mercredi 15 février 2017

Jackie de Pablo Larraín

Jackie de Pablo Larraín
Avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Billy Crudup, John Hurt, Greta Gerwig
États-Unis, Chili, France - Date de sortie : 01/02/2017


Jackie Kennedy reste l'une des Premières dames des États-Unis les plus photographiées en son temps,  et continue encore de nos jours à nourrir l'imaginaire des artistes, y compris des cinéastes. C'est au tour du chilien Pablo Larraín d'esquisser un nouveau portrait plus intime que politique de la First Lady, en se concentrant sur un événement qui a bouleversé sa vie, à savoir l'assassinat de son époux John F. Kennedy à Dallas en novembre 1963, et ce dans les circonstances que l'on sait.  Les différentes facettes du personnage sont abordées dans un portrait relativement éclaté dans sa composition, revenant par l'intermédiaire d'un montage finement orchestré sur les événements qui séparent l'assassinat du président de ses funérailles, le tout déployé sur une durée de trois jours mais pas forcément dans l'ordre chronologique. 

Quelques événements majeurs sont repris, tels que la prestation de serment de Lyndon B. Johnson, l'émission télévisuelle dans laquelle la First Lady fait le tour du propriétaire en dévoilant au public la Maison Blanche (une étonnante séquence dans laquelle Jackie Kennedy à la voix étrangement doucereuse et articulée de petite fille craintive et peu sûre d'elle  - j'ai presque envie de dire qu'elle fait sa Marilyn - une femme qui utilise volontiers à la fois la carte de l'humilité, de la fragilité et de la séduction pour convaincre son public), les préparatifs des funérailles... et la figure tutélaire d'Abraham Lincoln qui hante Jackie Kennedy tout au long du film, qui n'en oublie pas pour autant le sort peu enviable de son épouse, devenue veuve et pauvre à la mort du président, après son assassinat. Cette figure tragique de la veuve d'Abraham Lincoln ne pouvait qu'interpeller une femme telle que Jackie, pour qui le confort financier n'était pas un vain mot (reste traumatique de la crise de 1929 qui avait fait perdre aux Bouvier une bonne partie de leur fortune ?).

Je le confesse, je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour Jacqueline Kennedy-Onassis, ni de grande antipathie non plus. Cette femme a toujours été un point d'interrogation, et je crois qu'il en sera toujours ainsi dans la mesure où elle n'a jamais voulu autre chose que préserver son mystère et contrôler le plus possible tout ce qui touchait à son image (le célèbre petit tailleur rose tâché de sang y compris). Il n'en demeure pas moins qu'elle ne peut que susciter de l'empathie pour les épreuves faites de violences et de douleurs qu'elle a traversées. Alors je ne sais pas si cela souligne ou pas la réussite du film, mais le portrait kaléidoscopique qu'en fait le réalisateur n'a pas changé d'un iota ma perception de Jackie : c'est une femme forte et vulnérable à la fois, digne et courageuse face aux événements tragiques, vaniteuse et soucieuse d'inscrire son époux (et elle-même) dans l'histoire et ce, à la hauteur rêvée d'un Abraham Lincoln, sans pour autant jouer la partition tragique de sa veuve. Une icône qui ne parvient à toucher le spectateur que lorsque l'actrice arrive à rendre compte de ses brisures par un regard comme tourné vers l'intérieur, dans l'immensité d'une profondeur, d'une intériorité et d'une douleur qui ne se partagent pas pour autant.

Pablo Larraín signe ici un film intéressant dans sa composition et sa façon d'aborder la personnalité complexe de Jackie Kennedy. Si je garde en mémoire quelques scènes vraiment très réussies, j'ai apprécié également ses compositions "ascendantes" et "descendantes" (comme par exemple son voyage aller/retour Washington/Dallas - ce n'est plus la même femme, elle a tout perdu en quelques heures à peine -, ou son appropriation/départ de la Maison Blanche). Un peu comme le mouvement de balancier, avec ces moments les plus hauts et ces moments les plus bas, ce qui - une nouvelle fois - est très bien amené par le réalisateur. Dans le même ordre d'idée, et même si cela se passera hors champ de la caméra et bien après le mot fin du film, le réalisateur arrive à nous faire sentir que toute la dignité dont fait preuve Jackie lors de l'enterrement sera bientôt suivi d'un effondrement tout aussi prévisible, comme si toute cette droiture ne pouvait que chuter, pour mieux se relever ensuite.

Je n'ai pas pu m'empêcher de  trouver le film trop long vers la fin (alors qu'il ne l'est pas sur la durée), pour la simple raison que le réalisateur semblait avoir tout dit au bout d'une bonne heure.  Je n'ai pas été totalement convaincue non plus par les quelques références à Camelot, un peu niaises à mon goût. Mais l'ensemble reste de très bonne facture. 

Quelques mots sur le garde du corps de Jackie, Clinton J. Hill, connu notamment pour avoir grimper sur la Limousine présidentielle quelques secondes après le coup de feu, protégeant de son corps la First Lady. Le réalisateur ne lui fait pas jouer un grand rôle mais on sent bien qu'il éprouve de la sympathie et de l'admiration envers ce type "qui fait son job", pour reprendre une phrase de Jackie dans le film.  Clint Eastwood lui rendra hommage Dans la ligne de mire, et le revoir dans le film de Pablo Larraín m'a furieusement donnée envie d'y revenir.

Pour terminer, j'aimerais aborder très rapidement une sorte de fil rouge qui relie les deux derniers films de Pablo Larraín, Neruda et Jackie. Tous deux sont des portraits assez éclatés de deux personnalités fascinantes et monstrueuses à la fois, l'un étant aussi préoccupé que l'autre par la construction de sa propre légende de son vivant. Il y a beaucoup de vanité dans ces portraits. Puis j'ajouterai également l'importance du regard, celui d'Óscar Peluchonneau, joué par Gael García Bernal, et celui Jackie, joué par Natalie Portman. Il y a dans les deux films une scène où ce regard apporte véritablement quelque chose d'unique, comme si le spectateur arrivait à toucher une parcelle de l'âme humaine de ses protagonistes, c'est une sensation vraiment étrange mais très précieuse.  Cela ne fait aucun doute pour moi : Pablo Larraín est vraiment un réalisateur à suivre de très très près.


A lire également sur ce blog :

* Neruda de Pablo Larraín

2 commentaires:

  1. Je suis tout à fait en phase avec ton propos sur se film (tout comme sur "Neruda"). Je te rejoins sur l'aspect un peu kitsch de l'assimilation de la Maison Blanche à Camelot, la faute en revient peut-être au préalable du scénario qui tient à se nourrir d'anecdotes authentiques (Larrain reconnaît avoir suivi au millimètre les évènements mentionnés dans les rapports). On y trouve néanmoins dans les deux films une manière toute particulière de (mal)traiter son sujet, en morcelant le récit, en ne le montrant pas qu'à son avantage. Mais dans les deux cas (et dans "Neruda" sans doute plus encore qu'ici), il tient à bien nous faire comprendre qu'il ne s'agit pas d'aller au fond du mystère, mais au contraire de voir la légende s'écrire sous nos yeux, comme si on y était. Qu'il soit flic ou journaliste, il lui faut néanmoins un œil extérieur, un personnage secondaire qui a la possibilité de voir les deux côtés de ce mythe en construction. La position est passionnante, d'autant que Larrain semble faire montre du savoir faire cinématographique idoine.

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    1. Je partage ton point de vue. Importance du regard d'un tiers pour appréhender le mieux possible les multiples facettes du personnage principal. Importance du regard des autres pour Jackie et Neruda, qui essayent, chacun à leur maniere, de maîtriser le plus possible l'image qu'ils renvoient. Et cette fameuse tâche aveugle (pour rester dans le domaine de la vision), qui correspond ici à leur part de mystère, inaltérable.

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