samedi 21 juillet 2018

Les fraises sauvages d'Ingmar Bergman

Les fraises sauvages (Smultronstallet, 1957) d'Ingmar Bergman  ****
Avec Victor Sjöstrom, Bibi Andersson, Ingrid Thulin

 
La veille de la cérémonie qui doit honorer et célébrer sa longue carrière de médecin, le professeur Isak Borg fait un rêve étrange où il est confronté à sa propre mort. Le lendemain, il décide de partir en voiture à l'université de Lund en compagnie de Marianne, sa belle-fille. Durant le trajet, le vieux professeur fait le bilan d'une vie gâchée par l'égoïsme.


« Je suis mort, bien que je sois vivant. »

On peut penser que Les fraises sauvages est le film de la maturité du réalisateur, avant de se rendre compte que Bergman n'avait que 39 ans à l'époque du tournage.  D'où vient ce sentiment ? Premièrement, ce film du "bilan d'une vie" semble condenser beaucoup de références personnelles, on ressent à quel point il y a du vécu derrière chaque questionnement, chaque expérience, chaque désillusion de la vie. Deuxièmement, il s'agit d'un film extrêmement construit, réfléchi, analysé, maîtrisé, abouti.  Rien n'est laissé au hasard, toutes les séquences se répondent les unes aux autres, par l'entremise de symboles et de motifs répétés (l'horloge sans aiguilles, le son des cloches, un rire de femme), de situations similaires (l'infidélité, le triangle amoureux, les conflits de couple, un accident), de rêves récurrents dans lesquels la mort s'annonce, de souvenirs épars de sa vie passée (certains vécus, d'autres reconstitués après coup), de rencontres faites en chemin. Des images du passé qui refleurissent au bord de la route et qui sont autant d'échos de sa jeunesse, empreints de nostalgie, de mélancolie, de tristesse et de regrets. Des traits familiaux qui se transmettent de génération en génération, dont une sorte de dédain et une certaine froideur envers les autres, qui enferme dans une étrange solitude d'une vie faite de devoirs sans plaisir. Un homme anxieux qui approche de la fin de sa vie et qui fait des rêves qui sont comme des sentences ("Vous êtes coupable de culpabilité, je note que vous l'ignorez").  Lorsque l'heure suprême de la prise de conscience est arrivée, lorsqu'il faut oser se regarder dans le miroir, non sans effroi ni sans angoisse. Mais c'est le prix à payer pour se réconcilier avec soi-même et parvenir à une sérénité salutaire.

Bibi Andersson et Victor Sjöstrom

Avant de terminer ce billet, j'aimerais revenir au titre du film.  Les fraises sauvages, c'est le temps de l'innocence mais aussi celui de sa perte et de la chute lorsque le petit panier de la cueillette sera lâché dans une scène de séduction, prémisse d'un amour de jeunesse perdu. Un thème récurrent dans plusieurs de ses films, et que Bergman mentionne dans ses souvenirs d'enfance (Laterna Magica) : les fraises sauvages sont liées au désir mais aussi à la destinée tragique de la jeune fille qui avait suscité ce désir.  Eros et Thanatos, qui se mélangent toujours intimement dans son œuvre. 

Bibi Andersson et Per Sjöstrand

Et si on retrouve dans ce film Victor Sjöstrom en tant qu'acteur, il était avant tout reconnu en tant que réalisateur, au point d'être considéré comme l'un des pionniers de l'art cinématographique.  Les fraises sauvages est aussi un hommage d'Ingmar Bergman au réalisateur Victor Sjöstrom, tant il s'inspire beaucoup de son film muet La Charrette fantôme (1921), d'après le roman de Selma Lagerlöf, Le Charretier de la mort (1912). Julien Duvivier réalisera en 1939 un remake français de ce film, avec Pierre Fresnay et Louis Jouvet.


Les fraises sauvages d'Ingmar Bergman est sans doute le film le plus accessible vu à ce jour du réalisateur (Cris et chuchotements, Sonate d'automne et Sarabande).  Je vous le conseille donc bien volontiers.

Blogart avait également chroniqué Les fraises sauvages très favorablement, il y a une dizaine d'années, lorsqu'il commençait à peine son périple en Bergmanie. Je vous invite à le lire ici.

12 commentaires:

  1. Pour moi le film est admirable et je l'ai chroniqué très favorablement il y a une dizaine d'années. Mais toute l'oeuvre de Bergman est à voir. Il faut prendre son temps. Il y a, je crois plus, de 40 films. Je sais que ça fait peur, mais vraiment ça vaut le coup.

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    1. Et je vais prendre mon temps pour voyager en Bergmanie :) C'est vrai qu'il fut prolifique, sans compter ses pièces de théâtre.

      J'ai retrouvé ton billet et je l'ai mis en lien. On n'est jamais de trop pour parler de Bergman ;-)

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  2. Merci beaucoup. Effectivement ça fait du bien d'évoquer Bergman.Il m'en reste pas mal à découvrir. Que ce soit parmi les premiers, La soif, Vers la joie, Jeux d'été, ou les derniers, De la vie des marionnettes, Fanny et Alexandre, Après la répétition.

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    1. Fanny et Alexandre sera mon prochain Bergman Monika me tente aussi, et je vois que tu l'as également chroniqué.Tousles commentaires vont d'ailleurs dans ton sens, ce qui m'encourage à le voir.

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  3. Bonjour Sentinelle. Bon bon bon... il faut vraiment que je me remette à Bergman. Mais pas tout de suiteeeee, mais pas trop viteeeeee... je vois ça pour l'automne !

    Ton résumé fait envie, en tout cas. Est-ce que tu crois que, dans un premier instant de séduction, le fait que "Tess" croque une fraise chez Roman Polanski est aussi lié à ce film ?

    Waouh ! La pure question de cinéphile ! ;-)

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    1. Bonjour Martin,

      Waouh, Ze Question ! Et bien, je peux te répondre que ce passage n'est pas directement un hommage à Bergman car il est également présent dans le roman de Tess d'Urberville écrit par Thomas Hardy (publié en 1891, à l'époque victorienne donc). Bergman aurait eu 100 ans cette année, même pas né à cette époque ! Mais j'aime beaucoup ta question, car je n'aurais pas fait le rapprochement entre les deux films :) Ceci dit, on est sur le même principe du "fruit défendu" : séduction, tentation, transgression, culpabilité. Mais quelle scène sensuelle chez Roman Polanski, avec la toute jeune ‎Nastassja Kinski‎, ouhlala.

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    2. Merci pour cette réponse érudite, très chère !
      Tu crois qu'en fait, c'est Bergman qui a puisé aux sources de Thomas Hardy ? ;-)

      Blague à part, merci aussi de m'avoir donné envie de sortir mon DVD des "Fraises sauvages" d'ici quelques mois. Nous en reparlerons peut-être...

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    3. Je n'ai pas beaucoup de mérite : j'ai vu/lu Tess. Bergman a puisé dans ses souvenirs d'enfance, mais qui sait ? ;-)

      J'espère bien que tu vas t'y mettre. Dans le cas contraire, tu m'envoies ton coffret par la poste et je me ferai un plaisir de les voir à ta place ahah

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    4. Au moins le mérite d'avoir lu le livre !

      Pour le coffret... euh... désolé, je vais le garder. Après, je comprends: pas facile de venir en voir quelques-uns avec moi... ;-)

      Bref... je remonte "Les fraises sauvages" vers le haut de ma pile !

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    5. Hélas oui, tu habites un peu trop loin pour moi ! D'un côté, c'est bien internet, cela permet de se retrouver moins seule à aimer des films que personne ne regarde autour de soi. De l'autre, ce serait quand même plus stimulant de se motiver "en vrai" et de nous échanger nos coffrets et autres DVD. Mais bon, "c'est déjà ça" comme le chantait Alain Souchon.

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  4. Je l'ai vu il y a déjà un moment, j'avais bien aimé sur le moment mais je m'en rappelle pas si bien. De toute façon, il faudrait que je m'organise un cycle Bergman car je connais très mal sa filmo, ça devrait être une occasion de le revoir. Très chouette billet en tout cas ! :D

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    1. Très bonne idée, ce cycle Bergman. Tu pourrais motiver notre ami Martin, qui possède un coffret du réalisateur ! Merci pour le compliment, et ravie d'avoir de tes nouvelles par ici. A bientôt, ma killeuse préférée :)

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