lundi 21 décembre 2009

Le syndrome du scaphandrier de Serge Brussolo

David est un modeste fonctionnaire travaillant pour le compte d’une administration sans âme, une vie décevante sans agrément et d’un morne ennui. L’exaltation, le danger et la prise de risque, ce sont ses rêves qui les lui procurent, lorsqu’il retrouve ses fidèles complices – dont la belle et attirante Nadia – dans le but d’accomplir les plus audacieux et périlleux cambriolages qui soient.
Une vie réelle sans substance et une vie rêvée exaltante, de quoi préférer la vie onirique au quotidien décevant, même si les psychologues lui affirment que cet univers parallèle n’est rien d’autre que le produit de son imagination :

« Essayez de toujours conserver à l'esprit que ce qui se passe "en bas" n'a aucune existence réelle.  Il n'y a pas d'en bas. Ne donnez surtout aucune épaisseur à ces fantasmes ou vous finirez schizophrène. [...]   Ne devenez pas comme ces vieux plongeurs qui croient que les personnages de leurs rêves continuent d’exister  « en bas »  pendant leur absence, et qu’ils se languissent d’eux. »

Mais David n’est pas qu’un simple rêveur, il possède le don de pouvoir plonger en profondeur dans ses rêves et de remonter à la surface en matérialisant ceux-ci sous forme d’ectoplasmes oniriques, très convoités des collectionneurs avides de leurs pouvoirs apaisants, offrant une véritable cure de jouvence à ceux les disposant à leur proximité :

« C’est quoi au juste ? On dirait de la chair, de la peau, et en même temps ça n’appartient pas à notre monde. […] il y avait là quelque chose d’incroyablement fragile, une architecture organique ( ?) à la peau plus fine qu’une pétale. Une sorte d’être indéfinissable, roulé en boule et touchant à peine terre. Des volumes harmonieusement agencés mais sans fonction vitale précise. […] Un soupir en instance de matérialisation, hésitant encore entre l’existence et la dissolution. »

Ces descentes dans le monde « d’en bas » sont comme des plongées aquatiques dans lesquelles David devient une sorte de scaphandrier des profondeurs. Mais ces plongées ne sont pas sans danger : remonter trop brutalement sans respecter les paliers de décompression pour fuir un cauchemar peut devenir mortel, descendre trop souvent et trop profondément épuise l’organisme du rêveur, qui se vide de sa substance vitale à chaque fois qu’il remonte un ectoplasme à la surface, sans oublier l’obligation de recourir à la surveillance médicale pour nourrir et hydrater le corps du rêveur le temps de la plongée. Mais le plus grand danger  guettant ces chasseurs de rêves est bien  « le syndrome du scaphandrier » : ce besoin irrésistible de redescendre, de rester au fond de son monde onirique et de ne plus jamais vouloir remonter à la surface du monde réel.

Aussi, lorsque le département de santé du musée d’Art moderne constate que les derniers ectoplasmes de David sont de bien piètres qualités, plus rentables du tout et juste bons à alimenter le circuit des boutiques de fantaisie, David s’entend dire qu’il serait bon qu’il arrête de rêver pendant une année le temps que son corps récupère de sa fatigue.

« David savait que les ectoplasmes épuisaient l’organisme. Chaque fois qu’il parvenait à ramener quelque chose du fond du rêve il perdait du poids, comme si l’objet expulsé par sa bouche correspondait à une portion de chair réelle. Chaque fois qu’il grimpait sur la balance au terme d’une plongée, il avait la conviction d’avoir subi une mystérieuse amputation. On lui avait enlevé quelque chose, il ne savait pas quoi, c’était indolore, et pourtant son anatomie n’était plus complète. Chaque rêve lui mangeait un organe. Cette idée prenait parfois des proportions obsédantes. »

Mais que faire lorsque l’appel et l’ivresse des profondeurs sont plus forts que tout ?

Serge Brussolo nous convie à un voyage très visuel et poétique à la fois, non sans noirceurs et désillusions : monde clos et étouffant, pauvreté du quotidien et puissance du fantasme et de l’imaginaire, fuite en avant, folie qui nous guette, corps transfigurés et dévorés de l’intérieur, exposition anatomique, utilisation de l'Art et place de l'artiste dans une société consumériste et mercantile, asservissements divers… voilà un univers bien singulier que nous propose l’auteur, univers qui nous interpelle et pousse à la réflexion tant la richesse des métaphores s’y déploie avec intelligence et subtilité.

Un roman qui ne se dévore pas (ne vous attendez pas à de l’action ni à des rebondissements à n’en plus finir) mais qui se découvre posément et précautionneusement, tel un objet délicat, unique et étrange à la fois.

Une lecture que je dois à Fantasio, qui a force de louer les qualités de Serge Brussolo sur son blog, m’a donnée envie de découvrir cet auteur pléthorique que je ne connaissais pas. Grand bien m’en a fait car non seulement je ne suis pas déçue de la traversée mais je compte bien poursuivre mon voyage dans le monde sombre et inquiétant de l'auteur.

dimanche 20 décembre 2009

Bel-Ami de Guy de Maupassant

Extrait

- Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ca peut mener loin.
Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur, des gens qui pensent tout haut :
- C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite.

Mon avis

Bel-Ami retrace l’ascension d’un homme qui n’avait aucune carte en main à sa naissance mais qui, par force de séduction, cynisme, ambition, opportunisme et arrivisme, accède aux plus hautes places de la société parisienne du XIXe siècle.

Un aventurier privé de conscience et sans aucun talent si ce n’est celui de gravir les marches du pouvoir par les femmes qu’il soumet à ses ambitions. Car cette ascension, il la doit exclusivement à son pouvoir de séduction auprès de la gent féminine : prostituée, bigote, ambitieuse, frivole, jeune ingénue, aucunes ne résistent à ses appâts.

Maupassant nous décrit également avec causticité et sagacité la faune parisienne du XIXe siècle : nous passons des milieux journalistiques, politiques et économiques aux milieux interlopes de l’époque sans oublier l’importance des dîners mondains dans la progressions sociale de la petite bourgeoisie.

Cet éloge de la réussite parvenue n’arrive toutefois pas à dissiper les craintes et angoisses majeures de l’auteur : en lui faisant prendre les traits d’un homme solitaire et hanté par la mort, Monsieur Norbert de Varenne, Maupassant nous rappelle la futilité de la vie face à son inéluctabilité.


Quatrième de couverture

Georges Duroy, dit Bel-Ami, est un jeune homme au physique avantageux. Le hasard d'une rencontre le met sur la voie de l'ascension sociale. Malgré sa vulgarité et son ignorance, cet arriviste parvient au sommet par l'intermédiaire de ses maîtresses et du journalisme. Cinq héroïnes vont tour à tour l'initier aux mystères du métier, aux secrets de la mondanité et lui assurer la réussite qu'il espère. Dans cette société parisienne en pleine expansion capitaliste et coloniale, que Maupassant dénonce avec force parce qu'il la connaît bien, les femmes éduquent, conseillent, œuvrent dans l'ombre. La presse, la politique, la finance s'entremêlent. Mais derrière les combines politiques et financières, l'érotisme intéressé, la mort est là qui veille, et avec elle, l'angoisse que chacun porte au fond de lui-même.

Bel-Ami de Guy de Maupassant, Éditions Gallimard, Collection Folio Classique, 6 septembre 1999, 438 pages

vendredi 18 décembre 2009

MURENA, Chapitre Premier : La Pourpre et l’Or de Jean Dufaux et Philippe Delaby (BD)

Murena est une bande dessinée historique ayant pour cadre la Rome Antique.

La série comprend deux cycles : le cycle de la mère (4 tomes) suivi du cycle de l’épouse (4 tomes dont le dernier à paraître).

« La Pourpre et l'Or » est le premier tome du cycle de la mère.

Nous sommes en 54 apr. J.-C.

Claude - quatrième empereur romain de la dynastie julio-claudienne - règne sur Rome. Sa quatrième épouse, la redoutable Agrippine, est une femme ambitieuse et dangereuse : pressé par son épouse de faire reconnaître son fils Lucius Domitius, né d’un précédent lit, Claude ne se doute pas qu’il vient de signer son arrêt de mort. En adoptant le fils d’Agrippine, le faisant passer devant son propre fils naturel dans l’ordre de succession, Claude ne se rend pas compte qu’il devient plus intéressant mort que vivant aux yeux de son épouse. Bien décidée à parvenir au pouvoir par l’entremise de son fils, Agrippine n’hésite pas à comploter la mort par empoisonnement de son époux, d’autant plus que des rumeurs alarmantes parviennent jusqu’à elle : très amoureux de Lolia Paulina – mère de Murena – l’empereur Claude voudrait répudier sa femme Aggripine et redonner la priorité dans l’ordre de succession à son fils naturel Britannicus…

Intrigue, conspiration et manigance, convoitise et manipulation, ambition et soif de pouvoir, concupiscence et arrogance, luxure et mépris, violence et cruauté, trahison et duplicité, ce ne sont là que quelques-uns des ingrédients de ce premier cycle, qui retrace les premières années de règne du jeune Néron, cinquième et dernier empereur romain de la dynastie julio-claudienne suite à l’assassinat de son beau-père Claude par son épouse Aggripine, mère de Néron.

Jean Dufaux (scénariste) et Philippe Delaby (dessinateur) se sont beaucoup documentés sur l’époque (quitte à réhabiliter quelque peu le redoutable Néron suite aux dernières investigations historiques) et les restitutions d’époque sont fidèles et de haute facture, même si les auteurs n’hésitent pas à prendre quelques libertés avec l’histoire pour les besoins du scénario.

Premier tome très prometteur d’une série de qualité qui connaît un très large succès public depuis plusieurs années tant le scénario – classique mais efficace – que la qualité des dessins arrivent sans peine à restituer avec talent l’histoire de Rome avec ce qu’il faut de suspenses et d’intrigues pour tenir en haleine le lecteur. Série que je découvre enfin pour mon plus grand plaisir, avec l’envie de lire la suite sans trop tarder !


mercredi 16 décembre 2009

Une vie de Guy de Maupassant

Nous sommes en 1819, à Rouen. Jeanne, une jeune aristocrate de 17 ans, vient juste de sortir du couvent dans lequel elle avait été tenue cloîtrée depuis ses 12 ans.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet, d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu’ont ceux des bonhommes en faïence de Hollande.

Son père, le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds, voulait « qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de poésie raisonnable ». C’est que monsieur le baron est un disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau et son principal objectif est celui d’ouvrir l’âme pure de sa fille aux joies de la nature, de la contemplation enchantée des champs et des bois à la tendresse simple des animaux. Aussi Jeanne - enfin libre, radieuse et pleine de sèves - se sent prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps. Et ce bonheur, elle compte bien y accéder dans la propriété familiale des Peuples, un vieux château de la famille planté sur la falaise auprès d’Yport, espérant y découvrir l’amour, le seul et l’unique :

Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.

Mais que valent les rêves et les idéaux d’une jeune fille sans expérience face aux turpitudes de la vie ?

Roman sur les désillusions, la déchéance et la perfidie des hommes. A travers le destin de Jeanne, Maupassant témoigne de la condition assez déplorable de la femme au XIXe siècle : de la jeune femme tenue dans une méconnaissance totale des choses de la vie à l’épouse soumise à l’égoïsme et l’autoritarisme de son époux, il n’y a qu’un pas que de nombreuses femmes franchissent allégrement. Se retrouvant sans beaucoup de possibilités de s’affranchir de son mariage malheureux, peu d’échappatoires s’offrent à Jeanne si ce n’est fermer les yeux sur les infidélités et les ignominies de son époux et jeter son dévolu sur les joies de la maternité. Jeanne tente bien à un moment donné de trouver un soutien auprès de la religion mais là aussi, ce ne seront que désillusions et désenchantements qui l’attendent lorsque l’église elle-même se retrouve entachée par le fanatisme et la démesure du nouveau curé de la paroisse. Certains lecteurs reprocheront à Jeanne son indolence et sa passivité, mais j’ai été quant à moi plus touchée par sa naïveté, sa pureté et sa crédulité.

Une histoire simple et peut-être sans grands reliefs si ce n’est que l’écriture de Maupassant arrive sans aucun mal à transcender les banalités du quotidien. J’ai particulièrement aimé les passages sur les joies simples qu’offre la nature et l’amour de la terre natale, se révélant finalement les seuls réconforts lorsque tout part à vau-l’eau…

La vue d’une marguerite blottie dans une touffe d’herbe, d’un rayon de soleil glissant entre les feuilles, d’une flaque d’eau dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuait, l’attendrissait, la bouleversait en lui redonnant des sensations lointaines, comme l’écho des ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.

Mais laissons le mot de la fin à la domestique Rosalie :

La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. 


samedi 12 décembre 2009

Des hommes de Laurent Mauvignier

Quatrième de couverture

Ils ont été appelés en Algérie au moment des " événements ", en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d'autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies. Mais parfois il suffit de presque rien, d'une journée d'anniversaire en hiver, d'un cadeau qui tient dans la poche, pour que, quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier.

Laurent Mauvignier revient sur une page douloureuse de l’histoire de France, celle de la guerre d'indépendance algérienne.

« On avait renoncé à croire que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'étaient des hommes, c'est tout... »

Que d’atrocités et de massacres accomplis pendant cette guerre qui fut longtemps fallacieusement appelée « les événements d’Alger ».

« […] comment on peut faire ça. Parce que c'est, de faire ce qu'ils ont fait, je crois pas qu'on peut le dire, qu'on puisse imaginer le dire, c'est tellement loin de tout, faire ça, et pourtant ils ont fait ça, des hommes, des hommes ont fait ça, sans pitié, sans rien d'humain [...] »

Mais plus que la guerre d’Algérie, c’est avant tout l’importance du vécu familial et des non-dits, leur empreinte dans la mémoire collective des membres de la famille et la conséquence de certaines rivalités qui sont mis à l’honneur dans ce roman, la guerre d’Algérie et ses conséquences s’imbriquant adroitement au récit familial.

Mais ce qui m’a le plus interpellé dans ce récit n’est pas l’histoire en elle-même mais l’écriture très particulière de Laurent Mauvignier : les phrases sont aussi pressées que brisées tandis que les mots sont martelés et se cognent sans cesse à de multiples virgules et points de suspension. Cela donne un ton très singulier à l’ensemble du roman, il y a comme une précipitation et une urgence à dire des mots qui se bousculent dans la tête : nous sommes dans l’émotion de l’instant vécu et non dans la reconstruction ‘par après’, nous sommes ici et maintenant dans les pensées des protagonistes, contraints de plonger la tête la première dans leurs angoisses, nous errons au plus près de leurs doutes et incertitudes. Ce procédé confère au récit une grande puissance d’évocation : cette écriture empêche toute mise à distance, on ne peut qu’être ému de partager la pensée hésitante de ces hommes qui ont connu la guerre et qui ne trouvent pas les mots pour en parler à leur retour. De toute manière, ces mots, on ne les attends pas vraiment non plus, tellement l’entourage préfère ignorer les atrocités commises plutôt que se les entendre dire par ces hommes du retour.

« Ils les avaient tous vus, les uns après les autres.
La vérité, c'est que le passé, le passé on n'en parle pas, il faut continuer, reprendre, il faut avancer, ne pas remuer. Et lui, il était resté seul à les entendre dire et redire, comme une incantation ou une prière, ce bout de phrase. Refaire sa vie. »

Un roman dont on retient surtout la force, la justesse et l’intensité des émotions. L’écriture si particulière de l’auteur y étant pour beaucoup, mais je me demande tout de même si le risque de m’en lasser ne me guetterait pas à un moment donné, tant j’ai le sentiment que ce style d’écriture peut vite tourner au procédé au risque de tomber dans une certaine facilité. Ce n’est pas du tout le cas dans ce roman, mais je ne peux m’empêcher de me poser la question…


jeudi 10 décembre 2009

La dernière métamorphose de Keiichirô Hirano

« Longtemps, je suis resté immobile, tapi dans un coin de ma chambre. Cela doit faire environ deux semaines que je m'y suis enfermé. Mon reflet dans le miroir montre un visage aux joues et au menton envahis par une barbe hirsute. Avant, comme je prêtais toujours une grande attention à mon apparence, je prenais soin de ma coiffure et m'épilais méticuleusement les sourcils. Maintenant, mes arcades sourcilières sont à l'abandon, comme une maison délabrée dans un champ en broussaille, et j'ai beau relever les mèches, ternies par la saleté, de mes cheveux que je ne lave plus depuis des jours, elles retombent chaque fois en désordre sur mes yeux. »

C’est ainsi que débutent les confessions d’un jeune cadre japonais qui décide un beau jour de ne plus se rendre au travail, rompant toutes relations sociales, professionnelles et familiales en restant cloîtrer dans sa chambre, n’en sortant plus que pour satisfaire ses besoins corporels. Reclus dans sa chambre et coupé du monde, il attend le jour tant espéré où il verrait sa véritable identité se révéler enfin, débarrassée de ces rôles sociaux auxquels il s’est conformé toute sa vie pour accéder à sa véritable nature, ce qu’il appelle l’ultime métamorphose. S'identifiant au héros de « La métamorphose » de Kafka, ce repli sur soi est également l’occasion de jeter des ponts entre son vécu et celui de Gregor Samsa…

Quel étrange récit que celui-ci ! J’ai aimé suivre le narrateur dans son analyse de l’œuvre de Kafka, apportant des éclairages intéressants sur les circonstances qui ont mené à la métamorphose de jeune héros Gregor Samsa imaginé par Kafka, circonstances que reflètent les peurs et le propre vécu du narrateur.

J’ai apprécié également l’étude sociologique du Japon d’aujourd’hui, ce Japon en récession qui voit ses jeunes cadres dynamiques en pleine crise identitaire, victimes des pressions sociales quotidiennes et fatigués de porter des masques factices sous lesquels ils finissent par étouffer.

« Je crois que les êtres humains sont rattachés à la société par toutes sortes de ficelles issues de différentes directions. Si jamais ces ficelles, tendues à se rompre, en viennent à lâcher pour de bon, elles s'éloignent à une folle vitesse et disparaissent de notre vue en un clin d'oeil. J'ai essayé de m'imaginer en train de chercher les bouts de toutes ces ficelles pour les rattacher à moi de nouveau. J'en ai ressenti un si violent vertige que j'ai failli m'effondrer sur place. »

Je découvre également que les japonais utilisent des vocables distinctifs – un ‘otaku’ ou un ‘hikikomori’ - pour désigner le jeune adulte qui recoure à la réclusion volontaire pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, déçu de ne pas pouvoir mener à bien ses objectifs dans la vie et réagissant en s’isolant complètement de la société. Un phénomène social et psychologique de masse impressionnant puisqu’il concernerait près d’un million de jeunes au Japon, soit un jeune sur dix !

« Je comprenais bien l'état d'esprit de ceux de mes camarades qu'on appelait otaku. Ils fermaient les yeux devant l'extravagante immensité du monde, traçaient des frontières sur une certaine périphérie, fixées par eux-mêmes, considéraient cela comme les limites du monde et s'enfermaient à l'intérieur. »

Dire que j’ai pris du plaisir à lire ce récit serait toutefois mentir. Les propos sont démonstratifs et souvent redondants, l’écriture ne m'a pas enchantée plus que cela, l'ensemble est très sombre et la lassitude guettait plus d’une fois. Reste un roman instructif et original, qui dénote complètement des auteurs japonais que je lis habituellement.

Quelques notes sur l'auteur : Keiichirô Hirano a reçu le prix Akutagawa (l'équivalent du prix Goncourt en France) pour son roman "L’Eclipse". Ses influences littéraires sont du côté de Mishima et de Mircea Eliade. La dernière Métamorphose est son troisième roman traduit en français.

La dernière métamorphose de Keiichirô Hirano, Éditions Philippe Picquier, Collection Grand Format, 25 avril 2007, 167 pages

Dans la Collection Picquier poche, 4 septembre 2014, 172 pages

lundi 7 décembre 2009

Fugitives d'Alice Munro

« C'était la deuxième fois qu'elle laissait tout derrière elle. La première fois, c'était exactement comme dans la chanson des Beatles - elle avait posé un mot sur la table et s'était faufilée hors de la maison à cinq heures du matin pour retrouver Clark sur le parking de l'église, au bout de la rue. Elle fredonnait d'ailleurs cette chanson dans la camionnette qui accélérait en vrombissant. She's leaving home, bye-bye.»

Alice Munro met en scène, en huit nouvelles, des femmes qui partent. Elles fuguent, s’enfuient, s’en vont voir ailleurs. Elles quittent un foyer, une famille, une mère, elles fuient un amour naissant, rejettent un destin tout tracé. Mais elles se dispersent aussi beaucoup ces femmes, se dérobant souvent face au danger de leur propre désir. Car il semble bien qu’elles arrivent avant tout merveilleusement bien à se fuir elles-mêmes tant parfois il nous semble qu’elles cèdent facilement au renoncement et à l’abnégation. Fugitives, peut-être, mais manquant souvant d’audace et de témérité, sans aucun doute. Car ces femmes savent - au plus profond d’elles-mêmes - que la vie est faite d’occasions perdues, de petites lâchetés, de certaines mollesses et quelques indolences, sans parler de ces petits arrangements qu’on aurait bien aimé être provisoires mais qui se révèlent rapidement immuables et définitifs.

Traitées souvent de manières inattendues, ces huit nouvelles douces-amères sont un florilège de finesse et de subtilité, écrites avec une infinité de nuances et beaucoup d’élégances. Que cet auteur soit considérée comme l'un des plus grands écrivains anglo-saxons de notre époque n’est vraiment pas étonnant tant j’ai aimé me perdre et suivre le cheminement de ces femmes qui nous ressemblent tant. 




samedi 5 décembre 2009

Boule de suif de Guy de Maupassant

Nous sommes en 1870, quelques mois après le début de la guerre franco-prussienne qui oppose le Second Empire français aux royaumes allemands unis derrière le royaume de Prusse.

Les Prussiens débarquent à Rouen tandis que l’armée française est en pleine débâcle. L’occupant s’installe et l’habitant résiste peu, plus soucieux de s’attirer les bonnes grâces du belligérant pour améliorer son quotidien que de s’insurger contre lui par civisme. Mais cette odeur d’invasion finit tout de même pas en incommoder quelques-uns, que ce soit par patriotisme ou par nécessité, le besoin du négoce commençant à tirailler certains commençants.

Après avoir reçu une autorisation de départ des autorités militaires allemandes, un groupe de dix personnes quitte la ville à bord d’une diligence tirée par six chevaux pour rejoindre le port du Havre, que l’armée française occupe toujours, en passant par les voies de terre à Dieppe.

Parmi les voyageurs, deux bonnes sœurs, un démocrate, un couple de marchands de vins en gros, un couple de bourgeois, le conte et la comtesse Hubert de Bréville et une jolie femme de petite vertu surnommée Boule de Suif pour son embonpoint.

Autrement dit, des personnes de classes sociales totalement différentes qui ne se seraient jamais côtoyées d’aussi près à la ville et qui se retrouvent bien malgré eux enfermées dans un espace très étriqué pendant la durée du voyage.

Le froid et la neige sur les routes rendant le transport particulièrement éprouvant et interminable, les langues finissent par se délier et on feint d’oublier quelques peu les différences sociales lorsqu’il s’agit de se sustenter au frais de Boule de suif, seule personne a avoir pensé à emporter un panier de victuailles.

Mais lorsque le groupe, qui a fait étape en descendant à l’auberge de Tôtes, se rend compte qu’ils sont retenus prisonniers par un officier prussien tant que Boule de suif n’accepte pas ses avances, les complaisances et le semblant de convivialité de la veille cèdent vite la place à la couardise et la conspiration pour amener Boule de suif à se sacrifier pour le bien-être du groupe en acceptant les conditions de l’ennemi…

Boule de suif est une des plus célèbres nouvelles de Maupassant et pour cause, tant la force et la pertinence qui se dégagent du récit reste d’actualité. Inspiré d’un fait divers, l’auteur décrit avec d’autant plus de justesse la débâcle de l’armée française face aux Prussiens qu’il en fut témoin lors de son affectation dans l’intendance de l’armée de la ville de Rouen. Récit où le cynisme et le pessimisme se disputent le peu de considération que l’auteur porte à la nature humaine, Maupassant nous présente une galerie de personnages typés et bien croqués, chacun occupant une place bien définie dans la hiérarchie sociale, que chacun feint d’oublier lorsque certaines circonstances l’imposent mais qui se rétablit très vite lorsqu’elles ne sont plus. Récit dans lequel la générosité et le sacrifice de l’un ne suffisent pas à masquer la cruauté, l’avidité, l’égoïsme, la lâcheté, l’hypocrisie et le mépris des autres, nous rappelant que les grandes principes de patriotisme et de résistance ne sont en général que de piètres leurres lorsque les réalités de la vie quotidienne sont le plus souvent faites de compromissions, bassesses et médiocrités diverses.


mercredi 2 décembre 2009

Mr. Vertigo de Paul Auster

Quatrième de couverture

« J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint Louis, je n'avais que neuf ans, et avant de me laisser m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit a commencé à envahir le monde pour toujours. J'ai continué jusqu'à la veille de la Grande Crise, et ce que j'ai accompli est plus grand que tout ce dont auraient pu rêver ces deux cracks. J'ai fait ce qu'aucun Américain n'avait fait avant moi, ce que personne n'a fait depuis. »

Lu il y a des années, j’ai eu envie de me replonger dans une des mes lectures préférées de Paul Auster. Et le plaisir fut à nouveau au rendez-vous. Même si « Mr Vertigo » est une œuvre un peu en marge de ce que nous propose habituellement l’auteur, nous y retrouvons tout de même quelques thèmes qui lui sont chers (les années d’apprentissage, la loyauté, le deuil, la culpabilité, la solitude, la résilience).

Quel enchantement que celui d’accompagner cette petite canaille dans ses années d’apprentissage de son art mais aussi de la vie, quel plaisir également de retrouver ces personnages hauts en couleur, que ce soit Maître Yehudi, Esope, Mrs Witherspoon ou maman sioux.

Personne ne bourre le mou à maman Sioux.
Je suis trop vieille et trop grosse pour avaler tout ce que disent les gens.
Les mensonges,  c'est comme les  os de  poulet.   Ils se  coincent dans mon gosier, et je les recrache.

Suivre les traces du jeune Walter, c’est aussi aller à la rencontre de cette Amérique mythique, gangrenée par la violence et le racisme mais aussi terre d’asile des laissés-pour-compte.
Je n’étais plus Walt Rawley, le petit Blanc misérable sans un pot pour pisser, j’étais Walt le Prodige, le minuscule casse-cou qui défiait les lois de la pesanteur, le seul et unique as des airs.

Pays de tous les contrastes mais également de tous les possibles, dans lequel un homme - parti de rien - peut renaître plusieurs fois de ses cendres, quels que soient les coups du sort qui se dresseront sur sa route, tel  le fabuleux phénix.
Je ne voudrais pas paraître sans coeur, mais la vie appartient aux vivants, et malgré le choc qu'avait été pour moi le massacre de mes amis, je n'étais encore qu'un gosse, un petit pois sauteur avec des fourmis dans les jambes et des articulations en caoutchouc, et il n'était pas dans mon caractère de me traîner tout gémissant ni de porter le deuil longtemps.

Un roman initiatique dans lequel Paul Auster déploie de manière assez inhabituelle humour et dérision. Un roman que je conseille donc fortement, même s’il est un peu à part dans sa bibliographie. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher d’y aller de ma petite larme à la fin du récit…


Mr. Vertigo de Paul Auster, Editions Faber & Faber, 5 janvier 2006, 288 pages.


 Note

lundi 30 novembre 2009

L'enfer des rêves de Theodore Roszak

Quatrième de couverture

Deirdre Vale, seule rescapée avec sa fille Laney, 12 ans, d'un drame épouvantable, travaille à la clinique psychiatrique du docteur Devane, spécialiste des enfants autistes. La jeune femme possède un véritable don : celui d'entrer dans les rêves de ses semblables, de manipuler ainsi leurs désirs les plus inconscients, leurs peurs les plus secrètes. Le jour où une religieuse expulsée du Guatemala à cause de son activisme politique et social arrive à la clinique, Deirdre est loin de se douter de l'implacable mécanique qui va l'emporter.

On retrouve dans ce récit aux nombreux rebondissements, où l'on va de surprise en surprise, tous les thèmes chers à Theodore Roszak, que ce soit l'exploration de l'inconscient, le complot ou la corruption du pouvoir. Une fois encore, l'auteur traite de la liberté de l'homme et de la lutte sans fin entre le bien et le mal.

« L’enfer des rêves » est le petit dernier de Theodore Roszak, roman dans lequel l’auteur revient sur les traces du psychanalyste Sigmund Freud pour qui les rêves étaient la voie royale de l’inconscient.

Aussi lorsque le docteur Devane découvre le don de Deirdre Vale, qui a le pouvoir d’entrer dans les rêves des personnes qui lui sont proches, il lui demande très rapidement de participer à ce qu’il prétend être une des recherches les plus importantes de l’histoire de la psychiatrie, à savoir l’établissement d’une sorte de carte des hauts-fonds de l’inconscient par l’observation empirique directe des rêves.

Ce que le docteur Devane omet de lui dire, c’est que non seulement il a déjà découvert d’autres personnes possédant ce don – de jeunes patients autistes - mais que ‘les recherches’ dont il parle sont avant tout financées par les renseignements militaires en vue d’accomplir une nouvelle forme d’espionnage ‘psychique’.

Non contents d’arriver à explorer le monde secret des rêves d’autrui, le Bureau Central a appris à ces autistes comment prendre la direction des rêves afin de mener le rêveur dans ses bas-fonds les plus sordides : en leur faisant affronter leurs peurs et phobies les plus inavouables, ces trafiquants de rêves arrivent à affaiblir le rêveur au point de le rendre aussi manipulable que malléable.

Lorsque la Mère Constancia, une religieuse activiste au statut de Sainte, se retrouve aux USA après avoir été expulsée du Guatemala, cela ne plait guère au Bureau Central, d’autant plus que des bruits courent qu’elle risque de recevoir prochainement le Prix Nobel de la Paix. Pour éviter toutes publicités à mère Constancia, on décide très vite en haut lieu de recourir aux guetteurs pour faire de ses nuits et… de ses jours un enfer sur terre.

« L’enfer des rêves » est un très bon thriller. On retrouve les thèmes chers à Theodore Roszak, à savoir les manipulations, croyances, complots, malversations du pouvoir sans omettre la force de l’inconscient mais je trouve qu’il brasse beaucoup moins de thèmes que d’habitude, rendant ce roman plus facile d’accès et lui conférant du coup une plus grande efficacité dans le genre. Les amateurs de Theodore Roszak peuvent y aller les yeux fermés, les autres… je dirai que ce roman est peut-être le plus abordable jusqu’à présent ?


vendredi 27 novembre 2009

La légende de nos pères de Sorj Chalandon

« J'ai laissé partir mon père sans écouter ce qu'il avait à me dire, le combattant qu'il avait été, le Résistant, le héros. J'ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence. Pour retrouver sa trace, j'ai rencontré Beauzaboc, un vieux soldat de l'ombre, lui aussi. J'ai accepté d'écrire son histoire, sans imaginer qu'elle allait nous précipiter lui et moi en enfer... »

Marcel Frémaux, ancien instituteur et journaliste pendant six ans en tant que correspondant local pour La Voix du Nord, est aujourd’hui devenu biographe familial. A force d’écouter et de regarder la vie des autres, l’idée lui est venue de devenir biographe des ‘petits riens’ des gens, leur offrant des mots là où on lui prête une vie. Ni psychologue ni confesseur, juste un homme qui propose ses services pour mettre en mots les souvenirs des gens, les rédiger et ensuite les imprimer afin d’en faire des livres à compte d’auteur destinés exclusivement aux amis et membres de la famille du client.

Un travail tranquille jusqu’au jour où se présente à son bureau Lupuline Beuzaboc. Cette jeune femme lui demande de rencontrer son père, un homme âgé aujourd’hui de 85 ans et ancien Résistant qui lui contait - petite fille avant de s'endormir - ses exploits de résistant, afin qu'il écrive sa biographie pour offrir à son père en cadeau le récit de sa vie.

Une demande qui suscitera une implication inhabituelle dans son travail de biographe : le propre père de Marcel Frémaux, ancien Résistant lui-même, avait toujours refuser de se confier à son fils. Tant et si bien que cet homme simple, terne, cet homme aux gestes murmurés et au corps frêle avait fini par faire douter son fils de sa vaillance. Ce rendez-vous manqué avec son père, Marcel Frémaux compte peut-être le rattraper en devenant le biographe du père de Lupuline, un homme fort et attachant, un peu comme si partir sur les traces de ce père lui permettait de partir sur les traces du sien…

Mais très vite Marcel Frémaux se met à douter de la véracité des dires de Beuzaboc, et contrairement à son habitude, va commencer à enquêter pour vérifier les faits tels qu’énoncés par ce soi-disant Résistant…

Sorj Chalandon revient sur des thèmes qui lui sont chers : les liens familiaux, les êtres qui se croisent mais qui ne cessent de se manquer, le mensonge, le doute, le poids des choix que nous posons sur nos vies, l’engagement, la trahison, l’usurpation et la culpabilité sans oublier le pardon et le besoin de rédemption. La légende de nos pères, c’est aussi avant tout l’importance de la transmission de notre histoire, ce que nous sommes mais aussi ce que nous ne sommes pas, un ensemble parfois confus reprenant des éléments vécus personnellement ou pas mais qui témoignent tous de ce qui fut et d’où l’on vient. Un récit très dépouillé, aux phrases courtes et élaguées, taillées pour aller dans le vif des sentiments et des actes posés.

dimanche 22 novembre 2009

Sang impur de Hugo Hamilton

Quatrième de couverture

Roman autobiographique ou autobiographie en forme de roman, Sang impur évoque l'enfance de l'auteur dans le Dublin pauvre des années 50 et 60, entre une mère allemande que les braves gens du coin traitent de nazie - alors qu'elle est issue d'une famille où l'on détestait Hitler - et un père délirant engagé dans le combat nationaliste irlandais pur et dur, qui exige qu'aucun mot d'anglais ne soit prononcé sous son toit.

Pour les gamins de cette drôle de famille, la violence est partout : à l'école où on les traite en parias, dans la rue où les graffitis en forme de croix gammée fleurissent sur leur passage, et jusqu'à la maison par la main du père frappeur, pitoyable et risible tout ensemble, qui impose ses lubies à coups de taloches, mais échoue lamentablement dans toutes les entreprises de la vie.

« Quand on est petit, on ne sait rien. On ne sait pas où on est, qui on est, ni quelles questions poser. »

Lorsque Joseph O’Connor nous dit dans la préface que Hugo Hamilton est « le plus grand auteur irlandais dont vous n’avez pas encore entendu parler », je ne pouvais qu’être curieuse de voir ce qu’il en était d’un peu plus près. Et je n’ai pas été déçue : Hugo Hamilton revient sur son enfance avec des mots et un regard d’enfant qui nous touchent, exposé aux violences physiques et verbales des petits garçons de son âge qui le traitent de nazi sur le chemin de l’école, condamné à parler irlandais par un père ultranationaliste qui ne tolère pas la langue anglaise dans sa maison et bercé par la douceur de sa mère allemande, exilée de son pays après la guerre et qui ne cessera jamais de panser ses blessures infligées par la nazification progressive de l’Allemagne et son entrée en guerre.

Sang impur retrace le fascisme au quotidien d’un petit garçon irlandais à jamais bigarré, tacheté, chiné, moucheté et coloré, autrement dit un barm brack, un pain irlandais maison truffé de raisins allemands …

Un roman autobiographique sensible et mélancolique, douloureux et tendre à la fois.

Prix Femina étranger 2004


jeudi 19 novembre 2009

La Réserve de Russell Banks

Quatrième de couverture

Quand en juillet 1936 le peintre Jordan Groves rencontre pour la première fois Vanessa Cole, lors d'une soirée donnée par le célèbre neurochirurgien new-yorkais dont elle est la fille adoptive, dans son luxueux chalet construit dans "la Réserve", en bordure d'un lac des Adirondacks, il ignore qu'il vient de franchir, sans espoir de retour, la ligne qui sépare les séductions de la comédie sociale et les ténèbres d'une histoire familiale pleine de bruit et de fureur. Très loin de là, en Europe, l'Histoire est en train de prendre un tour qui va bientôt mettre en péril l'équilibre du monde. Déjà, certains intellectuels et des écrivains, tels Ernest Hemingway ou John Dos Passos, un ami de Jordan Groves, ont rejoint l'Espagne de la guerre civile afin de combattre aux côtés des républicains. Si attaché qu'il soit à sa femme et à ses deux jeunes garçons, ou aux impératifs d'une carrière artistique déjà brillamment entamée, Jordan ne peut longtemps se soustraire à l'irrésistible attraction qu'exerce sur lui la sulfureuse Vanessa Cole, personnalité troublante et troublée, prétendument victime, dans son enfance, d'agissements pervers de la part de ses insoupçonnables parents. Au sein du cadre majestueux et sauvage d'une nature préservée pour le seul bénéfice de quelques notables de la société new-yorkaise, les feux d'artifice célébrant la fête de l'Indépendance ont éclaté dans le même ciel que traverse, de l'Allemagne à l'Amérique, le zeppelin Hindenburg bardé de croix gammées et d'où s'abattront aussi les bombes qui vont détruire Guernica... Sur les rives du lac, Jordan Groves et Vanessa Cole s'approchent l'un de l'autre, l'avenir du premier déjà confisqué par le passé de la seconde, pour explorer leurs nuits personnelles dont l'ombre s'étend sur chacun de ceux qui les côtoient.


Le choix géographique de ce récit que sont les Adirondacks joue un rôle central dans ce roman : non seulement Russell Banks connaît très bien cette région (il y vit depuis plus de vingt ans) mais il arrive à transformer cet immense espace naturel américain à la nature préservée et retirée du monde en un huit clos étouffant dans lequel se jouera le drame. Autant vous le dire tout de suite, les Adirondacks constituent la bonne surprise de ce roman car malheureusement l’auteur tombe dans pas mal de chausse-trappes pour le reste …

L’histoire quant à elle se déroule fin des années 1930, époque de la montée du fascisme en Europe et du début de la guerre républicaine en Espagne, alors que l’Amérique des nantis profitent dans l’insouciance et l’opulence des joies de la vie. Car s’ils ont miraculeusement échappé aux affres de la grande dépression, il n’en sera pas de même pour une grande majorité de la population, obligés dorénavant de vivre à leurs crochets en tant qu’employés ou subalternes. Ce contexte historique permet à l’auteur d’alterner les chapitres, ceux consacrés aux événements qui se dérouleront dans les Adirondacks et ceux se passant en Europe, quelques mois plus tard. J’ai trouvé cette alternance de chapitres assez superficielle et inutile : si les chapitres « américains » sont bien développés, les chapitres « européens » sont tellement pauvres et inconsistants qu’ils n’apportent rien, si ce n’est dévoiler en quelques mots ce qu’adviendront les personnages principaux.

Car contrairement à ce que nous avait habitué Russell Banks auparavant, il s’intéresse cette fois-ci moins au contexte historique et politique qu’à l’évolution de ses personnages. Reste l’analyse des classes sociales d’une société ou d’un microcosme, toujours très présente dans ses oeuvres.

Parmi les personnages principaux, il y a notamment Jordan Groves, un artiste de gauche marié et père de deux enfants, issu d’une famille modeste et aujourd’hui célèbre et fortuné, aventurier à ses heures et homme aux multiples conquêtes féminines. Cet homme est intéressant dans la mesure où il vit sans cesse dans la contradiction : pétri de sympathies politiques socialistes, il enrage de devoir sa notoriété et son confort de vie à ses clients fortunés, rendant leurs relations souvent conflictuelles et des plus ambiguës, ce qui ne l’empêche pas de tomber sous le charme vénéneux de la riche héritière new-yorkaise Vanessa Cole, fille d’un de ses riches clients et femme à scandales qui fait les gros titres des tabloïd américain de par ses frasques et ses divorces multiples. Il y a aussi d’autres personnages, dont la très belle Alicia, femme délaissée de Jordan Groves qui prendra pour amant un guide de la réserve. Notez que Vanessa Cole m’a fait énormément penser à Zelda Fitzgerald, et on peut se demander dans quelle mesure l’auteur ne s’est pas inspiré de « Gatsby le magnifique » de Francis Scott Fitzgerald dans la description des personnages et le gouffre des différences sociales inconciliables, les contraires s’attirant mais ne se rencontrant jamais réellement.

Enfin bref, on sent bien que cette histoire finira mal et conduira au drame, mais Russell Banks crée quand même la surprise en empruntant plusieurs chemins tortueux (et parfois peu crédibles) pour nous y mener. Malheureusement, on ne s’attache pas du tout aux personnages, aux postures souvent trop appuyées et empruntées, nous laissant au final assez indifférents quant à leur devenir.

Cela n’en fait pas pour autant un mauvais roman, disons simplement que « La réserve » est une œuvre mineure d’un des plus grands auteurs contemporains américains, ce qui est tout de même gage d’une certaine qualité. Mais si vous ne devez lire qu’un seul roman de cet auteur, lisez plutôt l’excellentissime « American Darling », un de mes plus grands coups de cœur de ces dernières années.


lundi 2 novembre 2009

Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès

Quatrième de couverture

Eléazard von Wogau, héros inquiet de cette incroyable forêt d'histoires, est correspondant de presse au fin fond du Nordeste brésilien. On lui laisse un jour un fascinant manuscrit, biographie inédite d'un célèbre jésuite de l'époque baroque. Commence alors une enquête à travers les savoirs et les fables qui n'est pas sans incidences sur sa vie privée. Comme si l'extraordinaire plongée dans l'univers d'Athanase Kircher se répercutait à travers les aventures croisées d'autres personnages, tels Elaine, archéologue en mission improbable dans la jungle de Mato grosso, Moéma, étudiante à la dérive, ou bien Nelson, jeune gamin infirme des favelas de Pirambu qui hume le plomb fondu de la vengeance.

Nous sommes au Brésil, dans le pays des démesures. Nous somme aussi dans la terra icognita d'un roman monstre. On songe au réalisme magique des Borges et Cortazar, à Italo Calvino ou Umberto Eco, ou encore Potocki et son Manuscrit trouvé à Saragosse, sans jamais épuiser la réjouissante singularité de ce roman palimpseste qui joue à merveille des mises en abyme et des vertiges spéculaires.


J’ai lu ce gros pavé - près de 800 pages - comme un roman feuilletonesque, reprenant chaque jour ma lecture en lisant un chapitre ou deux, contente de retrouver tous ces personnages et de poursuivre mon voyage dans le temps - à la lecture du manuscrit inédit trouvé à la Bibliothèque nationale de Palerme, datant du XVIIe siècle et portant sur le très célèbre (à son époque du moins) Athanase Kircher, mais également dans l’espace - le Nordeste brésilien contemporain occupant la place centrale de ce récit dantesque (surtout dans sa dernière partie) et picaresque à la fois.

Ce roman est très difficile à résumer de par sa richesse, sa complexité, son foisonnement et son érudition : roman d’aventure mais aussi psychologique, philosophique, historique, politique, il y en a pour tous les goûts ! Sachez néanmoins que nous suivons la destinée de plusieurs personnages plus ou moins entremêlés et que l’auteur ne se prive pas de faire quelques parallèles entre l’époque baroque et la société contemporaine, que ce soit au niveau des croyances, des rites, des prises de drogues hallucinogènes, de la quête des origines et de la vérité, de la recherche d’un savoir et d’un idéal souvent trompeur et finalement assez décevant. Sachez également que ce roman sombre petit à petit dans une certaine noirceur et un pessimisme certain, pouvant désarçonner et troubler quelque peu le lecteur…

Un regret tout de même : j’aurai aimé mieux connaître les personnages, qui manquaient parfois un peu d’épaisseur et d’espace pour se mouvoir et se développer comme ils l’auraient mérité. Cela peut sembler paradoxal vu le nombre conséquent de pages du roman mais il aurait peut-être fallu soit restreindre le nombre de personnages soit leur laisser plus d’espace pour leur permettre de se déployer pleinement, ayant eu trop souvent le sentiment de les survoler alors que j’aurai tant voulu m’attarder un peu plus à leurs côtés. Même frustration en ne sachant pas trop ce que deviendront certains personnages à la fin du récit, ayant eu l’impression de les abandonner un peu trop rapidement à mon goût.

A noter que les éditions Zulma nous offrent là un beau livre dans tous les sens du terme, ayant eu beaucoup de plaisir au toucher des pages et de la couverture. Et bien oui, je suis sensible à ce genre de détails qui apportent un plus et qui participent grandement à mon plaisir de lectrice ;-)

Et pour terminer ce billet, une petite citation piochée dans ce roman fleuve, tellement pleine de véracité et de bon sens :

« La certitude d’être dans son bon droit est toujours le signe d’une vocation secrète pour le fascisme ». In Carnets d’Eléazard, chapitre XII, p. 303

samedi 31 octobre 2009

La vie aux aguets de William Boyd

Quatrième de couverture

Pendant la canicule de l’été 1976, dans la campagne oxonienne, une jeune femme rend visite à sa mère, dont les propos la désarçonnent. Que penser en effet quand votre mère si anglaise, si digne, vous annonce tout de go qu’elle n’est pas Sally Gilmartin mais Eva Delectorskaya, une émigrée russe et une ex-espionne de haut vol ? Et pourtant Ruth Gilmartin doit s’y résoudre : tout est vrai. Depuis trente et quelques années, pour tenter de retrouver la sécurité, voire sauver sa peau, Sally-Eva a échafaudé avec soin le plus vraisemblable des mensonges. Au fil de la lecture du mémoire que lui remet sa mère, Ruth voit sa vie basculer. À qui se fier ? À personne justement, comme le voulait la règle numéro un du séduisant et mystérieux Lucas Romer qui a recruté Eva en 1939 pour les services secrets britanniques. Mais Ruth comprend. Si Eva se découvre maintenant, c’est qu’elle a besoin de l’aide de sa fille pour accomplir sa dernière mission : régler une fois pour toutes son compte à un passé qui, du Nouveau-Mexique à un petit village de l’Oxfordshire, s’acharne à vouloir rattraper une vie, déjà depuis longtemps, habitée par la peur.
 
Les nombreux billets parus sur ce roman m’avaient donné envie de le lire, et grand bien m’en a fait. Quel bon roman d’espionnage que voilà : suspense, portraits intimistes, rythme bien mené, finesse et ton juste, faits historiques admirablement romancés, écriture fluide, un roman qu’on ne lâche plus dès les premières lignes et qui procure un très agréable moment de lecture, idéal pour se détendre sans être dénué d’intérêt dans la mesure où je ne connaissais pas les faits historiques évoqués (à savoir les manipulations diverses de l’opinion publique américaine par les services secrets britanniques – la BSC - dans les années 39-41 afin d’amener les Etats-Unis à rejoindre l’Angleterre dans le conflit européen en vue d’écourter la guerre et d’accélérer la victoire contre l’Allemagne nazie).

Autant j’avais été déçue à la lecture de son recueil de nouvelles paru en 2005 « La femme sur la plage avec un chien » (constituant de ce fait une très mauvaise entrée en matière dans l’œuvre de Boyd), autant je vous conseille « La vie aux aguets » du même auteur. Je suis donc plus que partante pour lire d’autres histoires de William Boyd mais vu qu’il semble capable du meilleur comme du pire, n’hésitez surtout pas à me conseiller l’un ou l’autre de ses romans que vous avez particulièrement apprécié.

jeudi 29 octobre 2009

Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé

Extrait

Les vies se transforment en trajectoire. Les oscillations, les hésitations, les choix contrariés, les déterminations familiales, le libre arbitre réduit comme peau de chagrin, les deux pas en avant trois pas en arrière sont tous gommés finalement pour ne laisser apparaître que le tracé d’une comète. C’est ainsi qu’Itxaga devint peu à peu ce qu’il est encore et que, de loin, on ne pouvait lui imaginer une autre vie que la sienne.

 
Mon avis

Véronique Ovaldé avait déjà retenu mon attention lors de la lecture de son roman Déloger l’animal, paru en 2005. Un sujet original à l’atmosphère étrange, mélancolique et onirique, le tout porté par une plume poétique et un auteur que j’allais suivre sans aucun doute. Et j'ai retrouvé avec plaisir la plume gracieuse de Véronique Ovaldé, avec cette touche originale de réalisme magique qui la distingue de la plupart des écrivains français contemporains. Avec ce roman sur la filiation et la transmission, la féminité et la maternité, la fragilité et la faiblesse des femmes mais aussi leur désir d’émancipation et leur rage de vivre malgré le poids du passé, Véronique Ovaldé m’a conquise définitivement !


Quatrième de couverture

Quelque part dans une Amérique du Sud imaginaire, trois femmes d'une même lignée semblent promises au même destin : enfanter une fille et ne pouvoir jamais révéler le nom du père. Elles se nomment Rose, Violette et Vera Candida. Elles sont toutes éprises de liberté mais enclines à la mélancolie, téméraires mais sujettes aux fatalités propres à leur sexe. Parmi elles, seule Vera Candida ose penser qu'un destin, cela se brise. Elle fuit l'île de Vatapuna dès sa quinzième année et part pour Lahomeria, où elle rêve d'une vie sans passé. Un certain Itxaga, journaliste à L'Indépendant, va grandement bouleverser cet espoir. Un ton d'une vitalité inouïe, un rythme proprement effréné et une écriture enchantée. C'est ce qu'il fallait pour donner à cette fable la portée d'une histoire universelle : l'histoire des femmes avec leurs hommes, des femmes avec leurs enfants. L'histoire de l'amour en somme, déplacée dans l'univers d'un conte tropical, où Véronique Ovaldé a rassemblé tous les thèmes - et les êtres - qui lui sont chers.



lundi 19 octobre 2009

Lait noir de Elif Shafak

Elif Shafak nous parle de la maternité dans ce récit autobiographique dans lequel l’auteur s’interroge quant à la possibilité de pouvoir combiner maternité et écriture, en évoquant le choix de vie de quelques grandes dames de la littérature telles que Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, George Sand, Doris Lessing, Ursula K. Le Guin, Zelda Sayre Fitzgerald et d’autres poètes ou romancières turques moins connues sous nos latitudes. Un constat s’impose, il n’y a pas de réponse toute faite à cette question ni de lignes directrices majeures mais une multitude d’aménagements et d’accommodements divers, propre à chaque femme.

« Une règle est restée inchangée jusqu’à nos jours : les écrivains masculins sont avant tout perçus comme des écrivains, ensuite comme des hommes. Quant aux femmes écrivains, elles sont d’abord femmes, puis écrivains. »

La question de l’écriture et de la maternité sera également exploitée de manière originale et humoristique par le biais des ‘petites voix intérieures’ de l’auteur, chaque voix représentant une facette de sa personnalité et s’exprimant par l’intermédiaire d’une petite créature têtue et indocile : six avatars répondant aux doux noms de Miss Cynique lntello, Miss Ego Ambition, Miss Intelligence Pratique, Darne Derviche, Maman Gâteau et Miss Satin Volupté. Six dames qui tenteront, chacune à leur tour, de s’imposer aux autres avec tous les dégâts que cela occasionnera, notamment lors de l’épisode dans lequel Miss Cynique lntello et Miss Ego Ambition s’allieront pour fomenter un putsch afin de prendre la direction du Chœur des voix intérieures.

Mais l’amour en décidera autrement et un an et demi après son mariage, Elif Shafak se retrouve enceinte. Le récit prend à ce moment là la forme d’un journal de grossesse dans lequel l’auteur revient, semaine après semaine, sur son état mais aussi ses angoisses, pensées, peurs et appréhensions diverses, certaines expériences se révélant très ‘couleurs locales’ :


« 38e semaine Cette semaine, j’ai compris et dû admettre que le corps d’une femme enceinte ne lui appartient pas en propre mais appartient à la société. A toutes les femmes de la société, plus exactement. Chaque fois que je sors dans la rue, il faut toujours que de parfaites inconnues viennent me toucher mon ventre. J’ai beau vouloir m’esquiver, leurs mains tâtent et tapotent mon bidon.


[…] Dans la rue, dans le minibus, dans les ferrys, dans les cafés, je vois sans cesse des femmes venir vers moi, me poser des questions et y aller de leurs commentaires. Elles me font part de leurs propres expériences et de ce qu’elles ont entendu dire. Si par hasard l’une d’elles mange quelque chose à côté de moi, elle m’en offre aussitôt la moitié. J’ai beau refuser, rien n’y fait, elles insistent. Si bien que, toute la journée, je me promène en mangeant la moitié des sandwichs, des pâtisseries et des kokoreç des autres. Le fait que nous ne nous recroiserons probablement plus jamais n’a aucune espèce d’importance. En présence de la grossesse, il n’y a plus de formalités. Ni formalités ni intimité.»

Après l’accouchement, Elif Shafak connaîtra une longue dépression, plus connue sous le nom dépression postnatale ou dépression post-partum :

« L’après-accouchement est une mer si vaste que tu ne saurais dire de quel côté se trouve le rivage. Tu te réveilles et te retrouve sur un radeau au beau milieu de l’océan. Le bleu des eaux exerce un tel empire sur ton âme que tu penses ne plus jamais pouvoir rejoindre la civilisation ni jamais redevenir comme avant. »

Cette dépression post-partum sera également abordée de manière très pratique, par le biais d’un test (souffrez-vous de dépression après votre accouchement ? Pour le savoir, répondez à ce test) mais également par celui des différents traitements envisageables.

« Lait noir » de Elif Shafak est un récit très réussi qui traite en profondeur du sujet délicat de la maternité, sans pour autant être dénué d’humour et de légèreté. Une belle découverte en ce qui me concerne, n’ayant jamais lu l’auteur auparavant. Etant toujours très méfiante à l'égard des grands succès populaires, rencontrant rarement mes attentes, je n’ai toujours par lu ses deux romans les plus connus, à savoir « La Bâtarde d'Istanbul » et « Bonbon Palace », deux romans que je me déciderais peut-être à lire finalement, tant ce récit m’a plu.


mardi 13 octobre 2009

Jan Karski de Yannick Haenel

Si la figure centrale du livre est bien évidemment Jan Karski, ce récit s’articule également autour de plusieurs axes principaux tels que le devoir et la responsabilité du témoin, la question polonaise, l’extermination des juifs et la complicité passive des Alliés qui ‘savaient’.

Un récit découpé en trois parties qui se complètent et se juxtaposent afin de mieux approcher le parcours insensé d’un homme porteur d’un message ultime qu’il ne cessera de clamer à la surface du monde, un homme devenu malgré lui un personnage digne de la mythologie grecque, ne devant rien envier à cette pauvre Cassandre douée du don de prophétie mais condamnée à ne jamais être entendue.

La première partie reprend le témoignage de Jan Karski face à la caméra de Claude Lanzmann lors du tournage de La Shoah , la deuxième partie est un résumé de l’autobiographie de Jan Karski et la troisième partie est celle romancée par Yannick Haenel, chaque partie n’étant jamais redondante par rapport à l’autre mais offrant un éclairage différent et complémentaire.

Une évidence s’impose : la vie de Jan Karski est absolument incroyable, et le résumé de son autobiographie dans la deuxième partie n’est pas de trop pour nous aider à mieux comprendre et saisir le chemin parcouru par Jan Karski durant la guerre : prisonnier par les Soviétiques, remis aux mains des Allemands, il s’évade et rejoint la Résistance avant d’être repris par la Gestapo pour mieux s’évader une nouvelle fois et rejoindre définitivement la Résistance.

Jan Karski aborde souvent la question polonaise et son sentiment d’injustice lorsque les Alliés abandonne la Pologne, que ce soit lors du démantèlement du pays que lors de l’insurrection de Varsovie, laissant les Polonais se faire massacrer. Une Pologne continuellement abandonnée par l’Europe, par l’histoire, par la mémoire du temps. Pourtant, la Pologne n’a aucune leçon a recevoir de personne : son gouvernement n’a jamais pactisé avec l’occupant nazi et la résistance s’est mise en place dès l’invasion des communistes et des nazis.

Mais pendant que la Pologne vit une guerre d’occupation, le peuple juif polonais est confronté à la fin du monde et à l’extermination. Et c’est bien sa rencontre avec deux hommes juifs, un sioniste et un leader du Bund, qui changera à jamais sa destinée. Ces hommes ont besoin d’un témoin afin qu’il prévienne les Alliés que les Juifs d'Europe sont en train de se faire exterminer.

Jan Karski veut les aider : il fera un rapport à Londres et parlera du sort des juifs aux membres des gouvernements anglais et américains, qui - sans défense - ont besoin que les puissances alliés leur viennent en aide. Il ne se contentera pas d’être un simple porte-parole mais deviendra un témoin oculaire, de manière a être le plus convainquant possible aux yeux du monde pour demander leur intervention. Pour ce faire, ces deux hommes lui proposent de se rendre avec eux dans le ghetto de Varsovie, en y pénétrant par un passage secret qu’utilise la Résistance : une maison dont la porte d’entrée donne à l’extérieur du ghetto et dont la cave mène à l’intérieur.

« Cette maison, écrit Jan Karski, était devenue comme une version moderne du fleuve Styx qui reliait le monde des vivants avec le monde des morts. »

Pour délivrer son message, Jan Karski n’hésitera pas à traverser l'Europe en guerre, alerter les Anglais et rencontrer le président Roosevelt en Amérique. Un témoignage qui sera écouté mais jamais entendu par les élites, un témoignage qui ne changera rien, qui n’ébranlera pas la conscience du monde, qui n’empêchera pas l’extermination de la population juive d’Europe, alors que les Alliés ‘savaient’ mais préféraient faire semblant de ne pas savoir : jouer l’ignorance était bien plus facile pour justifier une non-intervention. Pour Jan Karski, ne rien vouloir savoir, c’était nier son indifférence au sort de milliers de juifs, ne rien vouloir savoir, c’était les laisser se faire exterminer afin d’éviter leur rapatriement, ne rien vouloir savoir, c’était enfin devenir complice passivement de cette barbarie.

« […] j’ai compris qu’il ne serait plus jamais possible d’alerter la « conscience du monde », comme me l’avaient demandé les deux hommes du ghetto de Varsovie ; j’ai compris que l’idée même de « conscience du monde » n’existerait plus. C’était fini, le monde entrait dans une époque où la destruction ne trouverait bientôt plus d’obstacle, parce que plus personne ne trouverait rentable de s’opposer à ce qui détruit. »

La lecture de « Jan Karski » de Yannick Haenel m’a demandée du temps, non pas que le récit soit long mais parce que j’avais besoin d’interrompre ma lecture pour reprendre mon souffle. Je pourrais d’ailleurs vous en parler encore et encore, citer de nombreux autres passages sensibles, prenants, émouvants, percutants. Lisez-le plutôt !


« Lorsque une fois dans sa vie on a été porteur d’un message, on l’est pour toujours. Au moment où vous fermez l’œil, à ce moment précis où le monde visible se retire, où vous êtes enfin disponible, les phrases surgissent. Alors la nuit et le jour se mélangent, à chaque instant le crépuscule se confond avec l’aube, et les phrases en profitent. La voix tremble un peu, comme une petite flamme. On y croit à peine, on a du mal à la concevoir, mais elle est bien vivante, et quand elle se met en mouvement, ça fait une brève incandescence, quelque chose de timide et rapide à la fois, d’incontestable, qui passe par le chas d’une aiguille. Vous reconnaissez tout de suite la voix des deux hommes du ghetto de Varsovie : comme tous les messagers, vous êtes devenu le message. Jamais un seul jour de ma vie je n’ai réussi à penser à autre chose qu’au message du ghetto de Varsovie, toute ma vie je n’ai fait que penser à ça : penser au message de Varsovie, et lorsque je croyais penser à autre chose, c’est au message de Varsovie que je pensais.» [p.118-119]

samedi 10 octobre 2009

L'Héritage d’Esther de Sándor Marái

Quatrième de couverture

Publié en 1939, L'Héritage d’Esther rassemble en un bref récit tout ce qui fait l'art de Marái. Retirée dans une maison qui menace ruine, engourdie dans une solitude qui la protège, une femme déjà vieillissante voit soudain ressurgir le seul homme qu'elle a aimé et qui lui a tout pris, ou presque, avant de disparaître vingt ans plus tôt. La confrontation entre ces deux êtres complexes - Esther la sage, ignorante de ses propres abîmes et Lajos l'insaisissable, séducteur et escroc - est l'occasion d'un de ces face à face où l'auteur des Braises et de La Conversation de Bolzano excelle. La tension dramatique extrême, l'atmosphère somnambulique, l'écriture sobre et précise font de ce court roman un véritable chef-d'œuvre.

« L’héritage d’Esther » reprend beaucoup de thèmes déjà développés dans son roman « Les braises » : univers bourgeois en déconfiture, délabrement et ruine imminentes, nostalgie et fin d’une époque sans beaucoup de perspectives d’avenirs, huit clos étouffant dans une ancienne demeure qui résiste tant bien que mal à l’usure du temps, présence d’une vieille nourrice silencieuse mais fidèle, résurgence du passé et nécessité d’achever ce qui a été commencé vingt ans plus tôt sans pour autant envisager une quelconque réparation de ce qui fut.

Alors que nous étions assis sur le banc de pierre, je compris brusquement – et de façon désespérante – qu’il vient un moment où l’on ne peut plus rien « réparer ». On vit, on rapièce, on rafistole, on construit et quelquefois, on gâche son existence ; puis, avec le temps, on s’aperçoit que cette vie, telle qu’elle s’est constituée de hasards et d’erreurs, est parfaitement inaltérable. Lajos n’y pouvait plus rien. Lorsque quelqu’un surgit du passé pour annoncer, avec des trémolos dans la voix, qu’il veut « tout réparer », on ne peut que le plaindre et rire de ses intentions. Le temps avait déjà tout « réparé » à sa façon particulière, qui est la seule possible. 

Je suis toujours sous le charme de l’écriture légèrement surannée de Sándor Marái. J’aime aussi beaucoup l'ambiance désenchantée et crépusculaire de ses romans, même si j’ai eu un peu de mal à accepter le sentiment de culpabilité et le sacrifice consentant d’Esther malgré sa sagacité et sa lucidité devant les faits. L’important pour Sándor Marái est visiblement d’aller au bout de son destin, au-delà de la raison, avec le courage d’affronter et d’accepter ses inclinaisons obscures et déraisonnables, en prenant tous les risques dont celui de se perdre…


L'Héritage d’Esther de Sándor Marái, Traducteurs Georges Kassai et Zéno Bianu, Le Livre de Poche, 2003, 155 pages.

1939 pour l'édition originale.

dimanche 4 octobre 2009

L'anneau maudit de Selma Lagerlöf

Selma Lagerlöf (1858-1940) fut la première femme honorée du Prix Nobel de Littérature (1909). Auteur suédois, son œuvre la plus connue n’est autre que Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Peut-être certains d’entre vous se souviendront mieux de l’adaptation en dessin animé japonais « Nils Holgersson », réalisé dans les années 80 par Hisayuki TORIUMI (le petit enfant sur le dos d’un jar qui accompagne les oies sauvages dans leur migration à travers la Suède jusqu'en Laponie, c’est Nils).

Une grande dame de la littérature que j’avais envie de découvrir depuis pas mal de temps, raison pour laquelle je n’ai pas hésité longtemps à me procurer l’excellent conte « L’anneau maudit » lorsque l’occasion s’est présentée.

Ce court récit fantastique nous plonge dans la Suède de roi batailleur Charles XII, plus précisément dans la région du Värmlan, région natale de Selma Lagerlöf qui connaît bien son histoire et les légendes qui la nourrissent.

Le roi Charles XII décide d’offrir, en reconnaissance des loyaux services de son fidèle officier, un anneau d’Or et d’Agathe au général Bengt Löwensköld. Le général Bengt Löwensköld en sera si honoré qu’il exigera d’être enterré, à sa mort, l’anneau au doigt. De quoi attirer malheureusement quelques convoitises…

Selma Lagerlöf reprend à son compte le mythe de l’anneau maudit qui passera de main en main avec tous les accidents, calamités et souffrances qui s’en suivront, feu Bengt Löwensköld ou plutôt son fantôme ne pouvant retrouver le repos qu’au jour où il récupérera l’anneau au doigt.

La lecture de ce court récit suffit à comprendre pourquoi Selma Lagerlöf est un grand écrivain : dès la lecture des premières phrases, vous êtes transportés dans les temps anciens d’une région lointaine avec le sentiment d’écouter l’histoire d’un conte au coin d’un feu de cheminée. Une grande conteuse que Selma Lagerlöf, qui nous livre avec des mots simples mais si convaincants un petit bijou qui mérite vraiment le détour !
 
« La peur » : je sais bien qu’autrefois beaucoup de personnes semblaient ignorer le sens de ce mot. J’ai entendu dire que bien des gens aimaient à se promener sur la glace tout juste formée de la nuit et ne connaissaient pas de plus grand plaisir que de conduire un traîneau mené par des chevaux à un train d’enfer. Certains même ne craignaient point de jouer aux cartes avec le sergent Ahlegård, bien qu’il fût de notoriété publique que son adresse au jeu lui faisait toujours gagner la partie. Je connais aussi quelques gaillards intrépides qui n’avaient pas peur d’entreprendre un voyage un vendredi ou bien de se mettre à table quand le couvert était mis pour treize personnes. Mais je me demande si un seul d’entre eux aurait eu le courage de passer à son doigt l’anneau maudit qui avait appartenu au vieux général Löwensköld, de Hedeby.


lundi 21 septembre 2009

Mort d’un parfait bilingue de Thomas Gunzig

Disons-le d’emblée, j’aime bien Thomas Gunzig : j’aime bien sa bouille, j’aime bien sa fantaisie, son sens du grotesque et du dérisoire, son côté décalé et son ton grinçant. Nous sommes du même âge et nous habitons la même ville, nous avons donc inévitablement quelques points communs, et pas des moindres (lire mon précédent billet portant sur ma lecture 10.000 litres d’horreur pure - Modeste contribution à une sous-culture).

Thomas Gunzig excelle surtout dans l’écriture de nouvelles, sa dernière publication Au Diable Vauvert et s’intitulant Assortiment pour une vie meilleure ne devrait pas le démentir (ce recueil de textes écrits entre 2004 et 2009 rejoindra sans nul doute très prochainement ma PAL déjà bien remplie).

« Mort d’un parfait bilingue » est le premier roman de l’auteur, premier roman pour lequel il empochera un des prix les plus prestigieux de Belgique : le Prix Victor Rossel, en 2001.

Nous sommes en pleine guerre, dans un pays qu’on ne nomme jamais mais qui n’est pas sans rappeler le conflit de l'ex-Yougoslavie. Guerre militaire mais aussi – et surtout - guerre médiatique où les émissions de télé-réalité tiennent le haut du pavé : jamais les sponsors-multinationales n’ont investi autant de sommes astronomiques, raison pour laquelle ils seraient prêts à sacrifier pères et mères sur l’autel de l’audimat.

Roman découpé en deux parties et alternant les chapitres : première partie où Chester est un légume dans une chambre d’hôpital sous les soins d’une garde-malade pas toujours très sympathique surnommée Nicotine, chambre d’hôpital dans laquelle il va petit à petit reprendre ses forces et retrouver la mémoire sur les circonstances de sa présence dans ce triste lieu et deuxième partie dans laquelle nous suivons Chester, mercenaire et assassin par nécessité, sur le chemin de cette drôle de guerre.

Satire de notre société, ce roman ne fait pas dans la dentelle : beaucoup de violence, de cynisme mais aussi d’invraisemblances. Il y a des choses intéressantes mais d’autres nettement moins, cela part un peu dans tous les sens et n’est pas toujours du meilleur goût non plus. Il n’en reste qu’il y a un ‘ton’ propre à l’auteur, mais qui n’est sans doute pas le mieux exploité dans ce premier roman.

mercredi 16 septembre 2009

Les veilleurs de Vincent Message

Quatrième de couverture

Oscar Nexus a tué trois personnes dans la rue, puis il s'est endormi sur les cadavres. Nexus est un marginal auquel son emploi de veilleur de nuit n'a donné qu'un ancrage très fragile dans la réalité. Interné dans une clinique, il est pris en charge par Joachim Traumfreund, un médecin atypique et brillant qui a participé dans sa jeunesse aux mouvements de réforme de la psychiatrie. C'est à lui et à Paulus Rilviero, un officier de police, qu'on confie le soin de tirer au clair les mobiles de Nexus et de déterminer s'il est responsable de ses actes. Afin de se consacrer à ce cas intriguant, Traumfreund transfère le criminel dans une annexe de la clinique, un bâtiment situé dans un coin de montagne que l'hiver isole peu à peu. Une fois sur place, nos deux enquêteurs découvrent que Nexus est un dormeur pathologique qui reprend nuit après nuit le fil du même Grand Rêve. Pour comprendre son crime, Traumfreund et Rilviero vont devoir s'immerger dans cet univers onirique où Nexus mène une véritable vie parallèle. Captivés par les récits du meurtrier, ils sont parfois rattrapés par le doute : comment être sûrs qu'ils n'ont pas affaire à un fabulateur ? A partir de ce fait divers, Les Veilleurs nous entraîne dans une exploration passionnante des territoires de la folie et du sommeil. Reprenant certains codes des grands thrillers hollywoodiens, l'auteur compose une fresque sur la place de l'imaginaire dans la société moderne, plus rationaliste qu'aucune autre, mais aussi fascinée par les mondes virtuels et les faces nocturnes de la réalité.

Comment ne pas être appâté par un tel résumé ? Premier roman très remarqué d’un jeune auteur, qualifié de révélation de la rentrée littéraire 2009 par certaines critiques, « Les veilleurs » ne pouvait que susciter ma curiosité : qu’en était-il de ce roman décrit comme extraordinaire par certains et décevant par d’autres ? Où allais-je me situer sur l’échelle de satisfaction après lecture ? Force est de constater que je me situe à mi-chemin entre les deux extrêmes : si je ne crie pas au génie ni au roman sensationnel, je ne le trouve pas insignifiant ou ordinaire pour autant.

D’abord ce roman est ambitieux, très ou trop peut-être ? Mélangeant allégrement les genres (fiction politico-sociale et psycho-philosophique, polar, science-fiction, thriller), il prend le risque de décourager le lecteur qui peut se perdre dans les méandres du récit, se trouvant emmêlé dans un fatras de questions philosophiques, environnementales, sociétales et relationnelles qui peuvent l’excéder ou du moins l’éloigner de la trame au fur et à mesure de son avancement. Ajoutez à cela certains passages au style un peu lourd et alambiqué et certaines longueurs (on a parfois l’impression de faire du surplace) et vous comprendrez aisément pourquoi certains lecteurs se lassent de l’histoire et finissent même par s’y ennuyer.

Je suis moi-même passée par ces différentes phases si ce n’est que l’intrigue est bien fichue et tient en haleine jusqu’au bout : Nexus est-il un manipulateur de génie, un usurpateur, un fabulateur ou un témoin, une sorte d’homme passerelle entre deux mondes ? Le monde onirique qu’il décrit existe-t-il vraiment ? Peut-il passer d’un monde à l’autre en passant par le sommeil et le rêve ? Cette question nous vrille et nous taraude tout au long du récit, nous poussant à tourner les pages pour connaître la suite du récit, guettant un indice, une phrase, une anecdote pouvant nous mettre sur la voie de la vérité.

Il y a également de très bonnes trouvailles dans cette histoire, dont celle du Bateau-Pierre, œuvre architecturale aux pièces changeantes et mouvantes d’un ingénieur délirant - ancien patient du clinicien Joachim Traumfreund qui la lui transmet en remerciement de ses soins - une immense maison perdue et totalement isolée dans les montagnes et dans laquelle vont se retrouver les protagonistes.

Au final, un premier roman touffu, ambitieux, qui ne fait pas dans la facilité mais qui se perd quelquefois, ne manquant certes pas de qualités sans pour autant être dénué de certains défauts. Un premier roman qui n’a peut-être pas soulevé chez moi une adhésion sans réserve mais qui m’a intriguée et fait passer un bon moment de lecture. L’auteur est jeune et cela se sent. Mais il a sans conteste du talent, et je suis bien curieuse de découvrir la suite de son œuvre lorsqu’il gagnera en maturité (l’auteur n’a que 26 ans après tout) et en simplicité, dans le bon sens du terme.
« Plusieurs personnes intelligentes affirment que l’homme n’est pas une chose en soi mais une histoire qu’il se raconte à lui-même. On pourrait de la sorte construire sa vie par la parole. Je n’ai aucun moyen de savoir si cette proclématie est vraie. Si je décide de l’admettre, ça me laisse de la marge : je suis un homme capable de parler longtemps, de mettre sur pied des dizaines d’histoires minuscules ou de leur servir le Grand Récit. Je ferai de Nexus ce que je souhaite, jamais ce qu’ils attendent de moi. Avouons : je m’y suis pris très en avance. J’ai déjà commencé. »

Les veilleurs de Vincent Message, Éditions du Seuil, Collection Points, 2 septembre 2010, 760 pages
Première édition dans la Collection Cadre Rouge des Éditions du Seuil, 20/08/2009, 636 pages