samedi 31 janvier 2009

Les sentinelles des blés de Chi Li

Nous sommes aujourd’hui le 21 juin, une date pareille aux autres pour le commun des mortels mais une date particulière dans la vie de Mingli, plus exactement une date qui porte malheur.
Cette année, une marque rouge tracée à la date d’aujourd’hui sur le calendrier souligne la disparition depuis exactement trois mois de sa fille adoptive Rongrong.
 
« A-t-on jamais vu un enfant ne pas donner signe de vie à ses parents pendant trois mois ?  Il est vrai que cette fille est ambitieuse.  Elle est tellement avide de réussir et de gagner de l’argent, tellement absorbée par ce qu’elle fait, qu’elle est capable d’en oublier sa famille. »
 
Sa fille, âgée de 20 ans, semble effectivement plus préoccupée par sa réussite professionnelle que par sa famille, un peu à l’image de cette Chine aventurière et affairiste d’aujourd’hui.
 
« Quand une chose qui aurait dû rester petite grossit démesurément, elle inspire l'horreur. Rongrong, ma fille, serait-elle devenue trop grande ? »
 
Pour conjurer le sort qui s’acharne sur elle habituellement à cette date et combattre son mauvais pressentiment, Mingli décide, contre l’avis de son époux, de suivre ses instincts et de prendre congé afin de partir pour Pékin à la recherche de sa fille.
 
C’est à travers cet étonnant voyage que Mingli, quadragénaire habituellement plus effacée et considérée à tord comme une personne un peu naïve et simplette, nous fera quelques confidences sur sa vie, son couple, son pays, son enfance, ses premiers émois mais aussi sur les valeurs ancestrales et les tourments de la vie moderne.
 
« Jadis, nous faisions attention au moindre détail de la vie quotidienne, nous étions économes, travailleurs, il ne fallait rien négliger, chaque tâche devait être accomplie avec soin. Dans cette existence soigneusement réglée, le temps s'écoulait lentement, de sorte que nous n'en avons rien oublié. Quand nous passons la main sur cette vie, il nous semble l'entendre craquer sous nos doigts. Alors qu'aujourd'hui, la vie est devenue tellement banale qu'on ne se souvient même plus de ce que l'on a fait la veille. »
 
L’amitié et la maternité se seront pas en reste, car Mingli nous livrera également les instants précieux de son enfance partagée avec son amie Ruifang, au milieu des sentinelles des blés, ces graminées que le père de Mingli, un éminent agronome, leur avait appris à reconnaître. Elle reviendra également sur les circonstances tragiques qui la mèneront à l’adoption de Rongrong, qui n’est autre que la fille biologique de son amie d’enfance Ruifang, aujourd’hui en institut psychiatrique.
 
« Ce sont mes compagnons de nage, l'histoire de ma vie et les témoins de mon existence. Ils sont les rambardes qui empêchent ma vie de s'égarer. »
 
Sans oublier les improbables rencontres qui se présenteront sur sa route…
 
J’ai beaucoup aimé ce court récit qui s’apparente à une méditation sur le sens de la vie. Il y a beaucoup de sagesse dans les paroles de Mingli, incarnation parfaite de ces femmes habituellement soumises qui ont appris à se taire tout en n’en pensant pas moins. Chi Li lui donne la parole par l’entremise d’une plume aussi poétique qu’élégante. Une très belle découverte pour ma première lecture de cette auteure, souvent qualifiée d'écrivain néo-réaliste par sa présentation des multiples facettes de la société chinoise.  « Les sentinelles des blés » est son huitième et dernier roman traduit en français à ce jour. 


samedi 24 janvier 2009

Seul dans le noir de Paul Auster

Quatrième de couverture
 
Contraint à l'immobilité par un accident de voiture, August Brill, critique littéraire à la retraite, trouve refuge contre les inquiétudes des temps présents et le poids des souvenirs qui l'assaillent lors de ses innombrables insomnies en se racontant une nuit l'histoire d'un monde parallèle où le 11 septembre n'aurait pas eu lieu et où l'Amérique ne serait pas en guerre contre l'Irak mais en proie, "ici et maintenant", à une impitoyable guerre civile.
 
« Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le grand désert américain.  A l’étage, ma fille et ma petite-fille sont endormies, seules, elles aussi, chacune dans sa chambre : Miriam, quarante-sept ans, ma fille unique, qui dort seule depuis cinq ans, et Katya, vingt-trois ans, la fille unique de Miriam, qui a dormi quelque temps avec un jeune homme du nom de Titus Small mais Titus est mort et maintenant Katya dort seule avec son cœur brisé.»
 
J’ai longtemps hésité, le roman à portée de main dans une librairie, de me procurer le dernier roman de Paul Auster. Pour finalement craquer, au cas où…

Je m’explique : Paul Auster est certainement l’auteur que j’ai le plus lu dans ma vie.
Mais force est de constater que la magie ne prenait plus du tout à la lecture de ses derniers romans, que je trouvais aussi longs que pesants et ennuyeux. Que l’époque de ses meilleurs écrits, je cite en vrac « Le voyage d’Anna Blume », « Moon Palace », « La musique du hasard », « Mr Vertigo » ou « Smoke, suivi de Brooklyn Boogie », me semblait bien lointaine ! Je me souviens encore avec quelles déceptions et déconvenues je tournais les dernières pages de « La nuit de l’oracle » ou « Le livre des illusions », sans parler de mon abandon du roman « Dans le scriptorium ».

C’est vous dire mon appréhension en abordant « Seul dans le noir ».
Et bien j’avais tout faux ! Car au final, j’ai aimé ce dernier roman, avec en bonus cette impression d’avoir retrouvé le Paul Auster que j’appréciais tant à ses débuts.  Pas qu'il soit  sans défaut ni son meilleur à ce jour, mais j’ai enfin réentendu cette petite musique austérienne qui me manquait tant dans ses dernières publications. Du coup, je n’ai aucune envie de décortiquer ou d’analyser ce qui m’a tellement plu ou moins plu dans ce roman. Je préfère demeurer dans le vague et le flou du ressenti. Difficile dans ces conditions d’écrire un billet, mais j’avais aussi envie de vous dire que j’avais aimé ce dernier Auster là. Et qu’il m’a furieusement donné envie de relire ceux que j’avais tant aimés dans le passé. Et pour ceux qui ne connaissent pas encore Paul Auster, je ne peux que vous conseiller de commencer par un de ses romans publiés entre la fin des années 80 et le début des années 90, ils sont plus que bons ! 


samedi 17 janvier 2009

La Pluie, avant qu'elle tombe de Jonathan Coe

La Pluie, avant qu'elle tombe est le dernier roman de Jonathan Coe, un auteur que j’aime beaucoup et qui ne m’a jamais déçue. Ce roman ne fera pas exception à la règle, même si je le trouve très différent de ceux que j’ai lus précédemment.

Revenons d’ailleurs un peu à ses précédents romans avant de commenter sa dernière parution, qui surprendra ses fans de la première heure. Jonathan Coe, considéré comme l'un des auteurs majeurs de la littérature britannique actuelle, a connu son premier succès en France avec son époustouflant roman Testament à l’anglaise. Satire au vitriol de l'establishment britannique des années Thatcher à travers l'analyse de chaque membre d'une illustre famille anglaise occupant tous les postes-clés dans l'Angleterre des années quatre-vingt, Jonathan Coe combine analyse politique, sociale, psychologique avec ce qu'il faut d'humour british et de cynisme pour nous concocter un roman d'une grande réussite. Suite à cette grande fresque du temps du thatchérisme, il poursuivra dans la même veine politique avec le dyptique Bienvenue au club et Le cercle fermé, mais cette fois en abordant les années 70 dans le premier tome et le blairisme des années 90 dans le second tome. Si ces deux ouvrages sont à nouveau très ancrés dans la vie politique de l’Angleterre contemporaine, Jonathan Coe n’en oublie pas pour autant de combiner la petite histoire à la grande histoire en suivant pendant toutes ces années l’évolution de ses personnages, de l’adolescence à l’âge adulte. Le cercle fermé approfondit notamment le passage délicat de la quarantaine, âge charnière où tous nos choix et nos actes se confrontent à nos idéaux de jeunesse et où l’heure de régler les questions laissées en suspend s’impose pour aller de l’avant au risque de rester sur les quais définitivement. Pour être tout à fait honnête, je pense que ses autres romans, Les nains de la mort et La femme de hasard, jouent sur un autre registre que ceux cités ci-dessus mais je ne saurais en dire plus dans la mesure où je ne les ai pas encore lus.

Son dernier roman, La Pluie, avant qu'elle tombe , se différencie nettement de ses précédents romans politiques dans la mesure où il se veut plus intimiste que ces prédécesseurs. S’il délaisse la critique politique teintée d’ironie toute britannique, c’est pour mieux nous mener vers un roman plus sombre et plus mélancolique que jamais, plus centré aussi sur une même thématique et une même tonalité. Un roman plus simple, plus linéaire, plus feutré, à l’intrigue moins complexe mais au récit plus pur, plus intime, plus grave, plus concentré aussi.

La Pluie, avant qu'elle tombe est l’histoire de trois générations de femmes, Beatrix, Thea et Imogen. Si nous transmettons notre matériel génétique à notre descendance, nous lui transmettons également nos doutes, nos frustrations, nos colères, nos nœuds jamais dénoués, nos douleurs aussi. Il se fait que cette transmission sur trois générations de femmes, mères et filles se léguant le malheur en héritage, aura un témoin : Rosamond, une vieille tante qui vient de décéder. Rosamond s’en est allée en laissant au préalable une confession enregistrée adressée à la mystérieuse Imogen, perdue de vue depuis des années. S'appuyant sur vingt photos soigneusement choisies, Rosamond laisse libre cours à ses souvenirs et raconte, des années quarante à aujourd'hui, l'histoire de ces trois femmes. Quatre cassettes de 90 minutes que nous écouterons à notre tour et où seront commentés les photos d’un album imaginaire au son de la voix d’une femme aujourd’hui disparue…

Si nous entrevoyons quelque peu l'Angleterre de la seconde moitié du XXe siècle (que ce soit l’Angleterre sous le Blitz, la vie rurale dans le comté du Shropshire après la guerre ou la difficulté de vivre son homosexualité dans les années 70), ce n’est définitivement pas le propos de Jonathan Coe. Il privilégie avant tout le romanesque et le roman psychologique où la fragilité des existences, l’engrenage des répétitions, l’absence du hasard et le poids de la destinée se font la part belle, au point qu’il pourrait susciter à ce niveau une certaine irritation aux tenants d’une vie librement choisie.

Pour terminer ce billet, je dirais que ce roman ne ressemble pas à ces prédécesseurs dans sa forme mais bien dans le fond, certaines thématiques et certaines tonalités refaisant invariablement surface, comme la nostalgie, la mélancolie, le doute ou le regret, qui semblent ici bien plus marqués dans la mesure où il ne recourt plus à cet humour et cette causticité qui faisaient un peu sa marque de fabrique et qui contrebalançaient dans ses précédents romans cette gravité pourtant déjà bien présente.

Un mot aussi sur l’écriture très fluide et très agréable de l’auteur, ce qui ne gâche rien.


mercredi 14 janvier 2009

Titus d’enfer de Mervyn Peake

Mervyn Peake (1911 – 1968) est un poète et écrivain anglais qui se fit connaître de son vivant comme l’un des plus grands caricaturistes de son temps. Il faudra attendre son décès pour que l’on reconnaisse en lui le romancier génial, digne héritier de Rabelais, de Swift et des frères Grimm. Le rapprochement le plus convaincant demeure toutefois la référence à Italo Calvino du Baron Perché et du Chevalier inexistant.
 
Il est bien difficile de définir l’œuvre de Mervyn Peake. Elle est tellement atypique qu’elle se dérobe à toute simplification ou définition sommaire. Farce, récits fantastiques où se mêlent l’humour, le grotesque et l’inquiétant, lieux étranges et gigantesques, folie des personnages, tous aussi hallucinés les uns que les autres, il est bien difficile d’attribuer une étiquette toute faite à tant d’originalité. Le plus connu de ses écrits étant « La trilogie de Gormenghast », « Titus d’enfer » constituant le premier volet de cette trilogie. Autant vous le dire tout de suite, en lisant « Titus d’enfer », j’avais l’impression d’avoir un OVNI entre les mains tellement son roman est original et bien construit, le tout porté par une écriture des plus limpides. Rien d’étonnant à ce que Mervyn Peake soit repris comme l'une des influences majeures de la fantasy anglo-saxonne.
 
Pourtant le sujet est d’une grande simplicité. Nous sommes dans le château de Gormenghast, un château aux dimensions effroyables et monumentales, véritable labyrinthe dans lequel, simples lecteurs que nous sommes, nous nous perdons bien volontiers. Gormenghast, personnage à part entière du roman, est aussi et avant tout la propriété des comtes d’Enfer, noble lignée présente dans les lieux depuis des siècles.
 
« Gormenghast, du moins la masse centrale de la pierre d’origine, aurait eu dans l’ensemble une architecture assez majestueuse, si les murs extérieurs n’avaient été cernés par une lèpre de demeures minables.  Ces masures grimpaient le long de la pente, empiétant l’une sur l’autre jusqu’aux remparts du château, où les plus secrètes s’incrustaient dans les épaisses murailles comme des arapèdes sur un rocher.  Une ancienne loi permettait à ces taudis de vivre dans une intimité glaciale avec la forteresse qui les surplombait. Sur les toits irréguliers s’allongeaient, saison après saison, les ombres des contreforts rongés par le temps, des tourelles altières et brisées, et surtout la grande ombre de la tour des Silex.»
 
Lord Tombal, l’actuel maître des lieux et le 76ème comte d'Enfer, y vit avec son épouse Gertrude et sa fille Fuchsia. Lady Gertrude est une femme étrange et colossale, isolée dans ses appartements et vivant entourée de ses chats blancs et perpétuellement accompagnée d’une multitude d’oiseaux dans ses moindres déplacements.  Fushia d’Enfer est une jeune fille solitaire et taciturne d’environ une quinzaine d’années, aux cheveux noirs et sauvages. Cora et Clarisse d’Enfer, les deux sœurs jumelles de Lord Tombal, deux idiotes aussi molles d’esprit que de corps, vivent également à ses côtés.
 
La seule occupation de cette famille consiste à accomplir scrupuleusement des rites fixés par une tradition ancestrale, en dehors de quoi ils sont totalement livrés à eux-mêmes, ou devrais-je dire à leur folie individuelle. Ces rituels, aussi absurdes qu’étranges et dont la signification échappe depuis longtemps aux membres de la famille,  sont présidés par le maître de cérémonies Grisamer, véritable encyclopédie vivante des rites ancestraux et garant depuis des années de la bonne tenue de ces derniers. Nous retrouvons également autour de la famille un grand nombre de personnes au service des comtes d’Enfer : Craclosse, le valais de Lord Tombal, aussi osseux que cadavérique, chacun de ses pas d’araignée s’annonçant par de multiples craquements des rotules  - le docteur Salprune, au timbre de voix insupportable et au rire d’hyène et sa sœur Irma, aux os protubérants et maigre comme une patte de cigogne - la vieille et si menue Nannie Glu, la gouvernante de Fushia et Abiatha Lenflure,  le chef de cuisine  pataugeant dans sa graisse, sans oublier ses nombreux marmitons.
 
Auprès du château habite dans des huttes un peuple d’artistes très pauvres qui sculptent le bois.  Il n’y a aucun rapport entre ces gens misérables et les membres du château, si ce n’est une fois par an, le premier matin de juin plus exactement, « quand toute la population des taudis d’argile avait l’autorisation de pénétrer dans le domaine, pour exposer les sculptures de bois auxquelles elle avait travaillé toute l’année ». Chaque année, les trois plus belles sculptures sont exposées au château et il y a une compétition féroce pour être parmi les heureux élus.
 
Il se fait que tout Gormenghast est aujourd’hui en liesse. C’est qu’une heureuse et surprenante nouvelle, que plus personne n’osait d’ailleurs espérer, se répand de bouche à oreille au château : le 77ème comte d'Enfer vient de naître, digne descendant mâle de la lignée !
 
Mais ce n’est assurément pas le seul événement essentiel de la vie de Gormenghast qui se déroule ce jour là. A l’insu de tous, le jeune Finelame, marmiton du chef de cuisine Lenflure, qui n’en peut plus de la cruauté de son chef bien nommé ni de la petitesse des cuisines du château en regard de ses ambitions démesurées, s’enfuit en suivant les pas du fidèle serviteur Craclosse  qui vient de quitter les cuisines pour s’en aller rejoindre son maître. C’est que le château est un véritable dédale, et Craclosse, qui ignore à ce moment là être le fil d’Ariane du jeune Finelame, va l’amener bien malgré lui auprès de membres de la lignée d’Enfer.  Ce jeune homme de 17 ans, doté d’une grande intelligent, est également aussi manipulateur que rusé. Son objectif ? S’introduire dans la vie des comtes d’Enfer, et ce par n’importe quel moyen, n’excluant ni la tromperie ni les basses manœuvres pour arriver à ses fins. Mais est-ce vraiment un bien pour la vie de Gormenghast de compter Finelame dans ses rangs ?
 
La présence de cet opportuniste ne signe-t-elle pas plutôt le début de la fin d’une lignée en déliquescence qui se contente de suivre scrupuleusement des rituels sans queue ni tête auxquels ils n’y comprennent plus rien ?
 
L’heure de la continuité, signée par l’arrivée du jeune Titus,  ne se retrouverait-elle pas en concurrence avec l’heure du changement et des bouleversements, signée par la venue du jeune Finelame ?
 
Allégorie de la fin d’un empire, ce roman est aussi déroutant qu’intriguant.
Mention spéciale pour la description des personnages aussi loufoques les uns que les autres, tellement bien décrits que nous les visualisons sans peine, à tel point qu’ils nous semblent plus vrais que nature malgré leurs dingueries.
 
Si vous aimez les ambiances baroques et médiévales, les romans originaux où l’imagination se fait la part belle, le tout porté par une très belle plume, alors n’hésitez pas et venez rejoindre Gormenghast, vous ne serez pas déçu ! Mervyn Peake possède un style à nul autre pareil qu’il bien serait dommage de ne pas s’y plonger.

 

samedi 10 janvier 2009

Le Montespan de Jean Teulé

Quatrième de couverture
 
En 1663, Louis-Henri de Montespan, jeune marquis désargenté, épouse la somptueuse Françoise « Athénaïs » de Rochechouart. Lorsque cette dernière accède à la charge de dame de compagnie de la reine, ses charmes ne tardent pas à éblouir le monarque – à qui nulle femme ne saurait résister. D’époux comblé, le Montespan devient alors la risée des courtisans. Désormais, et jusqu’à la fin de ses jours, il n’aura de cesse de braver l’autorité de Louis XIV et d’exiger de lui qu’il lui rende sa femme. Lorsqu’il apprend son infortune conjugale, le marquis fait repeindre son carrosse en noir et orner le toit du véhicule d’énormes ramures de cerf. La provocation fait scandale mais ne s’arrête pas là. Le roi lui a pris sa femme, qu’à cela ne tienne : il séduira la sienne. Une fois introduit dans la chambre de la reine, seule la laideur repoussante de celle-ci le fera renoncer à ses plans. À force d’impertinences répétées, l’atypique, facétieux et très amoureux marquis échappera de justesse à une tentative d’assassinat, puis sera exilé sur ses terres jusqu’à sa mort. En ayant porté haut son indignation, y compris auprès du pape, le marquis de Montespan fut l’une des premières figures historiques à oser contester la légitimité de la monarchie absolue de droit divin. Il incarne à lui seul l’esprit révolutionnaire qui renversera un siècle plus tard l’Ancien Régime.
 
C’est mon premier roman lu de l’auteur, et je dois dire que j’ai passé un agréable moment de lecture en compagnie de M. de Montespan. Ce n’est pas toujours très relevé, il y a indubitablement du paillard et du grivois dans ces pages écrites mais aussi un esprit de contestation et d’opiniâtreté conférés au personnage principal qui finit par forcer le respect. Distrayant, ludique et insolent, le tout porté par une plume alerte et revigorante, ce roman est un excellent divertissement à conseiller un soir de pluie cafardeux. Ceci dit, Madame de Montespan en prend méchamment pour son grade et Monsieur de Montespan nous est dépeint comme un personnage aussi flamboyant que pitoyable tout en demeurant terriblement attachant. A lire comme une farce historique truculente, ni plus ni moins ! 


lundi 5 janvier 2009

Dans le main du diable de Anne-Marie Garat

Quatrième de couverture

Paris, septembre 1913 : depuis la mort de ses parents, Gabrielle Demachy vit avec sa tante, une vieille immigrée hongroise qui l’a élevée en même temps que son propre fils, Endre. Mais, devenu ingénieur, le jeune homme a disparu depuis cinq ans en Birmanie, lors d’une mission scientifique. Quand le récit commence, les deux femmes se rendent au ministère de la Guerre : on a retrouvé la malle d’Endre, preuve sans doute irréfutable de son trépas tant redouté par Gabrielle, qui éprouva naguère pour son fascinant cousin un brûlant premier amour.

Décidée à faire la lumière sur une disparition à laquelle elle ne veut pas croire, la jeune fille trouve un allié inattendu en la personne de Michel Terrier, un employé du ministère qui l’incite à poursuivre son enquête. Terrier, qui sait décidément bien des choses, met Gabrielle sur la piste d’un certain Docteur Galay, qui fut du voyage auquel participait Endre, et sur lequel a pesé le soupçon de menées criminelles. Sur sa suggestion, elle s’introduit comme institutrice au sein de la famille Bertin-Galay, dynastie de grands bourgeois. Et s’engage, seule, dans une aventure de tous les dangers, sur la trace d’un énigmatique “testament” rapporté de Birmanie par Pierre Galay – un cahier, rédigé par Endre en hongrois, langue rare que la jeune fille, par ses origines, est en mesure de déchiffrer…

En forme d’hommage revendiqué à la grande tradition narrative et au mélodrame, cette ample et voluptueuse fresque habitée par les passions, les complots, le crime, l’espionnage et toutes les aventures qu’en ce début de siècle vivent simultanément la science, le cinéma et l’industrie, inscrit magistralement les destinées sentimentales de son peuple de personnages dans l’histoire d’une société dont la modernité est en train de bouleverser les repères.

Et bien et bien, quelle tartine : 900 pages au total, ce n'est pas rien tout de même !

Oui mais voilà, j’ai interrompu ma lecture pendant quelques jours à la page 700 et je suis dans l’incapacité totale de reprendre le fil de ma lecture depuis lors. Abandonner à la page 700 est vraiment stupide mais se forcer à lire 200 pages supplémentaires l’est certainement tout autant.

Ce qui me gênait un peu au départ est devenu au fur et à mesure franchement fastidieux et ennuyeux. Je ne sais pas si cela vient de moi (manque de patience ou d’indulgence à mesure que le temps passe) ou de l’écriture de Anne Marie Garat (de plus en plus boursouflée et ampoulée au fil des pages), mais j’avais de plus en plus l’impression d’être plongée dans un roman à l’eau de rose. Ok, un bon roman à l’eau de rose mais un roman à l’eau de rose quand même.

Pourtant je n’ai lu que des éloges à propos de ce roman ! Je pense que le style de l’auteur n’est simplement pas du tout ma tasse de thé : Anne Marie-Garat est de ces auteurs qui explicitent tout en long, en large et en travers, rien ne nous est épargné, et certainement pas le cheminement des pensées, réflexions, questions des protagonistes. Grâce à ce roman, j’ai découvert que j’aimais avant tout les auteurs qui procèdent par soustraction, où le non-dit, l’implicite, l’équivoque, le suggéré, l’inexprimé en somme, se font la part belle. N’hésitez donc pas à lire ce roman si vous aimez les romans fleuve, vous y trouverez sans nul doute votre bonheur.