dimanche 31 août 2014

Extrait : La vie tranquille de Marguerite Duras


Je n’ai pas assez aimé Nicolas, jamais assez. J’aurais dû mieux le garder, le soigner. Il y a un siècle qu’il est retourné à la mort. Je voudrais bien embrasser la place vide de ses yeux. Les humer, ses yeux crevés, jusqu’à reconnaître l’odeur de mon frère. Ca me ferait du bien, me réchaufferait, me donnerait une jeunesse. 

[…] Nicolas encore. Toujours je repense à Nicolas. 

[...] Ah ! le tenir serré une bonne fois. Je suis vieille. Du moment que je ne pourrais plus jamais l’embrasser, je suis vieille de toutes mes années futures.


En bonus, un extrait du roman, lu par Sylvie Testud, dans Marguerite ou la vie tranquille - court métrage de Stéphanie Murat d'après Marguerite Duras :



La Vie tranquille de Marguerite Duras, Éditions Gallimard Collection Poche, 216 pages, 22 janvier 1982 


samedi 30 août 2014

L'homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura

Extrait

Et que Trotski aille se faire foutre avec son fanatisme obsessionnel et son complexe de personnage historique, s'il croyait que les tragédies personnelles n'existaient pas et qu'il n'y avait que des changements d'étapes sociales et supra-humaines. Et les personnes, alors ? Est-ce que l'un d'eux a un jour pensé aux personnes ? Est-ce qu'on m'a demandé à moi, à Ivan, si nous étions d'accord pour remettre à plus tard nos rêves, notre vie et tout le reste jusqu'à ce qu'ils partent en fumée (les rêves, la vie et même le Saint-Esprit) happés par la fatigue historique et l'utopie pervertie ? 


Mon avis

L'écrivain cubain Leonardo Padura, ayant vécu les désillusions du  communisme et du régime castriste, avait toute la légitimité nécessaire pour dénoncer l’odeur nauséabonde du fanatisme, les ravages du stalinisme, les malversations, manipulations, intoxications et autres mensonges d’une utopie pervertie. Lorsque l’individu est sacrifié au nom d’une idéologie, lorsque les victimes et les crimes se comptent par milliers, lorsque la peur vous tenaille et vous paralyse, lorsque les rêves partent en fumée.

Ce roman, extrêmement documenté, est instructif, foisonnant, puissant, prenant et passionnant. Un mélange de fictions et de vécus historiques très riches en thématiques et pris à bras le corps par le romancier. Un gros coup de cœur et une de mes meilleures lectures de cette année. 


Quatrième de couverture

En 2004, à la mort de sa femme, Iván, écrivain débutant et responsable d’un misérable cabinet vétérinaire de La Havane, revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui se promenait sur la plage avec deux lévriers barzoï. Après quelques conversations, « l’homme qui aimait les chiens » lui fait des confidences sur l’assassin de Trotski, Ramón Mercader, qu’il semble connaître intimement. Grâce à ces confidences, Iván reconstruit les trajectoires de Lev Davidovich Bronstein, appelé aussi Trotski, et de Ramón Mercader, connu aussi sous le nom de Jacques Mornard, et la façon dont ils sont devenus victime et bourreau de l’un des crimes les plus révélateurs du XXe siècle.

L'homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura, Éditions Métailié Collection Bibliothèque Hispano-Américaine, 6 janvier 2011, 670 pages


A lire également sur ce blog :

* Les brumes du passé de Leonardo Padura

vendredi 29 août 2014

jeudi 28 août 2014

Sarah Thornhill de Kate Grenville

Kate Grenville aborde l’histoire des premiers colons arrivés en Australie et la violence à l’encontre des aborigènes par le biais de l’histoire intime d’une jeune femme amoureuse d’un métis, Jack Langland, qui éprouve les mêmes sentiments à son encontre. Sarah Thornhill est issue de la deuxième génération, celle que les parents - la plupart d’anciens bagnards devenus propriétaires terriens - aspirent à élever dans la société. Il va sans dire que Jack, le jeune métis dont Sarah Thornhill est amoureuse, ne correspond pas vraiment aux critères souhaités pour établir une jeune fille. Mais Sarah Thornhill, femme de caractère, compte bien s’établir avec l’homme qu’elle aime, quitte à s’éloigner de sa famille pour y parvenir. C’était sans compter un lourd secret familial qui entravera à jamais son amour pour Jack, et qu’elle ne parviendra à mettre à jour que de nombreuses années après un mariage de raison. 

On s’attache rapidement à cette jeune fille illettrée au parler un peu fruste mais à l’intelligence de cœur, une jeune femme libre de préjugés jusqu’au jour où elle découvrira la vérité sur le passé de son père. L’auteur évoque l’histoire de la société australienne à travers une voix innocente et intègre mais peut-on vivre en paix lorsque le désir de réparation nous tiraille ? Kate Grenville revient sur le fait que nos existences ne sont que les maillons d’une chaîne dans laquelle l’innocence n’a finalement que peu de place, tant nous avons aussi le devoir de réparer la faute de nos parents pour pouvoir nous en affranchir. Et le devoir de réparation passe notamment par le témoignage des événements aussi fidèlement que possible. Une écriture généreuse et attachante pour un sujet crucial et délicat.

Attention, ce roman fait suite à un précédent opus, Le fleuve secret (Métailié, 2010), qui raconte l’histoire de la première génération, à savoir celle des parents de Sarah. Je ne l’ai découvert qu’à la fin de ma lecture mais il semble bien qu’il puisse se lire totalement indépendamment tant cela ne m’a pas du tout gênée à la lecture.

Présentation du roman par l'auteur :


Sarah Thornhill de Kate Grenville, traduit de l'anglais par Mireille Vignol, Editions Métailié, Bibliothèque anglo-saxonne, 02/05/2014, 256 pages

mardi 26 août 2014

D. de Robert Harris

Le romancier britannique revient sur l’affaire Dreyfus en adoptant le point de vue du narrateur principal, à savoir l’officier de l’armée française Georges Picquart, un ancien instructeur d’Alfred Dreyfus qui assistera à la condamnation du capitaine pour espionnage à la solde des allemands. Suite à cette affaire, Georges Picquart sera promu colonel de l’armée française et prendra la tête de la section statistique du service des renseignements, celle-là même qui avait traqué Dreyfus en fournissant les preuves de sa culpabilité.

Cet homme brillant, intelligent, carriériste mais non dénué d'humour, est aussi un homme droit, juste et impartial. Et lorsqu’il découvre les preuves que l’espion opère toujours et que Dreyfus a été injustement accusé à sa place, et ce à l’aide de la complicité des plus hautes autorités de l’armée française, il n’aura de cesse de vouloir rétablir le capitaine Dreyfus en prouvant son innocence.

Tout le monde connait, du moins dans les grandes lignes, l’affaire Dreyfus et les relents antisémites de cet affreux scandale politique. La lecture de certains passages de la correspondance de Dreyfus permet de toucher du doigt toute l’atrocité et la souffrance engendrées par cette condamnation arbitraire. Mais on découvre ici un homme extraordinaire, le colonel Picquart, un homme stupéfiant qui ne peut que forcer notre admiration en prenant la défense d’un homme que tout le monde avait condamné avec presque exaltation, comme si « tout le mépris et les récriminations accumulés depuis la défaite de 1870 » avait trouvé « un exutoire en ce seul individu », un juif solitaire et peu sympathique, parlant français avec l’accent allemand. Contre l’avis des plus hautes autorités, qui veulent à tout prix étouffer l’affaire, le colonel Picquart mettra en péril sa carrière, sa vie privée, sa santé et risquera jusqu’à sa vie lorsque ses supérieurs l’enverront en mission suicide dans l’espoir de s’en débarrasser.

Si ce roman est extrêmement bien documenté, il se lit véritablement comme une enquête policière  : passionnant de bout en bout, révoltant, touchant, inquiétant, il se paye même le luxe d’introduire quelques touches d’humour bienvenues pour alléger le sujet. Le colonel Picquart méritait bien cet hommage vibrant.


le colonel Picquart


Extrait :

Les murs de mon bureau semblent s’évanouir ; j’entends le fracas et le rugissement incessants des vagues contre les rochers en contrebas de la case qui lui sert de prison, les cris étranges des oiseaux, le profond silence de la nuit tropicale brisé par le martèlement continuel des sabots des gardes sur le sol de pierre, et le bruissement des araignées-crabes venimeuses qui courent sous le toit ; j’éprouve la chaleur étouffante de la fournaise saturée d’humidité, la brûlure des piqûres de moustiques et des morsures de fourmis, la violence des maux de ventre et des migraines aveuglantes ; je respire la moisissure de ses vêtements et de ses livres rongés par l’humidité et les insectes, la puanteur de ses latrines et de la fumée épaisse qui le fait pleurer dès qu’il parvient à allumer un feu de bois vert et mouillé pour cuire ses aliments ; et surtout, je suis atterré par sa solitude.

D. de Robert Harris, traduit de l’anglais par Natalie Zimmermann , Éditions Plon/Feux croisés, 5 juin 2014, 488 pages.

lundi 25 août 2014

Une aussi longue absence de Henri Colpi


Nous sommes en 1960, au lendemain de la fête du 14 juillet, à Puteaux, une banlieue proche de Paris. Thérèse (Alida Valli), une femme d’origine italienne, y tient un café modeste. Les vacances sont proches et le quartier se dépeuple peu à peu. Thérèse pense passer à son tour quelques jours de vacances auprès de son amant, un chauffeur routier. Mais des airs d’opéra italien qu’un clochard (Georges Wilson) chante en passant devant son bar depuis quelques jours l’intrigue. Et quand Thérèse voir enfin son visage, elle croit reconnaître son mari disparu en déportation depuis 16 longues années. L’homme est atteint d’amnésie et ne se souvient plus de son passé mais Thérèse, qui ne part plus en vacances et rompt immédiatement avec son amant, n’aura de cesse de tenter de raviver la mémoire de l’amnésique…

Cette histoire est basée sur un fait divers authentique : Mme Léontine Bourgade d’Aubervilliers, une femme de 58 ans, est persuadée d’avoir retrouvé son époux, disparu au camp de Buchenwald en 1944, dans la personne d’un clochard ayant perdu la mémoire. Marguerite Duras et Gérard Jarlot vont transposer cette histoire au cinéma en restant assez proche du récit que livraient les journalistes de l’époque.

Marguerite Duras est à ce moment-là au sommet de sa carrière : Moderato Cantabile a rencontré un beau succès critique et le film Hiroshima mon amour, réalisé par Alain Resnais, dont elle a écrit le scénario et les dialogues, est reconnu mondialement. La référence au camp de Buchenwald ne pouvait que la toucher personnellement, son ancien mari Robert Antelme ayant lui aussi été déporté dans ce camp nazi.

Cette histoire, à l’instar d’ Hiroshima mon amour, revient sur des thématiques similaires, à savoir le travail de la mémoire et de l’oubli, l’identité ou sa perte, le travail de deuil ou son incapacité à s’accomplir, la folie qui guette. La mémoire d’une femme qui butte contre l’oubli d’un homme qui ne la reconnait plus, et la difficulté de faire coexister les deux pour poursuivre une relation qui n’existe plus que dans les souvenirs de l'épouse.

Une tragédie très sobre et dépouillée, qui prend parfois des poses théâtrales, mais touchante et sensible, dont on retiendra particulièrement trois scènes fortes et émouvantes : la scène de l’air d’opéra au juke-box, la scène où Thérèse découvre la preuve physique de l’amnésie irrémédiable de cet homme dont elle ne cessera pourtant de vouloir ranimer la mémoire, et une des dernières scènes que je vous laisse découvrir. Mention spéciale pour l’interprétation remarquable des deux acteurs principaux, Alida Valli et Georges Wilson. 





Réalisation : Henri Colpi
Scénario et dialogues : Marguerite Duras, Gérard Jarlot
Collaboration : Alain Resnais
Photographie : Marceil Weiss
Son: René Breteau
Musique : George Delerue
Montage : Jasmine Chasney
Interprètes : Alida Valli, Georges Wilson, Jacques Harden, Paul Faivre, Catherine Fontenay
Production : France-Italie 1960 Procinex-Lyre, Galatea
Durée :94 min, noir et blanc

Prix Louis-Delluc 1961
Palme d'or du Festival de Cannes 1961, ex-aequo avec Viridiana de Luis Buñuel
Japon Kinema Junpo Awards 1965 : meilleur film étranger

dimanche 24 août 2014

Les âmes mortes de Nicolas Gogol (citation)

Observant Kabotievitch du coin de l’œil, Tchitchikov eut, cette fois, la nette impression d’être aux côtés d’un ours de taille moyenne. Pour parfaire la ressemblance, l’habit de son hôte était de la plus pure couleur ours, les manches en étaient trop longues, les pantalons aussi, il marchait en se dandinant et ne cessait d’écraser les pieds de ses voisins. Il avait un teint chaud et cuivré, évoquant la couleur des pièces de cinq kopecks. Chacun aura constaté qu’il existe de par le monde maint visage de cette sorte, que la nature ne se fatigue guère à fignoler ; délaissant les instruments de précision, tels que limes et forets, elle se contente de tailler dans la masse à coup de hache : elle prend son élan, et hop : un nez ! Elle frappe une deuxième fois, hop : des yeux. Lors, sans polir le moins son ouvrage, elle le lâche de par le monde, en disant : « Il est vivant, c’est déjà ça ! » Kabotievitch donnait exactement l’image d’une solidité inouïe, à suffisance : il tenait sa tête plus souvent baissée que droite, son cou ne pivotait point et cette raideur avait pour conséquence qu’il regardait rarement ses interlocuteurs, fixant de préférence le coin du poêle ou la porte. Tchitchikov lui jeta un nouveau coup d’œil de biais, tandis qu’ils passaient dans la salle à manger : un ours craché !


Les âmes mortes de Nicolas Gogol, Traduction d'Anne Coldefy-Faucard, Éditions Verdier Collection Verdier Poche, 376 pages, 5 novembre 2009


Extrait : Les âmes mortes de Nicolas Gogol

[…] madame Appatova avait reçu une excellente éducation. La bonne éducation se donne, comme chacun sait, dans des pensionnats où, comme on le sait aussi, trois matières sont le fondement des humaines vertus : le français, indispensable au bonheur familial, le piano-forte, qui procure tant d’heureux instants à l’époux, enfin les tâches proprement domestiques, ce qui revient à dire la confection de bourses et autres surprises tricotées. Les méthodes, il est vrai, peuvent faire l’objet de maint changement et perfectionnement, surtout par les temps qui courent. Tout dépend ici du bon sens et des capacités des maîtresses de pension. Il est ainsi des maisons où le piano-forte l’emporte, suivi du français, puis des tâches domestiques. D’autres font la part belle à ces dernières, c’est-à-dire aux surprises tricotées, puis vient le français et, seulement après, le piano-forte. 


Les âmes mortes de Nicolas Gogol, Traduction d'Anne Coldefy-Faucard, Éditions Verdier Collection Verdier Poche, 376 pages, 5 novembre 2009

samedi 23 août 2014

Le bruit des autres de Amy Grace Loyd

Celia, jeune veuve proche de la quarantaine, tient le monde à distance depuis la mort pénible de son époux. Introvertie et solitaire, elle décide pourtant d’acheter avec son héritage un petit immeuble à Brooklyn, tout en choisissant avec grands soins ses locataires, pour leur discrétion et l’harmonie de l’immeuble. Fermer les portes pour se préserver des autres, contrôler et se prémunir de toutes intrusions, voilà donc la nouvelle vie de Celia. Jusqu’au jour où un grain de sable vient rayer cette belle mécanique : son locataire du dessus, George, qui souhaite passer une année sabbatique en France, demande s’il peut sous-louer pendant son absence l'appartement à Hope, une amie récemment séparée de son époux, tombé amoureux d’une autre femme.

« Je voulais de l’ordre, pour moi, pour l’immeuble. J’avais voulu certaines barrières, le droit de les ériger. Mais les insomnies rendent les journées caoutchouteuses, les murs fins et mobiles. »

Les murs sont effectivement peu épais, tant et si bien que les bruits traversent les cloisons aussi facilement que Hope laisse entrer chez elle un homme avec qui elle entame une relation sadomasochiste.

« Je sentais le squelette de cette maison, je l’avais fortifié. Et moi aussi. Mais voilà que Hope faisait tinter les os dans la nuit, et je n’avais pas les idées claires (…) »

Un monstre dans l’immeuble, dans les couloirs… Celia voit ses murs vaciller autant que ses certitudes : ils n’étaient plus à l’abri. La disparition subite de son locataire M. Coughlan va jeter un nouveau trouble sur son existence. Le temps de fermer sa porte pour se prémunir des autres n’est décidément plus d’actualité, et Celia va devoir prendre des décisions et faire des choix en sortant de sa solitude.

« George avait ouvert une porte et laissé entrer quelqu’un et un phénomène physique chaotique avait pris le pouvoir, encouragé par le printemps, mélangeant les appétits humains avec les taillis, avec un vent changeant et une végétation si éclatante que l’on avait du mal à y croire. »

Ce roman explore la perte sous ces différentes facettes : perte d’un être aimé, suite à un deuil ou une séparation, perte de contrôle, perte des repères, perte de son innocence. Et ce dans un contexte sexuel pervers, sans oublier cette étrange fascination que Celia et Hope éprouvent l’une pour l’autre, deux femmes qui finalement se ressemblent beaucoup.

Si l’écriture soignée d’Amy Grace Loyd fait merveille, je n’ai pas été totalement convaincue par ce premier roman. Je l’ai trouvé certes intéressant et original, par la place qu’il donne aux sons, aux parfums, aux bruits, à l’environnement en général, par la tension qu’il dégage également entre le contrôle et le lâcher prise et la place que nous occupons dans la vie, faite de changements et d’imprévisibilités malgré notre envie d’ordre et de constance. Mais je l’ai trouvé peu touchant en fin de compte, tant je suis restée sur le seuil, comme extérieure aux événements et aux personnages. Ce roman donne en fait surtout l’impression d’avoir été très construit et peut-être trop maitrisé, étouffant les personnages en les rendant finalement peu vivants.

Le Bruit des autres, par Amy Grace Loyd. Trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch. Stock, 262p., 20€.


vendredi 22 août 2014

jeudi 21 août 2014

Les Combattants de Thomas Cailley

Synopsis

Entre ses potes et l’entreprise familiale, l’été d'Arnaud s’annonce tranquille… Tranquille jusqu'à sa rencontre avec Madeleine, aussi belle que cassante, bloc de muscles tendus et de prophéties catastrophiques. Il ne s’attend à rien ; elle se prépare au pire. Il se laisse porter, se marre souvent. Elle se bat, court, nage, s’affûte. Jusqu'où la suivre alors qu'elle ne lui a rien demandé ? C’est une histoire d’amour. Ou une histoire de survie. Ou les deux.

La rencontre, entre un jeune garçon tendre et indécis et une jeune fille frondeuse et déterminée, ne pouvait faire que des étincelles. Et le réalisateur Thomas Cailley ne s’en prive pas, passant d'un genre à l'autre avec fluidité et aisance, tout en donnant à son film une belle énergie. C'est vivant, rafraichissant et bien sympathique, tant certaines scènes ne manquent pas d’humour. Revirement au dernier quart du film, qui se veut plus naturaliste, tendu et catastrophique. Adèle Haenel, musclée et instinctive, confirme qu’elle a tout d’une grande et Kevin Azaïs, tout en délicatesse et sensibilité, est une bien agréable découverte.  Un film romantique même si le romance en passe par toutes les couleurs. 

Avec ce premier long métrage plus que prometteur, Thomas Cailley laisse présager le meilleur pour la suite de sa carrière.



Réalisateur: Thomas Cailley
Acteurs: Kevin Azaïs, Adèle Haenel, Brigitte Roüan
Origine: France
Genres: Drame, Romance
Année de production: 2014
Durée: 1h38
Sortie en France : le 20 août 2014

mercredi 20 août 2014

Sils Maria de Olivier Assayas


Synopsis

A 18 ans, Maria Enders a connu le succès en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui fascine et conduit au suicide une femme mûre, Helena. Vingt ans plus tard, à l'apogée de sa gloire, elle reçoit à Zurich un prix prestigieux au nom de Wilhelm Melchior, l'auteur et metteur en scène de la pièce qui, quelques heures avant la cérémonie, meurt subitement. On propose à Maria Enders de reprendre cette pièce, mais cette fois de l'autre côté du miroir, dans le rôle d'Helena.

 Je n’ai pas été totalement transportée par ce film, malgré les thématiques très intéressantes (le passage du temps, l'alternance des rapports de force, l’évolution de la profession, la réflexion sur l’art, la starification, l'utilisation de la presse à scandale et la place des gadgets multimédias dans nos vies) et le bon alliage des actrices, sans oublier l’intelligence dans la manière de les évoquer. 

Beaucoup de bons points donc, mais les mises en abyme et autres jeux de miroirs sont tellement nombreux et surlignés que j’ai eu l’impression de passer plus de temps à les répertorier qu'autre chose, alors que j’aurai préféré me laisser emporter par le récit. 

Sils Maria est plus un film d'actrices que de femmes, qui m’a laissée un peu sur place et comme en-dehors, me cantonnant essentiellement à mon rôle d'observatrice et de spectatrice. Pourtant Juliette Binoche est une excellente comédienne, qui  a du métier et qui sait « y faire » mais elle n’est jamais arrivée à toucher la moindre corde sensible en moi. Peut-être la faute à un scénario trop cérébral, à la trop proche proximité du rôle et de l’interprète et ma difficulté de pouvoir m'immiscer entre les deux. Peut-être aussi la faute à mon relatif désintérêt du métier d'acteurs,  avec cette impression de se regarder le nombril. La bonne surprise est finalement du côté de la jeunesse, Kristen Stewart et Chloë Grace Moretz n'ayant pas à rougir de leur performance, face à une actrice aussi confirmée que Juliette Binoche.



Réalisateur: Olivier Assayas
Acteurs: Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz, Brady Corbet, Johnny Flynn
Origines: Suisse, France, Allemagne
Genre: Drame
Public: Tout public
Année de production: 2014
Date de sortie: 20/08/2014
Durée: 2h03

lundi 18 août 2014

Le messager de Joseph Losey


Un homme de 70 ans (Michael Redgrave ) se remémore une expérience douloureuse qui aura une influence néfaste  sur le reste de sa vie,  alors qu'il était à peine âgé de 13 ans : issu d’un milieu pauvre, le jeune et sensible Leo Colston (Dominic Guard) est invité à passer une quinzaine de jours en vacances chez la famille aristocratique de son ami Marcus Maudsley, dans la riche demeure de Brandham Hall, située dans le Norfolk. Il tombe tout de suite sous le charme de la sœur aînée de Marcus, Marian Maudsley (Julie Christie), qui se montre bien sympathique à son égard mais pas sans arrière-pensée. Marian, bien que promise au riche Hugh Trimingham (Edward Fox), entretient une relation avec Ted Burgess (Alan Bates), un simple métayer. Elle séduit sans peine le jeune garçon et en fait rapidement son complice en lui demandant d’être son messager afin de transmettre ses lettres à son amant. Si l’enfant est ravi de faire plaisir à Marian dans un premier temps, il apprendra par la suite à apprécier autant le métayer que le futur époux. Ne pouvant se résoudre à trahir l’affection qu’il porte à ces trois personnes, il deviendra malgré lui une des victimes de l’égoïsme des adultes, aveugles aux dégâts qu’ils occasionneront à cet enfant trop jeune pour affronter ce dilemme et les conséquences de cette relation lorsqu’elle sera révélée au grand jour.

Joseph Losey aborde, comme souvent, les rapports de classes britanniques et leur rigidité, plus particulièrement à la veille de l’époque édouardienne (nous sommes en 1900), même si le propos se veut sans aucun doute universel. On pense bien évidement à « L’amant de Lady Chatterley », quant à la position de la femme, des différentes classes sociales ou de la transgression des codes et des valeurs de l’époque. Mais le point de vue du réalisateur reste toujours celui de l’enfant et du traumatisme qu’il subira durant cet été exceptionnellement chaud. Un enfant totalement étranger à ce monde aristocratique qu’il ne connait pas et qui souvent le ridiculise, un enfant pris dans les tourments de sa culpabilité et de sa conscience, dans l’impossibilité dans laquelle il se trouve de pouvoir servir les trois personnes qu’il apprécie sans devoir trahir une des trois.

Si le film fait souvent preuve d’une certaine lenteur, la qualité d’interprétation des acteurs, la présence obsédante de la musique du film (Michel Legrand), la beauté des paysages, les mouvements de caméra et la représentation des rapports de forces entre classes sociales font rapidement oublier ce petit écueil. 

Palme d'Or au festival de Cannes 1971. 


Titre original: The go-between
Réalisateur: Joseph Losey
Acteurs: Alan Bates, Julie Christie, Michael Redgrave
Origine: Royaume-Uni
Genre: Comédie dramatique
Année de production: 1971
Durée: 1h56


D'autres films du réalisateur à découvrir également :

* Mr. Klein de Joseph Losey
* The Servant de Joseph Losey
* L'Assassinat de Trotsky de Joseph Losey


dimanche 17 août 2014

Extrait : Les empreintes du diable de John Burnside

Pendant un instant, je fus perdu ; pendant un instant, je fis ce que j’avais toujours voulu faire : je ne pensai à rien. J’appelle cela de la panique, aujourd’hui, chez moi, dans la sécurité de mon fauteuil, mais la panique n’est qu’un mot, or il s’agissait de tout autre chose. C’était l’abandon total. C’était le doigt d’un dieu raclant l’intérieur de mon crâne.



Les empreintes du diable de John Burnside, Traduction Catherine Richard, Éditions Métailié, 217 pages, 17 janvier 2008

Scintillation de John Burnside (citation)


Les erreurs ne surviennent pas lors d’un instant isolé, décisif, elles se déploient lentement tout au long d’une vie. Elles poussent, invisibles, sous la surface, se développent des années durant dans le noir comme les filaments d’une patiente moisissure jusqu’au jour où quelque chose fait irruption en surface, une masse lisse, humide, féconde, emplie de spores noires qui se répandent au vent et voyagent sur des kilomètres, altérant tout ce qu’elles touchent.


Scintillation de John Burnside, Traduction Catherine Richard, Editions Points, 307 pages, 30 août 2012

samedi 16 août 2014

La troisième balle de Leo Perutz

Nous sommes dans les premières années du XVIe siècle. Charles Quint, dernier empereur du Saint-Empire romain germanique, rêve d’unifier la Chrétienté, s’il n’était pas continuellement interrompu dans ses ambitions par des révoltes intérieures, comme en Allemagne et dans les Flandres, ou encore par les conflits religieux, provoqués par les luthériens. Charles Quint a donc besoin, pour affermir les bases de son pouvoir, de beaucoup d’or. Pour ce faire, il confie à Hernán Cortés la mission de conquérir le nouveau monde et de marcher sur Tenochtitlan, l’actuelle Mexico. En soumettant d’abord l’empereur Montezuma, en lui ramenant ensuite l’or des Aztèques.

Franz Grumbach, un allemand luthérien qui se retrouve étrangement au service de Charles Quint, a tout oublié de son passé. Il se débat dans les méandres de ses souvenirs et ce n’est pas son laquais, devenu muet, qui pourra lui raviver la mémoire. Au cours d’une longue nuit, il va écouter un cavalier espagnol qui raconte une étrange histoire aux soldats du camp : l’histoire de Rhingrave le rebelle, qui avait tenté de s'opposer aux visées expansionnistes de Charles Quint, en se mettant sur le chemin des conquistadors. Mais cet allemand luthérien, qui ne manquait certes pas de courage, ne disposait que de trois balles et d’une arquebuse pour arriver à ses fins : la première balle était destinée à Hernán Cortés, la deuxième balle était destinée au duc de Mendoza, quant à la troisième balle… Mais le destin (ou le diable) en décideront autrement. Et si cette histoire était celle de Franz Grumbach ? Saura-t-il enfin qui a été frappé par la troisième balle ? La malédiction de Garcia Novarro semble devoir s'accomplir jusqu'au bout.

Ce premier roman de Leo Perutz, publié en 1925, mêle habilement tragédie, aventure, passion, histoire, imaginaire, croyance et superstition. Cet écrivain tchèque juif de langue allemande n’a décidément pas son pareil pour forger le destin tragique de ses personnages, aveuglés par la rage, le fanatisme, la foi, les certitudes, la folie meurtrière, la richesse ou le pouvoir, comme soutenus par les forces du mal. Son univers, teinté d’ironie, de mélancolie, d’amertume et de pessimisme, souligne à la fois l’absurdité du monde et le côté dérisoire de la vie humaine. Sa mobilisation en tant que lieutenant pendant  la guerre 14-18 et la blessure grave qui en résultera ne sont certainement pas étrangers à ce point de vue radical, qui est celui de l'impossibilité d'échapper à son destin.

La troisième balle de Leo Perutz est le quatrième roman que je lis de cet auteur. Et je n’ai jamais été déçue jusqu’à présent, que du contraire. A quand le prochain ?

La troisième balle de Leo Perutz, traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle, Éditions Le Livre de Poche, 315 pages, 6 décembre 1989

vendredi 15 août 2014

Extrait : La scène d'ouverture du roman La troisième balle de Leo Perutz

Je grelotte, le feu est sur le point de s’éteindre. Le vent de l’automne s’engouffre dans mon manteau déchiré dont les pièces virevoltent comme autant de diables grimaçants. La pluie tombe et tambourine autour de moi, elle gronde et crépite, on dirait qu’une peau de tambour est tendue sur le monde.


La troisième balle de Leo Perutz, traduit de l'allemand par Jean-Claude Capèle, prochainement dans la collection de poche Zulma (09/10/14 ), 384 pages, 9,95 €


jeudi 14 août 2014

Un portrait en passant, Pavonia de Frederick Leighton (peinture)

Pavonia de Frederick Leighton

Frederic Leighton, né le 3 décembre 1830 à Scarborough et mort le 25 janvier 1896 à Kensington, est un peintre et sculpteur britannique de l'époque victorienne.


Graveney Hall de Linda Newbery

Quatrième de couverture

De nos jours, dans le Kent, Greg, un adolescent féru de photographie, découvre fasciné les ruines d’une demeure jadis détruite par le feu, Graveney Hall. Épaulé par Faith, la fille d’un bénévole restaurant la propriété, il va tenter de percer le secret de Graveney Hall. Edward Pearson, le dernier héritier du nom, a-t-il provoqué l’incendie de la maison de maître durant la guerre de 14-18 ? On le savait devenu dépressif et violent à la mort de son amant rencontré sur le front…

Cette découverte aura une répercussion inouïe sur Greg, lui qui s’interroge sur les liens qu’il entretient avec Jordan, son ami gay, et Faith,dont les convictions religieuses sont profondes.


Alternant deux époques, la Première Guerre mondiale et le temps présent, ce roman aborde la question de l’identité sexuelle à travers les premiers émois, l’amitié, la culpabilité, les doutes et autres maladresses mais interroge aussi la foi et les convictions, n’évitant pas les remises en question et autres questionnements existentiels. L’homosexualité y est abordé avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, sans omettre le poids du regard des autres.

Un roman agréable, j’ai failli même écrire aimable, avec un je ne sais quoi de désuet mais dans le bon sens du terme, élégant, simple mais tout en sensibilité. Une lecture qui convient parfaitement à de jeunes adolescents tant ils y trouveront un écho à leur propre valse d’incertitudes et hésitations.

Graveney Hall de Linda Newbery, Le Livre de Poche, 29 janvier 2014, 384 pages

mercredi 13 août 2014

Décès de l'acteur Robin Williams



Dessin en hommage à l'acteur Robin Williams, publié dans le journal Le Soir de ce mercredi 13.08.2014. Le site web du dessinateur StripMax (alias Max Tilgenkamp).

Décès de l'écrivain belge Simon Leys

Simon Leys, écrivain, essayiste, critique littéraire, traducteur et sinologue belge,  vient de nous quitter ce lundi 11 août 2014, à l'âge de 78 ans. Né en 1935 à Bruxelles, il a longtemps vécu en Chine avant de s'installer en 1970 en Australie, où il enseignait la langue et la littérature chinoises. Il était l'auteur de l'essai Les naufragés du Batavia et du recueil Le bonheur des petits poissons, pour ne citer que ceux que j'ai lus.

Il a reçu de nombreux prix durant sa carrière: le Prix quinquennal de l'Essai (1981) pour Ombres Chinoises, le prix Renaudot Essai en 2001 pour Protée et autres essais, le Prix Guizot (2003) pour Les Naufragés du Batavia, le Prix mondial Cino Del Duca (2005) ou encore le Prix quinquennal de littérature (2005) ) pour l'ensemble de son œuvre. Il est élu en 1990 à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique où il était le successeur de Simenon. 


Une société civilisée n'est pas nécessairement un société qui comporte une moindre proportion d'individus criminels et pervers - (celle-ci est probablement à peu près constante dans tous les groupements humains) - simplement, elle leur donne moins l'occasion de manifester et d'assouvir leurs penchants.

Extrait de l'essai Les naufragés du Batavia : Suivi de Prosper de Simon Leys, Éditions Seuil dans la Collection Points, 125 pages, 8 avril 2005.




Pierre Reverdy a remarqué : « Il me faut tellement de temps pour ne rien faire, qu’il ne m’en reste plus pour travailler. ». Ceci est d’ailleurs une excellente définition de l’activité poétique, laquelle est elle-même le fruit suprême de la vie contemplative. Bien sûr, nous devons reconnaître les mérites de Marthe qui s’occupe des besognes ménagères, mais nous savons bien que c’est Marie qui a choisi la meilleure part, simplement en demeurant assise aux pieds du Seigneur. Ce que l’opinion commune flétrit sous le nom de paresse reflète en réalité un jugement plus sûr et requiert plus de caractère que la fuite facile dans l’activisme. 

Extrait du chapitre Éloge de la paresse  du recueil Le bonheur des petits poissons : Lettres des Antipodes de Simon Leys, Éditions Le Livre de Poche dans la Collection Littérature & Documents, 147 pages, 11 mars 2009.

Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov

Les Récits de la Kolyma sont de courts fragments rassemblés sur plus de 1.500 pages que compte le recueil de l’auteur Varlam Chalamov. Cet écrivain russe (1907-1982) passa 22 ans de sa vie au goulag de la presqu’île de la Kolyma, région se situant aux confins extrêmes du Nord-Est de la Sibérie.

L’isolement, l’éloignement, le climat et les conditions de vie très dures de cet enfer gelé ont fait de la Kolyma un endroit totalement à part du reste de la Sibérie, où les conditions de réclusion étaient particulièrement éprouvantes et pénibles. Cette région était donc légitimement devenue la plus redoutée entre toutes : « Kolyma znatchit smert » (Kolyma veut dire mort), telle était la sentence pour ceux qui s’y rendaient contraints et forcés.

Outre les conditions climatiques extrêmes qui conduisaient aux gelures et amputations diverses et les rations alimentaires nettement insuffisantes, les prisonniers devaient lutter contre l’épuisement mental et physique, les maladies tels que le scorbut et la dysenterie, les brimades, les tortures diverses sans oublier la soumission aux travaux forcés. Le taux de mortalité parmi les prisonniers atteignait 30% la première année et à peu près 100% dans la deuxième.

Varlam Chamalov y survécu contre toutes attentes. Après avoir contesté la prise du pouvoir de Staline en diffusant de manière clandestine Les Lettres au Congrès du Parti, appelées par la suite Le Testament de Lénine, qui remettait en cause la légitimité de Staline à la tête du Parti Communiste, il se fera arrêter une première fois en 1929, une deuxième fois en 1937, époque de la grande purge qui va le renvoyer dans les camps. Les opposants au régime étaient déportés vers la Kolyma afin d’exploiter les riches gisements d’or de la région, constituant ainsi une main-d’œuvre servile et corvéable à souhait. Varlam y survivra plus de 20 ans et ne sera libéré qu'en 1951, tout en y restant assigné à résidence jusqu’en 1953 (date de la mort de Staline). C’est à cette époque qu’il écrivit de la poésie. Il sera définitivement réhabilité en 1956.

Les récits de la Kolyma peuvent être vus comme des courts fragments se rapprochant d’instantanés pris sur le vif dans les camps : situations bureaucratique absurdes, arbitraires et cruelles, conditions de vie inhumaines, souffrances diverses, Varlam ne nous épargne rien ! Récits extrêmement âpres, sombres, durs, sans concession sur la nature humaine sous le couvert d’une écriture magnifique, car Varlam est avant tout un écrivain qui témoigne de l’oppression stalinienne. Nous voulons voir en Varlam une espèce de survivant mais non, même sa fin de vie sera un calvaire, interné dans un hospice moscovite contre sa volonté, sourd et muet, rien ne lui aura été épargné.

Ces récits de la Kolyma, composés de 1950 jusqu’à sa mort en 1982, demeurent l’unique œuvre de l’auteur. Les éditions Vernier réunit en un seul volume ces six livres qui feront de Varlam Chalamov l’un des écrivains majeurs du vingtième siècle. Témoignages poignants, sans artifices ni embellissements, sans procédés littéraires pour enrober les faits tels qu’ «ils se sont passés », sans fioritures mais au service d’une plume âpre qui nous marque au fer rouge.

Chaque instant de la vie des camps est un instant empoisonné. Il y a là beaucoup de choses que l’homme ne devrait ni voir ni connaître ; et s’il les a vues, il vaudrait mieux pour lui qu’il meure.

Le détenu y apprend à exécrer le travail ; il ne peut d’ailleurs y apprendre rien d’autre.

Il y apprend la flagornerie, le mensonge, les petites et les grandes lâchetés ; il devient égoïste.

Lorsqu’il recouvre la liberté, il s’aperçoit que non seulement il n’a pas progressé pendant sa détention au camp mais qu’au contraire ses centres d’intérêts se sont rétrécis, sont devenus pauvres et primitifs.

Les barrières morales ont été repoussées hors de sa vue.

Il découvre qu’on peut commettre des lâchetés et vivre.

On peut mentir et vivre.

On peut promettre, ne pas tenir ses promesses et vivre.

On peut boire l’argent d’un camarade.

On peut demander la charité et vivre ! Mendier et vivre !

Il découvre qu’un homme qui a commis une vilenie ne meurt pas.

Il s’habitue à la fainéantise, à la tromperie et à l’agressivité contre tous et tout. Il accuse le monde entier en pleurant sur son sort.

Il attache beaucoup trop de valeur à ses propres souffrances en oubliant que chacun à sa part de malheur. Il n’est plus capable de compatir au malheur d’autrui, il l’ignore tout simplement, refuse de comprendre.

Le scepticisme, passe encore : à tout prendre, c’est un des meilleurs héritages du camp.

Il apprend à détester les gens.