. Un roman totalement déjanté et halluciné, agréable à lire et très drôle qui plus est ! A éviter toutefois si vous ne goutez pas à l’uchronie, mais à consommer sans modération pour les autres.

D’autant plus que ce roman n’est que le premier d’une série qui compte jusqu’à présent cinq tomes au compteur (dont un sixième en préparation). Alors pourquoi bouder son plaisir ? En espérant tout de même que Jasper Fforde n’ait pas épuisé le filon au fil des parutions.

A noter qu’il ne faut pas avoir lu Jane Eyre pour savourer le plaisir de sa lecture. Il suffit que vous sachiez que la fin du roman « Jane Eyre » de Charlotte Brontë présenté dans « L'affaire Jane Eyre » de Jasper Fforde est sensiblement différente, mais ce n’est que pour mieux nous faire comprendre comment la version définitive - entendez par là celle que nous connaissons aujourd’hui - est parvenue jusqu'à nous, et ce pour notre plus grand plaisir (non mais vous imaginiez vraiment Jane Eyre délaisser Rochester pour ce pasteur St-John Rivers aussi gentil que falot ? N'est pas Rochester qui veut ! Matez-moi un peu cette force de caractères, cette élégance, ce regard ténébreux, ce port altier combiné à euh mhh je m"égare là ).


mardi 31 août 2010

La grande nuit d'André-Marcel Adamek

Présentation de l'éditeur
 
Le Château rouge est une grotte souterraine qui vient d'être ouverte au public. Lors d'une visite, un séisme violent emporte les passerelles et les galeries s'effondrent. Seules deux personnes survivent à la catastrophe : Anton Malek, un spécialiste du comportement animalier, et Marie, une vieille dame venue de Bruges. Les rescapés attendent en vain du secours, mais aucun signe de vie ne parvient de la surface.
 
Né en 1946 André-Marcel Adamek a accompli différents métiers en parallèle de celui d'écrivain : nègre, imprimeur, éditeur. Ses romans ont remporté de nombreux prix et ont été largement traduits : « Le Fusil à pétales » (prix Rossel, 1974), « Un imbécile au soleil » (prix Jean Macé,1984), « La Fête interdite », « Le Maître des jardins noirs », « Le Plus Grand Sous-Marin du monde » (Prix du Parlement de la Communauté française, 2000) et « Retour au village d'hiver ». « La Grande Nuit », qui a remporté le Prix des Lycéens en 2005, est son dixième roman.
 
Nous apprendrons assez rapidement que ce séisme n’est qu’une des conséquences parmi d’autres d’une explosion nucléaire dont nous ne connaîtrons jamais l’origine. Seuls quelques-uns survivront, dont Malek qui remontera à la surface et rejoindra une petite communauté de survivants.
 
Les rescapés feront-ils preuve de sagesse, de discernement et de bon sens ? Un monde à reconstruire s’offre à eux, mais ont-ils vraiment appris de nos erreurs ? Il y aura autant de réponses à cette question qu’il y a de survivants mais sachez qu’il n’est pas facile pour l’homme d’échapper à sa nature animale, et ce n’est pas Malek, spécialiste animalier des loups organisés en meute, qui le démentira.
 
Si le sujet de ce roman ne brille pas par son originalité (« Malevil » de Robert Merle mais aussi « La route » de Cormac McCarthy ont déjà brillamment traité de l’après-nucléaire), il ne faudrait pas pour autant sous-estimer André-Marcel Adamek qui se révèle une fois de plus un excellent conteur. Sans effet de manche, dans un style simple mais au combien prenant et interpellant, « La grande nuit » se lit d’une seule traite tant il est difficile d’interrompre sa lecture avant le mot fin.
Un vrai bonheur de lecture malgré quelques passages difficiles (les âmes sensibles sont prévenues).  
« De cette grande nuit qui s'était abattue sur la terre, ils se réveilleraient un jour, blessés, difformes sans doute, les mains écorchées et les yeux sans couleur, mais éblouis par la pureté regagnée des limons et des sables. Dans les vestiges du monde des apparences, ils reconnaîtraient la vérité d'un regard ou d'une voix. »

lundi 23 août 2010

Le journal d'un fou, Le portrait et La perspective Nevsky de Nicolas Gogol

Le Journal d'un fou

Poprichtchine, insignifiant fonctionnaire dont le seul talent consiste à tailler les plumes de son supérieur hiérarchique, s’amourache de la fille de ce dernier. N’ayant pas vraiment la stature nécessaire pour se prévaloir d’une telle prétention, Poprichtchine, déjà un peu fêlé de la cafetière, sombre dans la folie la plus totale lorsqu’il se rend compte que les chances de courtiser la belle sont nulles et non avenues. Poprichtchine en mal de grandeur et la couronne espagnole en mal de tête couronnée, notre petit fonctionnaire ne tarde pas à résoudre tous ces obstacles en se prenant pour le successeur du trône d’Espagne. Mais c’est une cour plutôt particulière qui lui rendra ses premiers et derniers hommages.

Lorsque l’envie et l’orgueil se fracassent à la dure réalité de la vie, il ne reste que la folie avec son convoi d’hallucinations et de bouffées délirantes pour suppléer au néant de l’existence.

Le portrait

Tchartkov, artiste fauché mais très prometteur, utilise malgré lui ces dernières pièces de monnaie à l’achat d’un tableau chez un brocanteur. Il s’agit d’un portrait d’un vieil homme au regard extraordinairement vivant, donnant l’impression de suivre des yeux celui qui contemple la toile. La nuit, Tchartkov fait un étrange rêve qui changera à jamais sa destinée.

L’appât du gain se substituant à l’art sans compromission, c’est en vendant son âme au diable que la folie nous rattrape.

La Perspective Nevski

Avenue principale de la ville de Saint-Pétersbourg, la perspective Nevski connait une grande affluence à toutes heures du jour et de la nuit, tant la diversité des flâneurs y est importante. Après cette présentation générale, le narrateur s’arrête un instant sur deux d’entre eux : le jeune Piskariov, peintre naïf et romantique, et le fier Pirogov, lieutenant vaniteux.

Lorsque les rêves et les désirs deviennent des obsessions, conduisant au mieux aux simples brimades, au pire à la folie et à la mort.

Observateur critique de la nature humaine et de la société pétersbourgeoise fortement hiérarchisée, Nicolas Gogol nous conte des histoires aussi étranges que singulières, la fantasmagorie n’étant jamais en reste et s’inscrivant sans peine dans le réel. Ces nouvelles n’auraient pu être qu’amusantes si elles ne révélaient les obsessions et les angoisses conduisant à la folie des hommes, conférant à l’ensemble un climat plus oppressant que burlesque. Trois nouvelles intéressantes et à propos desquelles il y a matière à discuter longuement tant les thèmes abordés y sont nombreux !


mercredi 18 août 2010

Le pingouin d'Andreï Kourkov

Quatrième de couverture

À Kiev, Victor tente péniblement de survivre. Journaliste au chômage, il a adopté Micha, un pingouin dépressif, rescapé du zoo. Lorsqu'un patron de presse propose à Victor de préparer des nécrologies de personnalités encore bien en vie, Victor saute sur l'occasion. Mais voilà que ces personnes se mettent à disparaître à une vitesse alarmante...

Crimes commandités par la mafia ou règlements de comptes politiques ?

Ce roman m’a décontenancée tant je m’attendais à un portait virulent et acide de la société post-soviétique, écrit sur un mode sarcastique déjanté mais néanmoins jubilatoire.

Si l’absurdité des rouages de la société ukrainienne est effectivement bien rendue sur un ton surréalisme et décalé, l’humour « tel que je m’y attendais » n’y avait pas vraiment sa place tant la tristesse et la mélancolie transpiraient à toutes les pages.

Avis en demi-teinte tant j’ai trouvé ce roman souvent longuet et terriblement cafardeux. Sans doute en aurait-il été autrement si mes attentes initiales eussent été différentes, attendant en vain du comique là où il n’y en a jamais eu. Ce roman n’en demeure pas moins original, traitant par l’absurde la déliquescence d’un état post-soviétique avec tout ce que cela entraîne comme lassitude, abattement et apathie désespérante.


lundi 16 août 2010

Un brin de verdure de Barbara Pym

Quatrième de couverture

Avec la discrète Barbara Pym, nous voici au cœur de l'Angleterre : villages écologiques, églises anglicanes hantées par de ténébreux pasteurs à marier et par de malicieuses bigotes, ventes de charité où l'on papote et l'on médit et l'on s'épie, salons de thé, bibliothèques, associations universitaires. Et sur tout le monde, la romancière jette un regard ironique et faussement naïf qui ébranle soigneusement les valeurs les plus solides d'une société sclérosée, un regard impitoyable : celui d'une ethnologue.

Des dialogues sans arrêt, très britanniques, l'air de ne pas y toucher. Barbara Pym a une prédilection pour le petit fait vrai.

Cette présentation de l’éditeur touche à l’essentiel de l’écriture de Barbara Pym : humour subtil et finesse psychologique dans les descriptions des personnages qui se dévoilent au détour d’une pensée ou d’un comportement qui pourraient relever de l’anecdotique s’ils ne démasquaient l’abîme existant entre les apparences souvent trompeuses et les révélations les plus intimes. J’ai beaucoup aimé sa manière de disséquer les petits faits et gestes d’une modeste communauté, de révéler les petites lâchetés, jalousies, rivalités mais aussi rêves enfouis des protagonistes. Et si Barbara Pym a une plume affuté pour dépecer les pensées de tout à chacun, ce n’est jamais sans se démunir d’une certaine bienveillance et sympathie envers ses personnages.

Un très agréable roman qui n’a peut-être pas la prétention de faire partie des meilleurs romans de Barbara Pym mais qui constitue une entrée en matière des plus prometteuses.


[p. 82] Elle était « bien fichue », pensa Emma, et elle avait manifestement été belle – mais le ver était dans le fruit, bien que ce ne fût pas une chose à dire au cours d’un apéritif. C’était certainement le mot « fleur » qui l’avait fait songer au fruit et au ver…

[p. 103 - à l’occasion de la fête des fleurs] « J’aime bien regarder les dames faire des bouquets », dit Adam. « C’était l’un des aspects de mon métier qui me plaisaient le plus ». Tom trouva que c’était une manière inhabituelle de considérer les devoirs d’un pasteur de village, mais il ne fit pas de commentaire.


vendredi 30 juillet 2010

Mémoires de porc-épic d'Alain Mabanckou

Avez-vous déjà été témoin des confessions d’un porc-épic faites à un Baobab ? Mais attention, pas de n’importe quel porc-épic ! Il s’agit ici d’un porc-épic qui n’appartient plus tout à fait au genre animal, puisqu’il fut longtemps le double nuisible d’un homme qu’on appelait Kinbandi.

Incarnation animale d’un homme tué avant-hier pour avoir commis de nombreux crimes dans son village, ce porc-épic ne comprend pas pourquoi il est toujours en vie alors que son maître n’est plus.

Et c’est à l’ombre d’un cher Baobab qu’il confesse que les visages de ces hommes tués sous ses piquants ne cessent de le hanter depuis lors. Mais que pouvait-il faire, obligé d’obéir sans broncher et sans juger à Kibandi , cet homme qu’il rejoignait la nuit pour exécuter les missions qu’il lui confiait, même si les dernières en date furent particulièrement pénibles tant elles lui paraissaient gratuites et sans fondements ?

Il faut dire que la transmission d’un double, qui s’opère à la dixième année d’un enfant au cours d’un rite initiatique secret accompli exclusivement par le père, et ce de génération en génération, conduit à des changements qui feront de l’initié un homme qui ne se laissera plus jamais habiter par des sentiments comme la pitié, la commisération ou le remord. Et quand on sait que les raisons pour ‘manger’ son pareil (c’est-à-dire « mettre fin aux jours d’un individu par des moyens imperceptibles pour ces incrédules qui nient l’existence d’un monde parallèle ») sont si nombreuses (jalousies, moqueries, colères, envies, humiliations pour ne citer que quelques-unes), on ne s’étonnera guère qu’un jour ou l’autre la multiplication des décès dans le village suscitera interrogations et recherche du coupable…

Fable philosophique sous les allures d’un conte africain et hommage à La Fontaine, « Mémoires d’un porc-épic » est un roman très original dans lequel l’humour, les parodies, les clins d’œil, l’ironie sont une belle invitation au pays des croyances et de l’imaginaire africains.

Originalité au niveau du style dans la mesure où la ponctuation (ou le manque de ponctuation, seule la virgule étant gardée) sert au mieux la musicalité, le rythme et l’oralité africaine.

Originalité au niveau du contenu : sorciers, féticheurs, villageois, double nuisible, tout ce petit monde pris dans la tourmente d’un monde parallèle et d’une société africaine où l’épreuve du cadavre qui déniche les malfaiteurs heurte la raison des ethnologues et des prétentieux africains éduqués en Occident, mais aussi réflexion sur la littérature, les romans, l’autre cet éternel « étranger ».

J’ai beaucoup aimé ce roman même si j’ai eu du mal au début de ma lecture, peu habituée au style et au sujet. J’ai dû lire quelques dizaines de pages avant de me laisser apprivoiser mais quel délice passé ce cap, nom d’un porc-épic !


mardi 27 juillet 2010

Bonjour tristesse de Françoise Sagan

  « Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui,
la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom,
le beau nom grave de tristesse.
C'est un sentiment si complet, si égoïste 
que j'en ai presque honte
alors que la tristesse m'a toujours paru honorable.
Je ne la connaissais pas,
elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords.
Aujourd'hui quelque chose se replie sur moi comme une soie,
énervante et douce, et me sépare des autres. »


Ainsi commence le premier roman de Françoise Sagan, paru en 1954 alors qu’elle n’avait que dix-huit ans à peine.

L’histoire se passe dans une villa louée pour l’été sur les bords de la Méditerranée. Cécile, dix-sept ans, y passe ses vacances en compagnie de son père veuf et d’une de ses innombrables maîtresses qui ne font que passer en coup de vent dans sa vie. C’est l’heure également des premiers amours, des premiers rendez-vous, des premières lassitudes aussi. Il ne reste que cette vie superficielle, mondaine, joyeuse et sans importance semble aller de soi pour Cécile, qui s’en contente d’autant mieux qu’aucune femme ne vient jamais s’interposer entre elle et son père Raymond.

« Nous étions de la même race, lui et moi ; je me disais tantôt que c'était la belle race pure des nomades, tantôt la race pauvre et desséchée des jouisseurs. »

Mais plus pour longtemps : la visite d’une ancienne amie de la famille, Anne Larsen, vient troubler cette indolence et cette insouciance languissante. Anne Larsen, contrairement aux jeunes maîtresses écervelées et superficielles de son père, est une femme aussi distinguée qu’intègre et intransigeante sur l’éducation d’une jeune fille.

« Elle fréquentait des gens fins, intelligents, discrets, et nous des gens bruyants, assoiffés, auxquels mon père demandait simplement d’être beaux et drôles. »

Raymond tombe facilement sous le charme de cette femme mûre et raffinée et n’hésite pas à lui proposer assez rapidement de l’épouser. Cécile est également séduite par Anne Larsen mais ne supporte pas l’idée de devoir renoncer à sa liberté et sa vie nonchalante qu’elle connaissait avant son arrivée.

« Il fallait absolument se secouer, retrouver mon père et notre vie d'antan. De quels charmes ne se paraient pas pour moi subitement les deux années joyeuses et incohérentes que je venais d'achever, ces deux années que j'avais si vite reniées l'autre jour ? ... La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire "d'être moi-même" puisque je n'étais rien qu'une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

Comment écarter la menace que représente cette femme dans sa vie ? Commence la mise en place d’une sombre machination dont l’aboutissement surprendra Cécile qui en sortira avec un indéniable sentiment de tristesse et de mélancolie.

J’ai beaucoup aimé ce très court roman. Evidemment, on ne lit plus aujourd’hui Bonjour tristesse (titre inspiré d’un poème de Paul Eluard) comme à l’époque de sa sortie en 1954. Objet d’un véritable scandale dans les années 50 où la pilule contraceptive et la libération sexuelle n’existaient pas encore, ce roman ne suscitera plus guère qu’un battement de cils sur les sujets qui ont suscité tant d’acrimonie dans le passé. Il n’en reste pas moins qe ce roman est toujours aussi agréable à lire tant j’ai succombé au charme de l’écriture légère de Françoise Sagan, écriture simple mais non dénuée de profondeur et de subtilité. On peut d’ailleurs facilement comparer son talent d’écrivain à celui d’un peintre ou d’un musicien, tant les mots sans prétention chez Françoise Sagan font penser à ces petites notes de musique qui deviennent rapidement lancinantes ou ces quelques esquisses de grands peintres qui dégagent avant tout spontanéité, aisance et facilité. Car Françoise Sagan est vraiment douée pour créer une atmosphère à partir de quelques phrases simples et légères ; j’ai beaucoup aimé son style fluide, distancié et très visuel ainsi que sa manière de ne pas y toucher tout en allant finalement à l’essentiel : l’amour, la rivalité, la jalousie, la trivialité de l’existence, l’égoïsme, la lâcheté et la superficialité des sentiments.

lundi 26 juillet 2010

La femme comestible de Margaret Atwood


Quatrième de couverture
 
Marian se cherche, irrésolue. Depuis qu'elle est fiancée, chez elle tout se détraque. Si elle s'en sort à peu près avec Peter son supposé futur mari, ainsi qu'avec son travail d'opératrice en marketing, le fait de ne plus pouvoir s'alimenter lui pose un problème d'une tout autre ampleur. Moins elle peut avaler, plus elle se sent elle-même dévorée : comme si, de membre ordinaire de notre société de consommation, elle se retrouvait dans la peau d'un de ses produits...
 
 La femme comestible, longtemps resté inédit en France mais publié récemment dans la collection Pavillons poche, est en fait le premier roman de l’auteur. Paru en 1969, ce premier roman constitue une première réussite dans l’œuvre de Margaret Atwood tant il pose avec justesse un regard acéré sur la féminité et les stéréotypes sociaux d’une époque (les sixties) où il était de bon ton de quitter son emploi dès le mariage conclu, où le port de gaine était toujours conseillé, où les logeuses surveillaient (épiaient ?) jalousement la moralité de leurs locataires féminines et où les jeunes femmes étaient déjà considérées comme des vieilles filles si elles n’avaient pas encore la bague au doigt.
 
Mais les sixties annoncent également les débuts de la pilule contraceptive et de la libération de la femme, début également de la société de consommation, bref une époque propice pour s’embrouiller les méninges, tant certaines femmes peinent à se forger une identité clairement définie tant les modèles identitaires se multiplient tout en étant souvent très éloignés les uns des autres. C’est que la liberté de ne plus suivre une voie toute tracée a un prix, celui de devoir choisir et d’assumer son choix ! Avec la crainte corollaire de se faire dévorer par un système qui les dépasse complètement.
 
Ne vous fiez pas à ce compte-rendu, nous ne sommes pas dans une étude sociologique de la condition de la femme dans les sixties. Si la justesse du regard de Margaret Atwood sur la féminité de l’époque n’est plus à démontrer, vous seriez étonné de constater à quels points certains sujets demeurent toujours d’actualité : qu’en est-il du mariage, de l’engagement ? Faut-il avoir des enfants, faut-il un père pour ses enfants ou peut-on faire des enfants « toute seule »? Qu’en est-il du risque de se faire engloutir et absorber par l’autre ? Tout n’est-il pas devenu produit consommable et périssable, bon à jeter et à être remplacer illico presto ?
 
Notre héroïne en perd l’appétit tant tout devient confus depuis le jour où elle a accepté la demande en mariage de son futur époux. ..
 
Et contrairement à ce que peut faire penser ce billet, ce roman est incroyablement drôle et grinçant à la fois. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire tant le ton ironique et cinglant de l’auteur m’a souvent fait rire. Je ne connaissais pas cette facette humoristique de Margaret Atwood et je la découvre d’autant plus avec délice et jubilation. 


mercredi 7 juillet 2010

La beauté du monde de Michel Le Bris

Quatrième de couverture

Ils furent, dans les années 20, les grandes stars de l'aventure. Lui, Martin Johnson, compagnon dans sa jeunesse de Jack London, inventa le cinéma animalier. Elle, Osa, la plus glamour des risque-tout, inspira l'héroïne du film King Kong. D'eux, Hemingway écrivit qu'ils furent les premiers à briser les clichés sur " l'Afrique des ténèbres ". Martin et Osa étaient, pour toute l'Amérique, les " amants de l'aventure ". En 1938 Winnie, écrivaine débutante, est chargée d'écrire la biographie d'Osa, veuve désormais, beauté flétrie réfugiée dans l'alcool, toujours hantée par le mystère de la beauté du monde... Du New York des " roaring twenties " à la splendeur d'un Kenya des premiers âges de la Création, de la Table Ronde de l'Algonquin, où Dorothy Parker fut la marraine d'Osa, aux clubs de Harlem où s'inventait le style " jungle " quand la modernité la plus radicale flirtait avec notre " part sauvage " : à travers le destin d'une femme, c'est toute la fièvre d'une époque que Michel Le Bris nous fait revivre dans ce roman au souffle exceptionnel.

J’aurais tant voulu vous dire que j’ai aimé ce roman (parce que le sujet était intéressant, parce que j’avais envie de découvrir l’auteur, parce ce que j’avais soif d’aventures et de voyages, parce que je ne connaissais pas encore Martin et Osa Johnson, parce que…).

Hélas cela ne sera pas, tant j’ai trouvé ce roman long et répétitif, Michel Le Bris ayant bien du mal à nous rendre toute la fièvre de l’époque : là où on attendait ébullition et effervescence des années folles, souffle et charisme des protagonistes, nous trouvons plutôt abondance et foisonnement à tout va des personnages, survolés à gros traits et suscitant si peu notre sympathie qu’ils finissent par engendrer indifférence et désintérêt.

Pourtant l’écriture de l’auteur n’est pas en reste, nous sentons bien qu’il connaît bien son sujet et qu’il voue une passion certaine à Osa Johnson, mais malheureusement il n’arrive jamais à nous embarquer dans l’aventure, tant et si bien que nous restons sur les quais avec l’envie de ne pas poursuivre le voyage.

N’ayant aucun plaisir à dire du mal d’un roman d’un auteur qui me semble par ailleurs très sympathique, je vais arrêter là mes griefs. Premier rendez-vous manqué avec Michel Le Bris, mais j'espère pas le dernier.


mardi 6 juillet 2010

Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia

Quatrième de couverture

Michel Marini avait douze ans en 1959. C'était l'époque du rock'n'roll et de la guerre d'Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau. Dans l'arrière-salle du bistrot, il a rencontré Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient passé le Rideau de Fer pour sauver leur peau. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, trahi leurs idéaux et tout ce qu'ils étaient. Ils s'étaient retrouvés à Paris dans ce club d'échecs d'arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. Et ils étaient liés par un terrible secret que Michel finirait par découvrir. Cette rencontre bouleversa définitivement la vie du jeune garçon. Parce qu'ils étaient tous d'incorrigibles optimistes. Portrait de génération, reconstitution minutieuse d'une époque, chronique douce-amère d'une adolescence : Jean-Michel Guenassia réussit un premier roman étonnant tant par l'ampleur du projet que par l'authenticité qui souffle sur ces pages.

Quelle agréable lecture ! Roman d'apprentissage d’un jeune français dans les années 60, « Le club des incorrigibles optimistes » est avant tout un grand roman sur l’amitié où la confiance, les confidences et l’écoute empathique se disputent aux petits et grands mensonges, aux lâchetés, trahisons et tromperies diverses. Un roman sensible, émouvant, où la trajectoire de chaque protagoniste, qui se retrouve régulièrement dans l’arrière-salle d’un troquet de quartier, témoigne des grands bouleversements de cette époque.

Cette imbrication de la « grande » à la « petite » histoire, style romanesque dans lequel excellent habituellement les auteurs anglais (je pense notamment à Jonathan Coe), est des plus réussies tant l’auteur enchevêtre le tout avec subtilité et finesse. Mais contrairement aux écrivains anglais qui y ajoutent souvent cynisme et ironie, Jean-Michel Guenassia témoigne envers ses personnages une grande tendresse que nous partageons sans peine tant les personnages suscitent notre sympathie et notre bienveillance, quels que soit leurs erreurs de parcours.

Un excellent roman et des lycéens qui ne s’y sont pas trompés en lui décernant le prix Goncourt des lycéens 2009.

Un seul conseil : ne vous laissez surtout pas intimider par le nombre de pages de ce roman, il se lit très vite et se paye même le luxe d'éviter la moindre petite longueur malgré son épaisseur. Que du plaisir !


mercredi 23 juin 2010

Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson

Si certains mots ont le pouvoir de nous faire oublier la tyrannie du quotidien sans que cela porte vraiment à conséquences à la plupart d’entre-nous, trop contents que nous sommes de pouvoir nous procurer à si bon prix une heureuse et agréable parenthèse à nos vies rompues, ces mots peuvent aussi se révéler mortels à celui qui en oublie les contingences de la vie.

C’est ce qui arrive à Bàrôur, un pêcheur à la morue dans une Islande rurale du siècle passé, parti en mer sans avoir pensé à se protéger du mauvais temps : trop occupé à retenir les vers du « Paradis perdu » du poète anglais Milton, il en oublie sa vareuse. C’est donc un cadavre gelé que ses camarades, de retour à la terre ferme, sortent du bateau. Et si son meilleur ami, un jeune orphelin, n’est pas parvenu à le sauver du froid, ce n’est que pour mieux entamer un ultime voyage en hommage au disparu dans le but de rendre à son propriétaire - un vieux capitaine devenu aveugle - ce livre qui fut fatal à Bàrôur. Cela constituera sans nul doute son dernier acte sur cette terre hostile, à moins que…

Et que reste-t-il après la mort ? Tout ne finit-il pas par s’estomper, par s’effacer pour ne laisser place qu’à l’ombre et à l’oubli ? Ne trahisons-nous pas nos morts en continuant à vivre ? A quel moment on part ? A quel moment on s’éloigne de l’autre ?

Jon Kalman Stefansson entremêle la voix des morts et des vivants dans un récit qui tient plus du conte initiatique que du roman pour nous parler du temps qui passe, de la vie qui trépasse, des souvenirs qui s’effacent, mais aussi de trahison et de l’érosion des sentiments.

« Tu possèdes les yeux les plus jolis du monde, ils ont la beauté de la mer, puis trente années se passent et leur beauté s’efface, ils sont simplement bien trop grands, te surveillent, accusateurs, et tu n’y voies plus que fatigue et déception à chaque fois que tu t’y plonges. »

Il est aussi souvent question d’aveugles dans cette histoire, individus qui n’appartiennent plus tout à fait au monde des vivants sans pour autant appartenir à celui des défunts. Ils constituent une sorte de no man’s land, représentants d’un entre-deux qui déjà ne peuvent plus saisir la matière des choses en s’abîmant dans l’obscurité des ténèbres tout en se nourrissant des souvenirs d’une vie passée, réminiscences entretenus avec passion car demeurant la seule lumière capable de les réchauffer dans ce monde fait d’ombres immuables.

« Certains mots sont probablement aptes
à changer le monde,
ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes.
  Certains mots sont des balles de fusil,
d’autres des notes de violon.
Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur
et il est même possible de les dépêcher
comme des cohortes de sauveteurs
quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être
ni vivants ni morts. »

Un beau récit poétique qui se découvre lentement au fil des mots. 



mercredi 5 mai 2010

La grande entourloupe de Roald Dahl

Le narrateur reçoit une grosse caisse en bois expédiée d’Haïfa sans pour autant trouver le nom et l’adresse de l’expéditeur. A sa très grande surprise, cette caisse contient en tout vingt-huit volumes reliés en somptueux maroquin vert et portant, dorés aux petits fers sur le dos, les initiales O.H.C. Oswald Hendryks Cornelius, l’oncle Oswald !

Cet excentrique mais néanmoins riche célibataire, voyageur insatiable et très porté sur la bagatelle, n’avait plus donné de nouvelles à sa famille depuis plus de trente ans.

Le narrateur comprend, par une lettre posthume que lui adresse son oncle, que ce journal intime est le seul bien qu’il puisse léguer à ses héritiers légitimes, ayant consciencieusement dépensé toute sa fortune comme il l’entendait de son vivant. Tout en l’avertissant que son contenu ne devrait pas sortir de la famille :

« Il couvre les meilleures années de ma vieet cela ne vous fera pas de mal de le lire. Mais si vous laissez circuler ou le confiez à des mains étrangères, ce sera à vos risques et périls. Et si vous le publiez un jour, eh bien, j’imagine que cela entraînera votre perte et du même coup celle de votre éditeur. Car vous devez le comprendre, des milliers d’héroïnes auxquelles je fais allusion au fil de ce journal ne sont encore qu’à demi mortes, et si vous êtes assez fous pour éclabousser la blancheur virginale de leurs réputations en publiant ces pages scandaleuses, elles se feraient en moins de rien apporter vos têtes sur un plateau d’argent et le mettraient à rôtir pour faire bonne mesure. »

Mais comment ne pas vouloir faire partager aux lecteurs ce qui pourrait être une des œuvres autobiographiques majeures de l’époque, faisant passer les Mémoires de Casanova pour un bulletin paroissial ? Dénichant six récits les plus inoffensifs (entendez par là ne pouvant pas entraîner de graves litiges), le choix se porta en premier sur l’Episode du Désert de Sinaï…

C’est ainsi que débute ce recueil de quatre nouvelles ayant comme thèmes communs une réflexion sur la chair, l’instinct sexuel, le plaisir et la gaudriole. Mais contre toute attente, deux nouvelles seulement sur les quatre porteront sur l’oncle Oswald, les deux autres mettant en scène des personnages totalement étrangers.

Autant vous le dire tout de suite, cette lecture fut un véritable régal ! Petits contes délicieusement cruels et humour noir sont au rendez-vous mais pas seulement : fantaisie, imagination, rebondissement, coup de théâtre et surtout ironie et fatuité de l’éternel masculin. Tel est pris celui qui croyait prendre ! On jubile tout simplement. Un tout petit bémol pour la troisième nouvelle qui tranche avec les autres, plus sombre et plus grave, ne trouvant du coup pas vraiment sa place dans ce recueil. Mais trêve de chipotage, des recueils comme celui-ci, j’en redemande encore et encore ! Et bonne surprise pour les fans dont je suis, on peut poursuivre les aventures toujours aussi amusantes que délirantes de l’oncle Oswald dans le roman « Mon oncle Oswald » du même auteur.


mercredi 28 avril 2010

Henri Désiré Landru de Chabouté (BD)

Tout le monde connaît un des plus célèbres si pas le plus célèbre tueur en série français, j’ai nommé Henri Désiré Landru. Marié et père de quatre enfants, Landru entame après son mariage une carrière d’escroc avec plus ou moins de bonheur puisqu’il fut tout de même condamné à 7 reprises pour escroqueries entre 1900 et 1912.

Celui que la presse nommera le Barbe-Bleue de Gambais commence sa petite entreprise de crémation dès 1915 : profitant du fait que de nombreuses femmes se retrouvent esseulées ou veuves – nous sommes en pleine première guerre mondiale et de nombreux hommes périssent dans les tranchées – Landru séduit, par le biais de petites annonces matrimoniales, de nombreuses femmes en leur faisant miroiter un mariage aisé. Leur séjour de quelques jours dans une villa isolée précédant leurs fiançailles se révèlera à chaque fois fatal, Landru faisant disparaître le corps après avoir fait signer à sa victime une procuration bancaire.

Vu le nombre de biographies ayant pour sujet Landru et la bonne connaissance du grand public du modus operandi du célèbre meurtrier, on aurait pu craindre que l’auteur ne nous livre qu’une simple illustration linéaire sans aucune surprise. Ce serait là bien mal connaître l’auteur ! Chabouté arrive à nous surprendre là où on ne l’attendait pas dans la mesure où il ne se contente pas de reprendre les éléments clés de la vie de Landru : si le récit commence par le réquisitoire qui conduira Landru à la guillotine en 1922, c’est pour mieux revenir ensuite à la France de l’époque et aux atrocités vécues par les poilus dans les tranchées. Non seulement il insère dans son récit les événements historiques et politiques mais il propose également une histoire alternative dans laquelle Landru ne serait plus le meurtrier tel que nous le connaissons aujourd’hui mais au contraire la victime d’une sombre et horrible machination. Pari d’autant plus réussi que le trait noir et blanc et les traits anguleux prêtés aux personnages se prêtent à merveille à cette histoire macabre et sans concession pour l’âme humaine.

Chantage, cupidité, manipulation, trahison, meurtres, Chabouté n’en a décidemment pas terminé avec la part sombre de l’homme, cet animal doué de raison mais pas toujours pourvu de moralité. Et ce n’est pas cette libre adaptation de la version officielle de l’affaire Landru qui nous prouvera le contraire, pour notre plus grand plaisir de lecteur ! 




dimanche 25 avril 2010

Nana d'Emile Zola

« Nana » est le neuvième volume de la série « Les Rougon-Macquart ou l’histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire », fresque écrite entre 1871 et 1893 et qui regroupe vingt romans au total.

Publié en 1880, Émile Zola s’inspire de Blanche Dantigny pour son personnage principal, actrice médiocre mais courtisane et demi-mondaine des plus courues du second empire.

Nana est donc l’histoire d’une courtisane de dix-huit ans qui commence son ascension en interprétant – fort mal mais très joliment dévêtue – le rôle de Vénus au théâtre des Variétés de Paris. Si le talent lui manque, la rondeur de ses cuisses, son fameux coup de hanche, sa chevelure rousse flamboyante, sa petite bouche rouge et ses grands yeux d’un bleu très clair font le reste :


« Nana était si blanche et si grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la gueule, que tout de suite elle gagna la salle entière. […]Dès ce second acte, tout lui fut permis, se tenir mal en scène, ne pas chanter une note juste, manquer de mémoire ; elle n’avait qu’à se tourner et à rire, pour enlever les bravos. Quand elle donnait son fameux coup de hanche, l’orchestre s’allumait, une chaleur montait de galerie en galerie jusqu’au cintre. Aussi fut-ce un triomphe, lorsqu’elle mena le bastringue. Elle était là chez elle, le poing à la taille, asseyant Vénus dans le ruisseau, au bord du trottoir. Et la musique semblait faite pour sa voix faubourienne, une musique de mirliton, un retour de foire de Saint-Cloud, avec des éternuements de clarinette et des gambades de petite flûte. »

Le public masculin est grisé et comme ensorcelé, et on ne compte plus les coups de sonnette à sa porte les jours qui suivent sa première représentation :


« Trois fois, coup sur coup, la sonnerie avait tinté. Les appels du timbre se précipitaient. Il y en avait de modestes, qui balbutiaient avec le tremblement d’un premier aveu ; de hardis, vibrant sous quelque doigt brutal ; de pressés, traversant l’air d’un frisson rapide. Un véritable carillon, comme disait Zoé, un carillon à révolutionner le quartier, toute une cohue d’hommes tapant à la file sur le bouton d’ivoire. Ce farceur de Bordenave avait vraiment donné l’adresse à trop de monde, toute la salle de la veille allait y passer. »

L’heure de gloire est enfin arrivée ! Nana passe de la gêne et des petites passes pour arrondir ses fins de mois aux hommes riches et célèbres dont Muffat, haut dignitaire de l’Empire et homme d’une grande piété réputé pour sa chasteté mais que Nana envoûtera et humiliera sans peine. Il ne sera pas le seul à y laisser ses plumes, d’autres hommes suivront ou s’intercaleront, c’est selon :


« Ce fut l’époque de son existence où Nana éclaira Paris d’un redoublement de splendeur. Elle grandit encore à l’horizon du vice, elle domina la ville de l’insolence affichée de son luxe, de son mépris de l’argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l’or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. Jamais on n’avait vu une pareille rage de dépense. L’hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps, jusqu’à leurs noms, s’y engloutissaient, sans laisser la trace d’un peu de poussière. »

Si Nana peut sembler égoïste, superficielle et vénale, conduisant - parfois malgré elle - ses amants à la ruine, au suicide, aux vols et escroqueries pour subvenir à ses besoins démentiels, ce n’est pas faute de les avoir repoussés en refusant sans cesse leur demande en mariage. Elle n’échappera d’ailleurs pas elle-même aux tourments et aux désillusions de l’amour, connaissant des revers douloureux qui la mèneront encore plus loin sur le sentier de la perdition.

Tout cela finira mal… forcément ! Si l’ascension et la gloire d’une capricieuse courtisane symbolisent la décadence et la corruption du second Empire, la petite vérole dont sera atteinte Nana incarne quant à elle la fin du second Empire.



« Vénus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait de lui remonter au visage et l’avait pourri. »

« Nana » de Emile Zola connaîtra un succès immense dès sa publication, succès qui ne sera jamais démenti dans la mesure où cette œuvre reste toujours de nos jours l’un des tomes les plus lus du cycle des Rougon-Macquart. Un régal de lecture qui m’a donnée envie de reprendre le cycle depuis le début, c’est dire !