mardi 18 avril 2017

Oeil-de-chat de Margaret Atwood

Extrait (1)

Je songe à tout dire à mon frère, à lui demander de l'aide. Mais lui dire quoi exactement ? Je n'ai ni œil au beurre noir, ni nez qui saigne : Cordélia ne fait rien de physique. S'il s'agissait de garçons qui poursuivent, agacent, il saurait quoi faire, mais les garçons ne me harcèlent pas de cette façon. Contre les filles et leurs façons détournées, leurs chuchotements, il serait impuissant. 

Extrait (2)

La fois suivante où Cordélia me dit de me tenir contre le mur, je m'évanouis à nouveau. A présent, j'arrive presque à le faire à volonté. Je retiens ma respiration, j'entends le bruit de froissement, je vois la noirceur, puis je me glisse de côté, hors de mon corps, et me retrouve ailleurs. 


Extrait (3)

La plupart des mères s'inquiètent lorsque leur fille arrive à l'adolescence. Pour moi, ce fut le contraire. Je me détendis, je soupirai d'aise. Les petites filles ne sont petites et mignonnes qu'aux yeux des adultes. Entre elles, elles ne sont pas si mignonnes. Elles sont grandeur nature.


Mon avis 

En lisant ce roman, j’avais l’impression d’écouter attentivement une amie qui revenait sur sa vie de femme et sur ses considérations à propos du couple, de l’amitié, de la vieillesse, de la famille mais qui se révélait surtout par l'histoire de son enfance. Une enfance marquée à jamais par des amitiés particulières entre petites filles qui relevaient plus de la manipulation et du harcèlement moral que d’amusements innocents. Et on arrive à mieux comprendre ces tragédies silencieuses qui peuvent se jouer à l'abri du regard des adultes.

Ce récit m'a fait penser à un autre roman de Margaret Atwood,  La Voleuse d'hommes, dans lequel nous retrouvions trois amies sous la coupe d'une quatrième femme. Ici le rapport est inversé (une petite fille sous la coupe de trois autres) mais j'ai retrouvé cette étrange séduction composée d'ascendance/de fascination/d'emprise.  Alors, je ne sais pas si ce roman a des résonances autobiographiques mais cela sonne vrai, ce qui témoigne déjà du talent de l'auteur.  A noter tout de même : c'est un gros roman, il prend donc son temps et ne va pas directement à l'essentiel, car c'est aussi avant tout un portrait de femme, et les chemins empruntés pour y parvenir sont nombreux. Il y a donc des lenteurs mais je m'y suis retrouvée sans peine.


Quatrième de couverture

À l'occasion d'une rétrospective de son travail dans une galerie, Elaine Risley, une artiste-peintre controversée, retourne à Toronto sur les lieux de sa jeunesse. Hier puritaine et grise, aujourd'hui éclatante sous la lumière des néons, la ville provoque chez elle un choc qui fait rejaillir les souvenirs de son enfance. Et au milieu de toutes les images qui remontent à la surface de sa mémoire reviennent celles de ses vieilles amies, ses doubles : Carole, Grace et, surtout, Cordelia. Ensemble, les petites filles avaient imaginé un monde à elles, loin des préoccupations des adultes, ou se jouaient des tragédies silencieuses, des drames étouffés. Puis les années ont passé et Elaine a continué son chemin, en gardant en elle cette période étrange ou s'enracinent sa mémoire et ses oublis – le terreau dans lequel s'inscrit son art. Avec ce magnifique roman d'apprentissage, Margaret Atwood fait tourner devant nous son oeil-de-chat, cette bille fétiche où se trouve reflétée la vie de toutes les femmes, et des petites filles qu'elles furent.

Oeil-de-chat de Margaret Atwood, traduction de l'anglais (Canada) par Claire Malroux, Éditions Robert Laffont, Collection Pavillons Poche, 16 Février 2017, 668 pages

Première édition :  Cat's Eye, 1988

2 commentaires:

  1. C'est terrifiant ce que les enfants peuvent se faire subir.
    Il paraît que les garçons sont plus "simples". Il tapent dans un ballon et basta... Les filles ça peut vite virer au psychodrame.

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    1. Je crois que le harcèlement chez les garçons est tout de suite plus direct et donc plus violent physiquement. Dans le roman, on est plus dans le harcèlement psychologique, mais c'est tout aussi ravageur et dangereux pour celui qui en est victime. Quand on pense qu'il y a maintenant le cyber-harcèlement, je me dis que ce sujet est toujours, si pas plus, d'actualité. Disons que les possibilités se diversifient hmhm

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