jeudi 28 janvier 2010

Père des mensonges de Brian Evenson

Quatrième de couverture

Atteint de troubles du sommeil et de rêves perturbants, Eldon Fochs, respectable homme d'Eglise, décide de consulter un psychothérapeute, Alexandre Feshtig. Bientôt, il lui confesse une attirance coupable pour les jeunes enfants. Lorsqu'une petite fille de la communauté est violée puis assassinée, Feshtig, qui soupçonne Fochs d'être passé à l'acte, prévient les autorités religieuses qui vont tout faire pour discréditer le psychothérapeute et éviter le scandale qui se profile.

Contraint de quitter l'Eglise mormone à laquelle il appartenait et obligé de renoncer à son poste à la Brigham Youth University (université principale de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours) en raison de la nature de son œuvre, l’auteur Brian Evenson ne pouvait que revenir sur les abus de l’autorité religieuse et l’iniquité dans laquelle elle peut se complaire lorsqu’elle estime de son devoir de protéger la réputation de la communauté au détriment de la loi, offrant de véritables passe-droits aux brebis égarées, aussi coupables soient-elles.


Mon avis

Je n’ai pas été très enthousiaste à la lecture de ce roman : le sujet n’a rien de révolutionnaire (on ne compte plus les scandales de religieux pédophiles accusés par leurs victimes ni la détermination de l’Eglise à étouffer ces délits, protégeant la communauté au détriment des victimes abusées sexuellement) et l’écriture de l’auteur m’a souvent agacée (particulièrement dans les dialogues).

Si « Père des mensonges » illustre parfaitement toutes les manipulations et dérives du pouvoir spirituel, il n’en reste pas moins que je n’ai rien appris de ce que je ne savais déjà avant cette lecture. Si Brian Evenson a voulu jeter un pavé dans la mare, il en est donc pour ses frais en ce qui me concerne…

J’ai eu bien du mal également à adhérer à la vision de l’auteur quant à la psychologie du personnage principal : pourquoi nous le présenter comme un homme assailli de délires et d’hallucinations diverses ? Ce n’est plus seulement un pédophile mais un timbré qui éprouve bien du mal à faire la distinction entre la réalité psychique (ses visions) et la réalité extérieure. Ce raccourci m’énerve dans la mesure où j’ai l’impression qu’on dédouane par ce biais la responsabilité du pédophile : non, il ne faut pas être fou et sous l’emprise d’hallucinations sanglantes pour être pédophile, nous ne retrouvons pas de pathologies psychiatriques (type schizophrénique ou autre) dans la majorité des cas, qu’on se le dise !

Enfin bref, je ne suis jamais rentrée dans ce roman et j’ai bien eu du mal à en venir à bout, malgré le fait qu’il ne soit pas bien volumineux.


mardi 19 janvier 2010

Dom Juan ou Le Festin de pierre de Molière

Quatrième de couverture

« L’'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus » : voilà comment Dom Juan se justifie auprès de son valet Sganarelle, scandalisé de voir son maître tromper tout le monde autour de lui, des femmes les plus naïves qu'il séduit sans vergogne aux hommes les plus nobles qu'il mène par le bout du nez sans se démonter. De fait, Dom Juan n'a qu'une ambition : jouir de tous les plaisirs, sans jamais céder aux sirènes de la morale. Il lui faut toutes les voluptés et il les obtient facilement en manipulant ses victimes avec des mots trompeurs. Seule la mort pourrait l'arrêter : n'est-ce pas elle justement qui vient le chercher, lorsque la statue du commandeur s'anime sous ses yeux ?

Comédie en prose écrite en 1664, alors que la représentation de Tartuffe était censurée et la pièce attaquée par le parti dévot, Molière s’empare d’un personnage déjà connu à l’époque et qui apparu pour la première fois en 1625 dans El Burlador de Sevilla de Tirso de Molina, un moine espagnol.

Le Dom Juan de Molière est un personnage contrasté : irrévérencieux, impertinent, infidèle, perpétuellement insatisfait mais aussi libertin et adepte de la libre-pensée, séduisant, intelligent et courageux. Un personnage subversif qui ne plaira pas plus au parti dévot que sa précédente pièce Tartuffe. Et on peut comprendre pourquoi les religieux de l’époque présumèrent Molière de faire l’apologie du libertinage : face au cynisme de son maître, son valet Sganarelle essaye tant bien que mal de ramener Dom Juan sur le droit chemin pour le salut de son âme mais il le fait avec une telle maladresse que cela prête plus à rire qu’autre chose. Pourquoi plaide-t-il si mal la morale et la religion bafouées par son maître ? Y aurait-il quelques vérités dans les tirades de Dom Juan pour avoir tant de difficultés à y parer comme la bienséance l’y inviterait ? Ajoutons à cela que Dom Juan ne se reniera jamais et demeura fidèle à ses convictions même si la morale est sauve en punissant ses péchés (nous sommes en 1664, ne l’oublions pas).

Extrait :

Sganarelle
Ah ! Monsieur, c’est le Ciel qui vous parle, et c’est un avis qu’il vous donne.

Dom Juan
Si le Ciel me donne un avis, il faut qu’il parle un peu plus clairement, s’il veut que je l’entende.



samedi 16 janvier 2010

Le chagrin des belges de Hugo Claus

Quatrième de couverture

Louis Seynaeve, élève dans un pensionnat de religieuses, puis dans un collège de jésuites, est un enfant précoce qui cache ses blessures intimes sous une carapace d'indifférence. Avec une lucidité inquiétante, il regarde les adultes se débattre autour de lui : en ces temps troublés (1939-1947), la ville de Walle, à deux pas de la frontière française, est le théâtre d'un écartèlement. Les Flamands sont pris en tenaille entre leur fidélité à la Belgique et la fraternité pangermanique offerte par l'Allemagne nazie. Confusion, insatisfaction et sentiment de duperie tisseront les années d'enfance et d'adolescence de Louis. A travers une incroyable galerie de portraits, Le Chagrin des Belges révèle tout l'exotisme d'un pays si proche, d'un " plat pays " extraordinaire qui est celui de Breughel, d'Ensor et de Ghelderode.

Hugo Claus, qui se définissait comme un « flamingant francophile », revient sur les années d’occupation nazie et sur la collaboration de certains flamingants, séduits par le pangermanisme potentiel que pouvait laisser espérer l’hégémonie allemande de l’époque.

Sous forme de chronique provinciale où nous retrouvons beaucoup d’éléments autobiographiques de l’auteur, « Le chagrin des belges » est composé d’une multitude d’anecdotes et de personnages hauts en couleur se déployant de 1939 à 1947. Ces années précédant et suivant la seconde guerre mondiale sont aussi celles où le jeune Louis Seynaeve passera de l’enfance à l’adolescence en compagnie de sa famille, tous originaires de la Flandre occidentale. Entre un père éditeur de propagande allemande, un grand-père flamingant et une mère secrétaire et maîtresse d’un officier allemand, c’est toute une période trouble et confuse de l’histoire de la Belgique qui s’offre aux yeux d’un jeune enfant fantasque en quête d’identité.

Roman initiatique en temps de guerre et de collaboration dans lequel les adultes n’ont pas le meilleur rôle : lâches et menteurs, se dissimulant continuellement derrière des masques et ne cessant de tricher et de tromper leur entourage, ils se révèlent non seulement indignes de confiance mais tout aussi faibles que facilement manipulables. Ce que notre jeune héros découvrira bien assez tôt, n’hésitant pas à recourir lui-même aux mensonges et manipulations pour arriver à ses fins, sans pour autant se départir d’une culpabilité et de l’angoisse existentielle qui s’en suivent, les bonnes sœurs du pensionnat et leurs règles rigoristes ayant soigneusement planté les germes du catholicisme dans le terrain meuble et malléable qu’offraient en pâture l'âme de leurs jeunes pensionnaires.

Cette vision assez noire et pessimiste de la nature humaine est heureusement contrebalancée par un certain sens de la dérision et du burlesque, l’auteur ne se privant pas d’inviter dans une grande partie du récit les délires, exaltations et fantasmes du personnage principal. Ce qui rend d’ailleurs parfois la lecture du récit malaisée, ne sachant pas toujours d’emblée si nous nous situons dans la réalité ou dans les escapades mentales du jeune Louis Seynaeve.

Ce pessimisme cuirassé d’ironie ne parvient pas non plus à dissimuler une certaine tendresse de l’auteur envers sa terre natale, témoignant s’il en était besoin de toute l’ambiguïté et la complexité des liens qu’il entretenait avec ses racines et son identité flamande.

Le grand trait de génie de l’auteur est de nous démontrer toute la multiplicité et les paradoxes du comportement des hommes en partant des contradictions du nationalisme flamand. Car si Hugo Claus part du caractère typiquement flamand de ses personnages et sur les revendications séparatistes de certains d’entre eux, c’est aussi pour nous mener vers une certaine universalité de la faiblesse des hommes en nous mettant en garde contre toute tentation totalitaire et fascisante.

Roman baroque aux personnages excentriques et truculents ayant pour thème principal la perte de illusions, « Le chagrin des belges » est un roman foisonnant, dense et riche en interprétations diverses : pouvant se décoder selon plusieurs grilles d’analyse, certaines se sont révélées inaccessibles en ce qui me concerne (je pense notamment aux allusions à la franc-maçonnerie et à quelques personnages demeurés obscurs pour lesquels on sent bien que l’ « on ne nous dit pas tout »). Et si je vous avoue que ce roman n’évite pas toujours quelques longueurs, il n’en demeure pas moins un roman essentiel au lecteur qui veut s’imprégner des ingrédients qui ont nourri les revendications séparatistes flamandes de ce petit mais oh combien complexe pays qu’est la Belgique.

☆☆☆☆☆



samedi 9 janvier 2010

L'Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly

Nous sommes aux lendemains de la Chouannerie, dans une campagne normande hantée de légendes populaires, de vieilles femmes superstitieuses et de pâtres jeteurs de sorts. Pays de rumeurs dans lequel les commères peuvent déployer tout leur art :
« C'étaient toutes les deux ce qu'on appelle de ces langues bien pendues qui lapent avidement toutes les nouvelles et tous les propos d'une contrée et les rejettent tellement mêlés à leurs inventions de bavardes que le Diable , avec toute sa chimie, ne saurait comment s'y prendre pour les filtrer. »

Ancien Chouan, l'abbé de La Croix Jugan revient au village complètement défiguré :
« Chouans perdus, il s’est tiré d’une arme à feu dans le visage. Dieu n’a pas permis qu’il en soit mort, mais il lui a laissé sur la face l’empreinte de son crime inaccompli, pour en épouvanter les autres et peut-être pour lui en faire horreur à lui-même. Nous en avons tous tremblé hier, à l’église de Blanchelande, quand il y a paru. »

Tous ? Pas vraiment : lorsque Jeanne-Madeleine de Feuardent, épouse du maître Thomas Le Hardouey, assiste aux vêpres de Blanchelande et remarque pour la première fois cet abbé inconnu au capuchon noir, alors à genoux près de l'officiant, « rigide comme la statue du Mépris de la vie, taillée pour mettre sur un tombeau», ce n’est pas la peur qui prédomine mais la curiosité et l’envie.

Cet abbé de la Goule-Fracassée au visage ravagé exerce sur Jeanne-Madeleine un tel pouvoir de séduction qu’elle ne peut que soupçonner quelques diableries sous-jacentes. D’autant plus que cette passion diabolique à l’endroit de l’encapuchonné, loin de s’éteindre mais au contraire s’amplifiant au fil du temps, ne sera jamais payé en retour par l’abbé:
« C’était une de ces âmes tout en esprit et en volonté, composées avec un éther implacable, dont la pureté tue, et qui n’étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un pouvoir, une patrie ! Les femmes, leurs affections, leur destinée, ne pèsent rien dans les vastes mains de ces hommes, vides ou pleines des mondes qui les doivent remplir. »

Mais la passion a ses raisons que la raison ignore, aussi diabolique soit-elle. Jeanne-Madeleine Feuardent ne le sait pas encore mais ces vêpres lui seront fatales et tous les éléments sont en place pour amener au drame et à la tragédie humaine…

Il n’y a pas à dire mais Jules Barbey d’Aurevilly sait y faire pour vous poser une ambiance fantastique crépusculaire ! Roman d’atmosphère ayant pour cadre la lande de Lessay, l’auteur exploite au mieux la poésie des lieux et les craintes superstitieuses pour aborder les affres de la passion de l’homme aux prises avec le péché.

Notez bien que l’écriture de l’auteur sait se montrer excessive, pouvant parfois donner l’impression d’en faire ‘trop’. Cela n’empêche par Jules Barbey d’Aurevilly d’exceller dans la suggestion en laissant au lecteur le soin d’interpréter son récit comme il l’entend. Si les opinions politiques et religieuses de l’auteur se dévoilent sans peine au détour d’une phrase bien tournée, la puissance imagée de son écriture, ses tournures de phrases et l’utilisation ici et là du patois normand sont un véritable régal, l’auteur parvenant à camper le caractère d’un personnage en quelques coups de plume bien affûtés.

Petits florilèges pour terminer ce billet :
« Le lavoir n’était pas tout à fait sur la route qu’avait à suivre Simone Mahé pour regagner le bas du bourg, mais la flânerie qui est aux vieilles femmes ce qu’est dans le nez du buffle l’anneau de fer par lequel on le mène, fit suivre à la Mahé le chemin du lavoir avec l’autre commère. »

« Elle ressemblait à une vieille pelote couverte d’aiguilles, et dans laquelle on en pique toujours une de plus. »

« On jurerait qu’il porte un meurtre à califourchon sur la jointure de ses sourcils. »

« Mais, Dieu de Dieu ! où donc a-t-il pris ces effroyables blessures qui lui ont retourné le visage comme le soc de la charrue retourne un champ ? »

Ce roman, imbriquant habilement l’histoire de la chouannerie, les croyances païennes teintées de satanisme sans oublier le paysage et le caractère normand, aborde avant tout les passions humaines dans ce qu’elles ont de plus destructrices, laissant derrière elles leurs lots de déchéances et de désespérances. Passions tellement inavouées et inavouables qu’il est parfois plus aisé de les mettre sur le compte d’une quelconque malédiction d’un pâtre jeteur de sorts que de les assumer pleinement.


La postérité aura mis du temps à reconnaître Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) comme l’un des siens. Réactionnaire dans l’âme à la personnalité hybride, ancien dandy invétéré à la réputation byronienne convertit au catholicisme le plus intransigeant, royaliste vantant le charme des traditions fortes et le respect des castes au détriment de l’industrialisation et du scientisme, Jules Barbey d’Aurevilly prônait des valeurs qui allaient totalement à l’encontre de l’idéal républicain de son époque. Aujourd’hui, ces controverses nous indifférent quelque peu et nous apprécions davantage cet éternel opposant au romantisme noir exacerbé.


Paru initialement en 1852 en feuilleton, "L'Ensorcelée" sera publié en volume en 1854. Devant être complété par d’autres récits ayant pour thème principal la Chouannerie – afin de rendre hommage à ces soldats de buisson à une époque où la Chouannerie semblaient déjà appartenir à une époque lointaine – seul "Le chevalier Des Touches" paraîtra par la suite.


Sa nouvelle la plus connue demeure "Le bonheur est dans le crime" (récemment adaptée à la télévision), faisant partie d’un recueil intitulé "Les diaboliques". Je le lirai sans aucun doute prochainement, à suivre donc…


lundi 4 janvier 2010

Titus errant de Mervyn Peake

« Titus errant » est le troisième volet de la trilogie de Gormenghast.

Titus, le soixante-dix-septième comte d’Enfer, a aujourd'hui grandi. Ivre de liberté, de changements et d’aventures, il n’en peut plus des rites immuables et codifiés aux origines depuis longtemps perdues de Gormenghast, forteresse immuable et monde clos étouffant pour un jeune homme en quête d’identité.

Véritable voyage initiatique, ce troisième volet se distingue des deux premiers par la forme et le contenu.

Par la forme d’abord : « Titus errant » est composée avant tout de notes éparses de l’auteur, et certaines critiques n’ont pas hésité à faire le lien entre celles-ci et les premières manifestations de la maladie de Parkison dont sera atteint l’auteur.

Par le contenu ensuite, dans la mesure où nous quittons les murailles et les dimensions démentielles du château de Gormenghast pour suivre les pas du jeune Titus errant. Si Gormenghast reste toutefois en filigrane, de par sa présence constante dans la mémoire du jeune héros, on ne peut qu’être orphelin de ses entrailles ainsi que de ses habitants, personnages auxquels nous nous étions attachés lors des deux premiers volets.

Il va sans dire que cette diversité dans la forme et le contenu rendent ce troisième volet de la trilogie moins attrayant que les deux autres. Le sujet n’en est pas pour autant insignifiant : angoisse de l’exil, nécessité de revenir à ses racines - véritable socle de son identité - même si ce n’est que pour mieux reprendre le chemin de l’aventure, Titus se rend compte qu’il ne pourra jamais faire table rase de son passé mais doit au contraire parvenir à porter Gormenghast en lui s’il veut un jour s’en éloigner définitivement.

Ainsi se clôture une fabuleuse trilogie (plus de 1330 pages en tout) aussi fantasmagorique que baroque et imaginative, un univers singulier qui confère au sublime de l’imaginaire. Avez-vous faim de folie, de mélancolie, de rire, de finesse, de barbarie mais surtout de créativité et d'inventivité ? Alors cette trilogie vous attend de pied ferme ! Je ne peux, quant à moi, que vous souhaiter un excellent voyage dans les contrées extraordinaires de Mervyn Peake, tachez toutefois de ne pas vous perdre dans les méandres de Gormenghast.

Mervyn Peake (décédé en 1968) est un auteur culte en Angleterre où ses rééditions en livre de poche ne se comptent plus. Il n’en demeure pas moins un auteur inclassable : ses romans n’appartenant ni au genre fantastique ni au genre gothique (la Fantasy ne répondant pas mieux à sa définition), l’auteur a su créé un univers unique en son genre, dans lequel la tragédie et l’effroi se disputent à l’humour et au burlesque, un genre tragi/comique dans lequel excellent bon nombre d’auteurs anglais prestigieux, Mervyn Peake en faisant indubitablement partie. 

La trilogie de Gormenghast de Mervyn Peake au complet :

Tome 1 : Titus d'Enfer, Editions Phébus Libretto, 502 pages
Tome 2 : Gormenghast, Editions Phébus Libretto,552 pages.
Tome 3 : Titus errant, Editions Phébus Libretto, 281 pages

dimanche 3 janvier 2010

Gormenghast de Mervyn Peake

Deuxième volet de la trilogie de Gormenghast, j’ai mis du temps à lire la suite du premier volet, un an très exactement. C’est que l’accès à l’univers baroque, sombre et déjanté de l’auteur demande des conditions de lecture particulières en ce qui me concerne, aimant me fondre dans les murailles du château de Gormenghast les froides et sombres soirées d’hiver, histoire de me mettre dans l'ambiance adéquate. J’ai toutefois mis du temps avant de replonger dans cet univers singulier, ayant dû attendre de dépasser les 150 premières pages avant de me sentir à nouveau happée par l’atmosphère oppressante et étouffante du château.

Ce deuxième volet, intitulé « Gormenghast », porte légitimement le nom du château tant sa construction labyrinthique, ses dimensions - tellement énormes qu’elles nous semblent infinies-, sa décrépitude couplée à sa majesté ancestrale, son ombre même sur le village occupent une place prépondérante dans ce récit. Les personnages ne sont pourtant pas en reste : aussi grotesques que singulièrement originaux, ils suscitent autant notre intérêt que le château en lui-même.

L’histoire est pourtant simple : la vie de Gormenghast s’organise depuis toujours selon des rites ancestraux qu’accomplit le maître des rites, garantissant la sécurité du peuple ainsi que la famille du grand seigneur occupant les lieux. Mais une lourde menace plane dans ses murs et aux alentours : des meurtres et des disparitions inexplicables se multiplient, l’intrigant Finelame est proche de s’emparer du pouvoir, la folie guette ses habitants et des bouleversements inimaginables approchent à grands pas. Ajoutons à cela que le jeune Titus, le soixante-dix-septième comte d’Enfer, ne supporte plus de vivre au rythme des rites ancestraux et ne rêve que de liberté et d’évasion. En dépit de toutes ces menaces, il n’est pas dit que Gormenghast périra tant la lutte contre les forces du mal s’organisent et se mettent en place…

Malgré cette apparente simplicité, l’imagination de l’auteur arrive à construire un univers à nul autre pareil, si original que l’ensemble ne peut que paraître sublime au final.

Ce deuxième volet est par ailleurs souvent très sombre et très angoissant - beaucoup de personnages principaux meurent, certains dans des conditions atroces et dramatiques – mais l’horreur côtoie également des passages totalement hilarants et burlesques à souhait (les approches entreprenantes de Irma Salprune et de Belaubois m’ont fait pleurer de rire). Mervyn Peake m’a à nouveau complètement bluffée par l’originalité de son univers, si particulier et si attachant à la fois.