lundi 9 janvier 2017

Le Bannissement d'Andreï Zviaguintsev

Izgnanie par Andreï Zviaguintsev
Avec Konstantin Lavronenko, Maria Bonnevie, Aleksandr Baluev
Russie, 2006

Le Bannissement était le dernier film qu’il me restait à voir d'Andreï Zviaguintsev, un réalisateur qui tourne peu et que j’ai découvert ces dernières années. Je cite, par ordre de vision : Elena (sorti en 2012 – vu au cinéma, je l’avais bien aimé), Le Retour (sorti en 2003 – vu à  la Cinematek de Bruxelles, il s’agit de son premier film et il reste mon préféré à ce jour), Léviathan (sorti en 2014 – j’ai quitté la salle après une heure de projection, l’ivrognerie m’insupporte dans la vie comme au cinéma, mes limites ont été atteintes) et enfin Le Bannissement (sorti en 2008 – vu en DVD).  Je crois pouvoir affirmer sans crainte de me tromper que les films réalisés par Andreï Zviaguintsev gagnent à être vus sur grand écran.  S'ils ont suscité en moi des avis assez contrastés, le réalisateur garde à mes yeux un potentiel attractif important. A confirmer ou pas dans les années qui viennent...

Le Bannissement est donc son deuxième long métrage, dans lequel nous retrouvons certains thèmes déjà abordés dans son excellent premier film Le Retour : la famille, l’incommunicabilité, la question de la paternité. Le Bannissement est l’histoire d’une famille quittant une cité industrielle pour s’installer à la campagne dans la vieille maison familiale du père. Les raisons de cet exil demeurent assez floues mais on croit comprendre – entre les lignes – que le père appartient à une sorte de mafia locale de la ville. Son épouse lui annonce qu’elle est enceinte et que cet enfant « n’est pas le sien ».  Pris au dépourvu et ne sachant que faire, on lui conseille de faire un choix assez radical : tuer sa femme ou pardonner son infidélité. Mais comment pardonner ?


Ce qui frappe avant toute chose est la beauté des images et les références multiples au cinéma d’Andreï Tarkovski et plus particulièrement à son film Le Miroir, que ce soit au niveau des décors (une vieille maison familiale au milieu de nulle part ; la pluie et l’eau comme source de régénérescence ; la présence des miroirs et autres surfaces réfléchissantes ; le lit à barreaux ; les murs décrépis), du choix de l’actrice (Maria Bonnevie rappelle furieusement Margarita Terekhova, coiffure y compris), ou dans les choix de sa mise en scène (travelling, encadrement des acteurs immobiles, plans de différentes profondeurs découpés par les murs et fenêtres de la maison). 


Et tout comme son maître, Andreï Zviaguintsev nous invite à méditer sur le sens de la vie à travers l’élaboration d’une histoire intime, en recourant volontiers à des symboles et autres références bibliques, mais on n’est pas obligé non plus de s’y arrêter si on est réfractaire à toute référence religieuse.  Que de bonnes intentions donc (quand on me propose de philosopher sur la vie, je suis toujours partante), mais il faut bien avouer que je n’ai pas été totalement convaincue par la proposition du réalisateur. Certes, il y a des lenteurs mais peu importe ici. Je n’ai aucun souci avec l’allégorie, mais j’ai du mal avec la manière dont elle est amenée, par un retournement final déconcertant en forme de flashback, qui change complètement notre regard sur les protagonistes (c’est très bien) mais qui demeure opaque à mes yeux (c’est moins bien) : je n’arrive pas à comprendre cette femme, qui agit – selon moi ou alors je n’ai rien compris - totalement en contradiction avec ses valeurs. Comme si ses pulsions de mort étaient finalement plus fortes que tout (mais je me demande finalement pourquoi cela m'étonne, car nous sommes bien dans un film russe après tout, ce n'est donc pas non plus une posture inhabituelle).


Ce film est très déconcertant, car il commence comme un film noir, se poursuit comme un drame psychologique, familial et social, pour ensuite nous mener vers la fable tout en se laissant aller un peu complaisamment à la tragédie.  Et je crois que c’est là que se situe mon malaise : la tragédie (et ce sentiment d’inéluctabilité qui va avec) finit par prendre le pas sur la parabole par un artifice scénaristique qui n’a pas fait sens pour moi dans la psychologie de cette femme. Quelque chose coince pour le dire plus simplement. 

Quoi qu’il en soit, ce film interroge la paternité, la difficulté d’aimer (vraiment) et la nécessité de savoir pardonner.  La mise en scène est travaillée et la beauté des images font le reste. Si  le film ne m'a pas totalement convaincue, je ne le trouve pas non plus dénué d'intérêt, loin s'en faut. Andreï Zviaguintsev est certainement un réalisateur plus accessible qu'Andreï Tarkovski, tout en demeurant un des réalisateurs russes les plus intéressants actuellement.


Le réalisateur fait l'objet actuellement d'une rétrospective au Cinéma Flagey. J'en parle ici. Vous y trouverez également la liste des films qui l’ont inspiré depuis ses débuts, qu'il a élaborée lorsqu'il fut invité à la Cinematek de Bruxelles en 2012, à l’occasion de la sortie de son troisième long métrage (Elena).

D'autres films de réalisateurs russes chroniqués sur ce blog :

* Le nôtre parmi les autres de Nikita Mikhalkov
* Le miroir de Andreï Tarkovski
* Le manteau de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg

4 commentaires:

  1. Et ben, je n'ai pas vu le film, mais qu'est-ce que les images que tu as sélectionnées font penser à Tarkovski (celui du Miroir, de Nostalghia et du Sacrifice) effectivement ! :o
    Strum

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    1. Je pense, en espérant ne pas me tromper et en me référant à mes souvenirs, que Le bannissement est son film le plus "référencé" par rapport à Tarkovski. Il m'a même semblé retrouver une trace de Solaris dans sa façon de tourner l'arrivée en ville en voiture par exemple. A ce propos, j'ai été fort troublée pendant ma vision du film de retrouver une ville très semblable à quelques-unes que nous connaissons en Belgique (comme Charleroi par exemple), des villes ayant des chancres post-industriels totalement délabrés (cela plairait à Jim Jarmusch tiens). Après vérification, il a vraiment tourné ces scènes en Belgique. Ouf, cela n'existe pas des lieux présents à plusieurs endroits à la fois, c'est rassurant quelque part :)

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  2. Je trouve que Zviaguintsev est un cinéaste passionnant. Je ne suis pas assez qualifié pour la comparaison avec Tarkovski dont j'ai adoré Andrei Roublev, aimé Nostalgia, et dont Le sacrifice m'a pesé. Je n'ai pas vu les autres films. Par contre j'ai vraiment aimé les quatre films de Zviaguintsev que j'ai vus, le plus fort me semblant être Le retour. Léviathan aurait gagné à être abrégé un peu. Je n'ai jamais vu le bannissement.

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    1. Comme écrit dans mon billet, Le bannissement de Zviaguintsev me semble le plus référencé par rapport au cinéma de Tarkovski, et plus particulièrement en référence à son film Le miroir, que je t'encourage vivement à voir (même si ce film est le moins accessible du réalisateur), sur petit écran ou mieux, au cinéma (je l'ai vu dans les deux conditions). J'en ai parlé ici : http://livresque-sentinelle.blogspot.be/2014/11/le-miroir-dandrei-tarkovski-film.html
      Pour rester chez Tarkovski, je te conseille également L'enfance d'Ivan et Solaris. Le sacrifice est le film que j'apprécie le moins, et contrairement aux fans du réalisateur, je ne suis pas non plus totalement enthousiaste à propos de Stalker (peut-être parce que j'ai préféré la lecture du roman des frères Strougatski).
      Je récapitule : L'enfance d'Ivan, Le Miroir et Solaris sont vraiment à voir, parmi ceux que tu n'as pas encore vus.

      Pour en revenir à Zviaguintsev, c'est un des réalisateurs les plus intéressants de sa génération. Je n'ai pas apprécié Léviathan, mais j'ai aussi une approche très personnelle du film, dans la mesure où il met en scène des personnages continuellement sous l'influence de l'alcool et que je ne supporte pas cette vision, je fais vraiment un rejet à ce niveau-là. Son dernier film est très bon. J'en ai discuté avec ma collègue russe Svetlana, qui n'avait pas aimé non plus Leviathan mais qui a beaucoup aimé son dernier film Faute d’Amour. Elle m'a raconté que le réalisateur avait communiqué que l'objectif de son film était que les parents retournent à la maison après la vision du film et embrassent leurs enfants avec amour. L'enfant (et la famille) semble un thème important en Russie (qu'on retrouve chez Tarkovski), alors que paradoxalement, la vie humaine à moins de prix là-bas que chez nous (c'est aussi une réflexion de ma collègue russe, qui a vécu en Russie mais qui a épousé un belge et vit donc en Belgique depuis plusieurs années). J'ai aussi une petite préférence pour Le Retour.

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