lundi 31 mars 2008

Le Cas Leon Meed de Josh Emmons


Nous sommes à Eureka, Californie du Nord. Dix habitants de la ville (plus ou moins sur la touche) vont se retrouver confrontés, séparément, en divers lieux et à divers moments, à l'apparition suivie de l'immédiate disparition de Leon Meed, un sculpteur septuagénaire porté disparu. Chaque personnage va réagir différemment à ce phénomène étrange et essayer de donner sens à leur manière aux apparitions/disparitions inexplicables de Leon Meed.

Ce premier roman est agréable à lire et fait penser à un film choral : les nombreux personnages sont abordés individuellement dans un premier temps, pour ensuite évoluer en s'entrecroisant au fur et à mesure de la poursuite de l'histoire. Multiplicité des personnages, multiplicité des interprétations, l'auteur souligne sans cesse la relativité des points de vue des individus.


Josh Emmons a plutôt bien réussi son premier roman dans sa construction plurielle mais le propos m'a semblé un peu léger… disons que je m'attendais à quelque chose de plus consistant comme propos.

J'ai bien apprécié également le fait que l'auteur ne donne pas d'explication toute faite sur l'origine des apparitions/disparitions de Leon Meed, une façon de prolonger le sujet de son roman en donnant l'opportunité à chacun de nous de donner sens à ce phénomène en fonction de nos propres croyances, connaissances et expériences.

Auteur à suivre donc !

[Elaine Perry s'adressant à ses élèves à propos des comédies musicales]
« Les comédies musicales sont là pour combattre l'ennui. Les personnages s'enflamment même quand ils font des petites choses ; c'est une façon de montrer qu'on peut vivre sa vie pleinement au lieu de la subir. A votre âge, les filles, on est emballée par les garçons, la mode, la musique, mais, à mesure qu'on vieillit, les passions se dessèchent et la vie devient une corvée ; on cesse de la voir comme une chance d'aimer et de nouer des liens et de faire des choses qui ont du sens. On se vide avec l'âge. Les comédies musicales sont là pour refaire le plein. »

Les Disparus de Daniel Mendelsohn

Daniel Mendelsohn s'interroge sur les pages manquantes de son histoire familiale, à  savoir  ce que sont devenus le frère de son grand-père maternel (Shmiel), sa femme (Ester) et leurs quatre filles (Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia). Il sait qu'ils ont été tués quelque part dans l'est de la Pologne, en 1941, mais quand, comment, où exactement… autant de questions qui le hantent jusqu'au jour où il décide de partir à la rencontre de ces disparus, ou plutôt des personnes qui les ont connus et qui vivent actuellement aux quatre coins du monde.

Afin de prendre de la hauteur par rapport à sa propre histoire familiale et d’atteindre à une certaine forme d’universalité des thèmes abordés, l’auteur nous livre également ses commentaires des premiers versets de la Torah ainsi que ceux des grands rabbins.

Daniel Mendelsohn est sans conteste un humaniste : il ne juge pas et est convaincu que tous les humains sont semblables. L'ignominie, la cruauté, la lâcheté ne sont en rien une caractéristique nationale : où qu'on soit, il y aura toujours quelqu'un qui essayera de sauver son prochain au péril de sa vie et un autre pour le massacrer sans état d'âme, tout est et sera toujours une question de choix.

Les disparus de Daniel Mendelsohn est un grand coup de cœur.

vendredi 28 mars 2008

Kafka sur le rivage de Haruki Murakami

Quatrième de couverture

Kafka Tamura, quinze ans, s'enfuit de sa maison de Tokyo pour échapper à la terrible prophétie que son père a prononcée contre lui. De l'autre côté de l'archipel, Nakata, un vieil homme amnésique décide lui aussi de prendre la route. Leurs deux destinées s'entremêlent pour devenir le miroir l'une de l'autre tandis que, sur leur chemin, la réalité bruisse d'un murmure enchanteur. Les forêts se peuplent de soldats échappés de la dernière guerre, les poissons tombent du ciel et les prostituées se mettent à lire Hegel. Conte initiatique du XXIe siècle, Kafka sur le rivage nous plonge dans une odyssée moderne et onirique au cœur du Japon contemporain.

De Haruki Murakami, j'ai lu et apprécié le recueil de nouvelles Après le tremblement de terre et les romans Kafka sur le rivage et Le passage de la nuit. Mais j'ai un grand problème avec Haruki Murakami : je suis incapable de faire un résumé et j'ai bien du mal à exprimer ce qui m'a plu dans ma lecture.
Mon commentaire qui suit est donc valable pour tout ce que j'ai lu de cet auteur jusqu'à présent.

Lire Haruki Murakami me procure avant tout des sensations et des émotions. J'aime beaucoup par exemple sa façon de mettre en place deux mondes parallèles à la frontière poreuse et floue, j'aime me laisser imprégner par son univers sans trop vouloir me poser de questions et décortiquer le comment du pourquoi, un peu comme si je me laissais bercer par ses mots en laissant toute rationalité de côté. C'est assez étrange comme sensation mais ce que je vis en lisant Haruki Murakami peut se rapprocher à une sorte de bien-être lié au lâcher prise que me procure la lecture de ses romans. Je sais qu'il touche à de nombreux thèmes et qu'il y a beaucoup de résonances dans les faits en apparence légers qu'il nous expose mais je survole tout cela avec une sorte de légèreté et une certaine insouciance, et c'est bien agréable à vivre ces moments là.


Pays de neige de Yasunari Kawabata

Quatrième de couverture
 
A trois reprises, Shimamura se retire dans une petite station thermale, au cœur des montagnes, pour y vivre un amour fou en même temps qu'une purification Chaque image a un sens, l'empire des signes se révèle à la fois net et suggéré. Le spectacle des bois d'érable à l'approche de l'automne désigne à l'homme sa propre fragilité.
 
" Le rideau des montagnes, à l'arrière-plan, déployait déjà les riches teintes de l'automne sous le soleil couchant, ses rousseurs et ses rouilles, devant lesquelles, pour Shimamura, cette unique touche d'un vert timide, paradoxalement, prenait la teinte même de la mort. "

Nous retrouvons l'écriture poétique de Kawabata et son univers faits essentiellement de non-dits mais je suis restée sur les quais pendant tout le récit.  Cette lecture me devenait de plus en plus pénible au fur et à mesure où je me rendais compte qu'une espèce de barrière infranchissable  me séparant des personnages s'accentuait au fil des pages : aucune empathie ni projection possible, un peu comme si cette histoire se passait en vase clos et que je n'avais franchement rien à y faire. Très étrange comme sensation.
Kawabata Yasunari, le plus grand écrivain japonais contemporain, a obtenu le Prix Nobel de littérature, en 1968.

A lire sur ce blog, du même auteur :

* Nuée d'oiseaux blancs de Yasunari Kawabata

Nuée d'oiseaux blancs de Yasunari Kawabata

Nuée d'oiseux blancs est un récit au style épuré où les émotions et les sentiments se découvrent essentiellement au détour d'une suggestion ou d'une métaphore faisant allusion à la cérémonie ancestrale du thé.

Nous sommes en présence de Kikuji, jeune homme d'une vingtaine d'années vivant seul dans la maison de ses parents aujourd'hui disparus.

Il est cordialement invité à une cérémonie du thé donnée par Mademoiselle Kurimoto, professeur de thé mais également ancienne maîtresse éphémère de son père aujourd'hui décédé. Enfant, accompagnant son père à son domicile, il l'avait surprise le sein dénudé et avait été frappé par les marques de naissance couvrants son sein gauche. Pris de dégoût mais également de fascination pour ces taches violacées et noirâtres, Kikuji ne peut s'empêcher de repenser à ce jour chaque fois qu'il revoit Mademoiselle Kurimoto.

Il n'apprécie pas beaucoup cette femme pleine de fiels et de méchancetés, à l'image de ses taches sombres qui l'obsèdent encore, mais il ne peut refuser son invitation, d'autant plus que Mademoiselle Kurimoto s'est mise en tête de lui présenter une de ses élèves dans l'intention de le marier à cette jeune femme.

Au grand dépit de Mademoiselle Kurimoto , deux femmes, initialement non invitées à la cérémonie mais que la convenance oblige à recevoir, se présentent également à la cérémonie.

Il s'agit de Madame Ota, elle aussi ancienne maîtresse du défunt père de Kikuji, accompagnée de sa fille qui fut conçue lors de cette union qui fut tout sauf éphémère, et donc demi-sœur de Kikuji.

Kikuji tombe sous le charme de l'ancienne maîtresse de son père et Madame Ota tombe sous le charme de celui qui lui rappelle tant son défunt amant tant aimé. S'en suivra une relation charnelle pétrie de sensualité mais également de culpabilité de part et d'autre.
De même, Kikuji n'est pas insensible à la fille de Madame Ota, sa propre demi-sœur, qui lui rappelle à son tour la tendre et affectueuse Madame Ota.

La confusion des sentiments et des identités, les effets de miroir, l'amour emprunt de culpabilités et de péchés, la beauté et la laideur, le clair et le sombre, la place occupée par les défunts dans le cours de la vie, la question de la transmission, la nécessité de se libérer des traditions et des héritages, les marques et les empreintes, autant de thèmes que nous rencontrons tout au long du récit par l'intermédiaire de la cérémonie ancestrale du thé.

Destin bizarre que celui de cet objet ! Mais à tout prendre, ne connaissait-il pas aussi le sort des toutes les pièces d'art attachées au rite du thé ?

Avant même que Mme Ota l'eût en sa possession, tout au long des trois ou quatre siècles passés depuis le jour où ce mizusashi était sorti du four, transmis de mains en mains et de génération en génération, quelle histoire fantastique n'était pas la sienne, avec la vie et les secrets de chacun des ses possesseurs successifs.

Remarques :
 
* Ce récit est inachevé, puisqu'il comporte une suite qui sera elle-même inachevée suite au vol dans une auberge des notes manuscrites préparatoires de l'auteur.

jeudi 27 mars 2008

Testament à l'anglaise de Jonathan Coe

Testament à l'anglaise est sans conteste le meilleur et le plus audacieux roman de ceux que j'ai lus de l'auteur (La maison du sommeil, Bienvenue au club et Le cercle fermé).

Tabitha Winshaw, 81 ans, est considérée comme la folle de la famille de la dynastie des Winshaw. Elle aurait perdu l'esprit un soir de l'hiver 1942 lorsque son frère préféré, Godfrey, a été abattu par la DCA allemande au-dessus de Berlin. Depuis, elle est persuadée que la mort de Godfrey a été commanditée par son frère aîné, Lawrence, qu'elle déteste. Pour en avoir le cœur net, elle demande à un jeune écrivain dépressif, Michael Owen, d'enquêter sur chaque membre de la famille afin d'écrire l'histoire de la dynastie des Winshaw.

Satire de l'establishment britannique des années Thatcher à travers l'analyse de chaque membre d'une illustre famille anglaise occupant tous les postes-clés dans l'Angleterre des années quatre-vingt, Jonathan Coe combine analyse politique, sociale, psychologique avec ce qu'il faut d'humour british et de cynisme pour nous concocter un roman d'une grande réussite. Jonathan Coe nous livre là un roman foisonnant par la quantité et la qualité des thèmes abordés sans jamais nous ennuyer une seconde. Tout simplement passionnant.

Des romans de cette trempe là, j'en redemande !

Ce roman a obtenu en France le Prix Femina étranger en 1995 


Alexandre et Alestria de Shan Sa

Tu es la gloire d'un guerrier invincible parmi les hommes - Shan Sa

Lui, c'est Alexandre de Macédoine, fils de Philippe, roi des rois, vainqueur des Grecs, descendant d'Achille et de Zeus, né à Pella en 356 avant J.-C. Alexandre dont le nom signifie le secours mâle et la protection des guerriers. Avec lui prend fin le monde de la lune vague, des vierges poétesses, des bacchantes errantes. Voici venu le temps du soleil, des conquérants, des amants voués à la fureur de la guerre. Apollon sera son dieu protecteur.

Prince d'un royaume de paysans et de soldats. Chaque foyer macédonien connaissait la gloire en comptant en son sein un soldat ou plus, que les envoyés royaux choisissaient parmi les plus forts, les plus grands, les plus adroits afin d'en faire les meilleurs guerriers sous le ciel. Chaque enfant choisit était soumis à un entraînement physique et militaire dès l'âge de six ans. L'argent et la force ne font qu'un. La guerre, c'est l'opportunité donnée à tous de devenir riches en partageant le butin des cités conquises. La richesse au peuple, la gloire, le pouvoir et la puissance au roi.

 Alexandre, plus fils de dieu que fils de Philippe, se sent appelé à accomplir la mission divine qui est celle de conquérir les peuples par la force de sa lance, d'ouvrir la porte de l'Orient à l'Occident afin de dessiner une nouvelle civilisation et un monde nouveau. Après avoir soumis l'Asie Mineure et la Perse, après avoir vaincu Darius, il ne lui manque qu'une reine pour asseoir son empire et assurer sa descendance.

Elle, c'est Alestria, l'enfant sauvage devenue reine des Amazones, la tribu nomade des filles qui aiment les chevaux. Celles qui vivent en harmonie avec la nature, combattent les hommes, refusent d'aimer les hommes et d'enfanter dans la douleur. L'amour porté à un homme par la reine des Amazones signifierait la mort de la tribu toute entière.

Et pourtant... malgré tous les obstacles qui se lèvent contre leur union, rien ni personne ne parviendront à séparer Alexandre et Alestria.

« Viens, Alestria ! Nous allons grimper les montagnes, prendre d'assaut les citadelles. Nous irons combattre les dragons, les singes, les éléphants conduits par des guerriers recouverts de perles, de diamants. Sois ma reine, Alestria. Je t'offre des paysages grandioses, des milliers de nuits étoilées, la chevauchée de cent mille hommes sous le soleil, dans l'eau, dans les sables, à travers les forêts et les déserts.»

Et lorsque viendra le temps du repos du guerrier, après l'ultime bataille décisive qui contraindra Alexandre à rendre les armes, qui mieux qu'Elle pouvait lui offrir cet apaisement tant attendu ?

Je suis assez mitigée à propos de ce roman. Shan Sa nous convie au voyage dans le temps, dans l'espace et dans l'imaginaire aux côtés d'un des plus illustres guerriers de notre temps, Alexandre le conquérant, le bien nommé, avec sans conteste une belle plume lyrique et poétique. A travers l'histoire d'amour entre Alexandre et Alestria, Shan Sa nous parle surtout de la rencontre entre deux mondes que tout oppose : l'occident et l'orient, la nature et la culture, la liberté de la vie nomade et la soif de conquêtes. Malheureusement, cette plume lyrique tend à devenir, au bout de 300 pages, un brin ampoulée.

La nuit de l'infamie : Une confession de Michael Cox

Quatrième de couverture
 
Après avoir tué l'homme aux cheveux roux, je suis allé chez Quinn m'offrir un souper d'huîtres... " Ainsi débute l'extraordinaire confession d'Edward Glyver, fin lettré, bibliophile averti, grand fumeur d'opium et assassin à ses heures. Par une nuit brumeuse d'octobre 1854, près du Strand, à Londres, il vient de tuer froidement un inconnu. Cet acte est la répétition générale du meurtre projeté de celui qu'il appelle son " ennemi ". Edward Glyver se sent promis depuis toujours à un grand destin. Or une découverte fortuite le persuade qu'il a raison. Un grand destin l'attend, assorti d'une influence et d'une richesse immenses. Et la vie qu'il a menée jusqu'ici n'est qu'un mensonge, à commencer par le nom qu'il porte. Désormais il ne doit reculer devant rien pour recouvrer son identité véritable et l'héritage dont il a été spolié à sa naissance.

J'aime beaucoup en général les romans ayant pour cadre l'époque victorienne. Alléchée par le résumé et les critiques élogieuses glanées dans quelques articles de magazines de littérature, je ne pouvais qu'être tentée par ce roman. 

Mal m'en a pris, quelle déception !
 
On me promettait du suspense, une intrigue à rebondissement et sensations fortes, j'ai trouvé un récit lourd, traînant et ennuyant au possible.
 
L'auteur s'est beaucoup renseigné sur cette période, c'est indéniable mais cela ne suffit pas à en faire un bon roman. Pourtant, je me suis accrochée tant bien que mal en espérant que le l'histoire prenne son envol mais j'ai fini par abandonner à la moitié du récit (300 pages sur les 634 au total, admirez tout de même ma ténacité). 

Récit poussif, ennuyant, intrigue trop convenue, je reste très perplexe quant aux louanges prêtées à ce livre ?!?  


mercredi 26 mars 2008

La route de Cormac McCarthy

Mon avis

L'apocalypse a eu lieu. Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé mais le  monde est couvert de cendres, les arbres sont morts, il fait froid, sombre, il n'y plus d'oiseaux dans les airs, plus de poissons dans les mers, plus aucune trace de vie si ce n'est celles de quelques hommes. Combien en reste-t-il ?  Peu importe. L'homme est un prédateur avant tout. Beaucoup de méchants et peu de gentils. L'homme, on l'épie et on le tue et on le vole et on le mange aussi.  L'homme, on l'évite et on en a peur.

Sur la route, depuis des années, un homme et le petit, poussant un caddie et portant des sacs à dos. Il n'y a plus d'avant ni d'après, juste l'instant présent qui est celui de la survie.
 
Cormac McCarthy, à la plume âpre et concise, nous entraîne dans un récit crépusculaire impressionnant de justesse. Difficile de mettre des mots sur ce roman magnifique qui prend aux tripes et qui émeut. Puissant.

Extrait
 
Il faut que tu me parles.
D’accord.
Tu voulais savoir à quoi ressemblent les méchants. Maintenant tu le sais. Ca pourrait se reproduire. Mon rôle c’est de prendre soin de toi. Celui qui te touche, je le tue. Tu comprends ?
Oui.
Il était assis, encapuchonné dans la couverture. Au bout d’un moment il leva la tête. On est encore les gentils ? dit-il.
Oui. On est encore les gentils.
Et on le sera toujours.
Oui. Toujours.
D’accord.

La dame blanche de Christian Bobin

La dame blanche nous conte la vie recluse de la poétesse américaine Emily Dickinson. Nous sentons une grande admiration de l'auteur à l'égard de sa muse.

La plume se fait légère, poétique, lyrique… mais cette légèreté finit par conduire à un manque de profondeur et un certain ennui en ce qui me concerne.

Heureusement que ce roman soit court car je me suis éloignée du sujet au fur et à mesure de la lecture et j'aurais certainement abandonné le récit s'il comportait une cinquantaine de pages supplémentaires.

Je suis donc très mitigée quant à cette lecture et je n'ai pas l'impression d'avoir vraiment appris grand-chose sur Emily Dickinson. Il manque un je ne sais quoi de "substance" dans ce roman, Emily Dickinson n'a jamais vraiment pris corps dans mon esprit.

mardi 25 mars 2008

La justice de l'inconscient de Frank Tallis

Nous sommes à Vienne, au début du vingtième siècle. Le mysticisme est à l'honneur suite à l'influence de Madame Blavatsky, fondatrice de la théosophie.  Les séances de spiritisme ne sont pas rares et la crainte,  mais également le désir de dominer certaines forces occultes offrent l'opportunité à certaines comédiennes plus ou moins douées d'abuser des membres crédules de l'assemblée.

La très belle Fräulen Löwenstein fait partie de ces spirites très en vogue à cette époque. Découverte morte, allongée sur la méridienne dans une pièce enfermée de l'intérieur, le cœur transpercé de manière bien étrange dans la mesure où aucune balle ne sera retrouvée lors de l'autopsie. Fräulen Löwenstein aurait-elle fait appel à quelques forces obscures malfaisantes ou s'agit-il tout simplement d'un meurtre en bonne et due forme ?

 L'inspecteur Oskar Rheinhard est chargé de l'enquête. Un peu dépassé par le mystère qui entoure ce meurtre, il n'hésite pas à demander l'aide de son ami Max Lieberman, jeune psychiatre juif et pianiste à ses heures. Max Lieberman est un fervent disciple de Freud, professeur très controversé à cette époque. Séduit par les concepts psychanalytiques, il n'hésite pas à recourir à l'interprétation des rêves et des troubles du langage afin de pénétrer le fonctionnement de l'inconscient des personnes suspectées.

Parallèlement à cette enquête, Max Lieberman reçoit une jeune patiente anglaise,  Amelia Lygdate, souffrant de toux et de paralysie de la main droite. Cette militante des droits de la femme veut profiter du fait que l'université de Vienne ait enfin accepté d'ouvrir ses portes aux étudiantes en médecin pour y suivre des cours. Pour se rapprocher des lieux,  elle se décide à devenir gouvernante chez un couple viennois mais il semblerait que le prix à payer ne soit pas des moindres lorsque le propriétaire des lieux s'intéresse d'un peu trop près à sa personne.  Max Lieberman refuse de se représenter les symptômes de sa patiente comme une faiblesse du système nerveux, et de ce fait, exclu toute séance d'électrothérapie très en vogue à l'époque pour soigner l'hystérie. Au risque de se faire renvoyer de l'université, Max Lieberman considère ces symptômes comme résultant d'expériences traumatiques qu'il s'efforcera de découvrir en recourant à l'hypnose et à la technique de l'association libre recommandée par Freud.

La justice de l'inconscient est un polar ancré dans son époque, à savoir la Vienne du début du vingtième siècle où l'on peut croiser Freud, Klimt, Schoenberg mais également l'influence de quelques médiums sans oublier la philosophie pangermaniste qui s'ancre de plus en plus dans toutes les couches de la société, sorte de mélange de mysticisme, racisme et d'idéalisme populaire.  N'oublions pas que Freud, si controversé par ses pairs, doit subir une certaine forme d'ostracisme à cause de ses théories nouvelles jugées scandaleuses mais aussi du fait qu'il est juif et que la psychanalyse est dépréciée par certains en la qualifiant de "psychologie singulièrement juive".

Amateur d'histoire, de psychanalyse et de polar, La justice de l'inconscient ne pourra que vous ravir.

Les vivants et les ombres de Diane Meur

Les vivants et les ombres est une saga familiale qui se déploie sur plus d'un siècle d'histoire.

Nous sommes au XIXe siècle en Galicie, région de l'Europe de l'Est située le long des Carpates. Possession de l'empire austro-hongrois des Habsbourg depuis le premier partage de la Pologne en 1772, carrefour multiculturel dans lequel se côtoient avec quelques difficultés polonais, ruthènes, russes, prusses et juifs.  Ce roman nous conte l'ascension puis la décadence de Jozef Zemka, polonais ambitieux qui veut reconquérir le domaine fondé par son noble ancêtre désargenté, en mariant la fille de l'actuel propriétaire.

L'originalité du roman repose sur le fait que la narratrice n'est autre que la maison du domaine. Mariages, ambitions, relations difficiles entre polonais (propriétaires et seigneurs des terres) et ruthènes (serfs), fin de la féodalité, début de l'industrialisation, émeutes, luttes pour l'indépendance polonaise, antisémitismes, amours, adultères, trahisons, tous ces petits et grands événements seront épiés et commentés sans complaisance par cette noble maison qui se cache encore pour un temps derrière son fronton néo-classique.

Mais plus que tout, la narratrice s'intéresse aux femmes du domaine, à leur destin souvent bridé par la bienséance et le contexte historique de l'époque.  Et il y a de quoi observer ! Clara, la femme de Jozef Zemka, donnera naissance à cinq filles, au plus grand désespoir de son époux. Cinq fardeaux à marier, pas de descendant mâle pour reprendre le domaine, cinq destins de femmes finement analysées par notre fidèle narratrice.  Condamnées à des mariages arrangés, à la réclusion domestique, au couvent, certaines trouveront pour un temps le bonheur dans les bras d'un homme aimé mais la culpabilité et les conventions reprendront assez vite le dessus. Et pourtant, ici aussi la révolte gronde ! Certaines n'hésiteront pas à briser les chaînes de la convention sociale pour assumer leur choix et goûter à la liberté. Notre noble narratrice, féminine dans l'âme, ne sera d'ailleurs pas en reste dans cette dernière aventure...

Diane Meur nous convie donc à une grande saga familiale ayant pour cadre la Galicie au XIXe siècle, région mal connue et au passé historique mouvementé. On pouvait craindre une certaine lourdeur et quelques longueurs lorsque nous voyons le nombre de sujets traités, et pourtant il n'en est rien. Diane Meur a des talents de conteuse et une plume légère et ciselée nous rapporte tous ces faits avec une facilité de lecture déconcertante.

Diane Meur a reçu pour Les vivants et les ombres le Prix Victor Rossel 2007 (le plus prestigieux prix littéraire belge) et le Prix Rossel des jeunes.


lundi 24 mars 2008

Trois jours chez ma mère de François Weyergans

Je m'attendais à un long monologue de l'auteur se portant inlassablement autour de sa petite personne,  et dont le prétexte à toutes ses élucubrations n'était autre que de se rendre chez sa pauvre mère,  qu'il n'a plus vue depuis longtemps et avec comme point d'orgue son séjour  au domicile maternel. Et bien oui, je ne m'étais guère trompée, il s'agissait bien de cela : nous avons droit aux récits de ses dérives amoureuses et sexuelles, de ses difficultés avec le fisc, de ses difficultés à mener à terme les projets qu'il entame de manière frénétique, de sa façon d'être mari et père, le tout saupoudré de références littéraires, musicales et culturelles.

Beaucoup me rétorqueront qu'ils s'en tamponnent de ce genre de confidence et ils n'auront peut-être pas tort.

D'autres iront un peu plus loin et seront charmés par cet auteur désemparé, mal dans sa peau, qui se jette sur une quantité de projets qu'il délaisse aussi rapidement les uns que les autres, qui comble les vides de la page blanche et de son existence en brodant sans cesse sur une quantité d'anecdotes, d'associations d'idées, de successions d'images qui ont le mérite de le noyer un peu plus dans sa paralysie et de l'éloigner chaque jour davantage de ses objectifs, à savoir écrire un livre et aller rendre visite à sa chère mère.

Quant à moi, à la fin de ma lecture, j'avais presque envie de lui dire (à l'instar du psychanalyste d' Alex Portnoy - voir Portnoy ou son complexe de Philip Roth) : bon, nous pouvons peut-être commencer maintenant ?

Ce roman a reçu le Prix Goncourt 2005.

Le Cercle fermé de Jonathan Coe

Ce roman fait suite à Bienvenue au club, dans lequel nous retrouvons les personnages 20 ans plus tard. Il est conseillé de lire ce premier tome auparavant, même si cela n’est pas indispensable : l’auteur nous fournit un synopsis du premier tome à la fin du deuxième. Le cercle fermé aurait pu s’intituler « Les illusions perdues », tant la question existentielle en toile de fond de ce deuxième tome est le suivante : qu’avons-nous fait de nos 20 ans ?

Par l’intermédiaire de nos quadras se profile l’Angleterre désenchantée de Tony Blair, homme « de gauche » poursuivant une politique « de droite », privatisant plusieurs secteurs des services publics (scolarité, soins médicaux, chemins de fer) et s'engageant dans une guerre en Irak que personne ne soutient vraiment, à part lui, ses ministres, ses députés, les conservateurs et les américains.

Roman social, politique mais également intimiste : les questions de nos quadras, qui ont bien des difficultés à assumer leurs choix de vie, font fatalement échos aux nôtres.

Quel respect avons-nous témoigné envers nous-même ?
Dans quelles proportions nos actes et nos choix présents sont-ils la continuité de nos espoirs d’hier ? Qu’en est-il de nos anciennes blessures mal cicatrisées ? Quels impacts ont-ils eus sur notre vie présente ?
Nous a-t-il manque du courage, de l’opiniâtreté, de la persévérance ?
Avons-nous abouti à ce que nous attendions de la vie ? Quelles compromissions avons-nous faites pour y parvenir ? Comment faisons-nous face à nos désillusions, nos échecs ? Que pouvons-nous en faire pour évoluer, aller de l’avant ?

Que de questions que nous partageons avec eux.

Nos quadragénaires ont décidé, bon gré mal gré, de boucler la boucle car finalement, il n'est jamais trop tard pour changer !

Benjamin : "Ecoute, dit-il, à ta place, j'éviterais de me torturer. Je sais ce que Valérie a représenté pour toi. C'était la première, hein ? Ce genre de choses, ça ne s'oublie jamais, ça ne s'efface jamais. Alors si tu as l'occasion – si tu te donnes l'occasion – de revenir sur les lieux du passé, de les revoir et de comprendre que tu n'y as plus ta place, personne ne peut te le reprocher. Tu as besoin de boucler la boucle.  Comme tout le monde. Car c'est bien de ça qu'il s'agit, je crois."

Mon traître de Sorj Chalandon

Avant de lire Mon traître de Sorj Chalandon, j'avais entendu ce qu'il nous en disait à l'émission Le Bateau Livre.  J'ai été très vite captivée par le ton passionné de cet auteur lorsqu'il nous confiait  son amour pour l'Irlande du Nord et sa cruelle désillusion lorsqu'il apprit que Denis Donaldson, leader charismatique de l'Armée républicaine irlandaise, qui fut avant tout son maître, son mentor, son ami, celui dont il était si proche et qui l'appelait "fils" fut aussi un traître pendant plus de 20 ans à la solde du gouvernement britannique.

J'ai retrouvé cette même exaltation et ce même élan passionné dans son roman.  L'homme Denis Donaldson devient le personnage Tyrone Meehan.  Sorj Chalandon le journaliste devient Antoine, un jeune luthier parisien, qui épouse la cause irlandaise républicaine de l'Irlande du Nord, au point de côtoyer de près et d'offrir son aide aux membres de l'IRA. L'Irlande, il la boit, il la hume, il l'écoute, il s'enivre au son du violon et verse des larmes à l'écoute de l'hymne national avec ses compagnons de lutte. L'Irlande, c'est son pays de cœur, bien plus précieux que celui de sa naissance.

Je n'étais plus de ce lieu, de ces immeubles qui empêchent le ciel. Je n'étais plus rien ici. Je voulais Tyrone Meehan, leur regard, Falls Road, le sourire de Bobby Sands, l'odeur de tourbe à l'âtre, les clins d'œil au coin des rues, une main sur mon épaule, le cahot des taxis collectifs, les enfants en uniformes d'écoliers, les frites graissant le journal roulé en cornet, ma pinte de bière noire, le métal des blindés ennemis, l'aigrelet des fifres, le sourd des tambours, le ciel d'Irlande, sa pluie, sa peau. 

Il va très vite faire la connaissance de celui qui deviendra presque un père pour lui, le leader respecté de tous, Tyrone Meehan. Cet homme qui trahira sa patrie, sa communauté, sa famille, ses amis, Antoine aussi…

Un très bon roman qui nous parle de la cause irlandaise républicaine mais également des rapports humains dans toutes leurs complexités. Un roman qui nous parle de la trahison et d'un homme marqué à jamais par cette traîtrise mais qui essayera jusqu'à la fin de sa vie de ne pas juger celui qui n'était finalement qu'une victime supplémentaire de la guerre.


lundi 17 mars 2008

Un monde vacillant de Cynthia Ozick

Quatrième de couverture

Rose Meadows a dix-huit ans lorsqu'elle entre au service des Mitwisser, des Juifs berlinois qui ont dû fuir la montée du nazisme et ont échoué dans le Bronx. Dans cette famille sans le sou, irritable à l'excès, chacun semble jouer une partition de soliste incompatible avec celle des autres.

Rudolph Mitwisser, le père, illustre homme de lettres, spécialiste des Karaïtes - une secte juive dissidente du IXe siècle - vit plongé dans ses ivres. Elsa, sa femme, refuse ce nouveau monde et cette nouvelle langue, et semble avoir perdu la raison. Autour d'eux leurs cinq enfants, sous la houlette de l'aînée, l'arrogante et passionnée Anneliese, découvrent l'Amérique, sa brutalité et ses vices.

Nous sommes en 1935, le Bronx n'est alors qu'une vaste étendue sauvage aux confins de la grande ville. Condamnés à vivre en marge du monde et d'eux-mêmes, tous attendent le retour de leur bienfaiteur, James A'Bair. Diable sorti de sa boîte, ce personnage énigmatique et richissime arrive à point pour redistribuer le jeu. Cynthia Ozick raconte le déracinement, l'exil et la folie qui guette, mais aussi le vertige des apparences et la tentation de l'idolâtrie.


Mon avis

Et bien voilà, tout est dit dans le résumé ! En parcourant les avis des lecteurs sur le web, je fus très étonnée de constater que ce roman faisait partout l'unanimité.

Ce fut tout le contraire en ce qui concerne : j'ai dû batailler ferme pour ne pas l'abandonner à multiples reprises tellement je m'y ennuyais. J'avais l'impression que l'auteur nous répétait inlassablement la même chose à chaque page, impression de tourner en rond autour des mêmes sujets, répétitions dans sa manière de les aborder aussi.

Tout n'est pas mauvais, loin s'en faut ! L'auteur arrive à mettre en place un climat sombre, lourd avec des personnages originaux, chacun barricadé derrière leur propre système de défense afin d'essayer de surmonter à leur manière l'angoisse provoquée par l'exil rendu nécessaire suite à la montée de l'antisémitisme sévissant en Allemagne.

Mais c'est justement là que le bât blesse : j'ai eu du mal à y croire vraiment à cette famille. Il y a un je ne sais quoi d'artificiel chez ses membres, tellement typés dans leur folie.

Le fait que l'auteur traite les difficultés du déracinement par l'intermédiaire de personnages aussi torturés et atypiques que Rudolph Mitwisser, Elsa et leurs cinq enfants a desservi en ce qui me concerne le propos du roman.

Le roi transparent de Rosa Montero

Nous sommes au XIIe siècle, en pleine guerre médiévale. Les chevaliers ont prêté allégeance à leur seigneur et n'hésitent pas à réquisitionner les serfs du domaine lorsque l'issue de la bataille semble imminente. La famille de Leola, son père, son frère et son fiancé, seront de ceux-là.

Leola parvient à s'enfuir mais son statut de femme l'expose à tous les dangers. Pour survivre, Leola fera ce que d'autres femmes feront à cette époque : se déguiser en homme pour parcourir le monde et dépasser leur condition de femme. Pour cela, elle n'hésite pas à se revêtir de l'armure d'un jeune chevalier tué sur le champ de bataille. Ainsi débute le périple de Leola, qui va apprendre à se battre pour survivre mais également à lire et à écrire. Elle fréquentera au gré de ses rencontres des personnages aussi illustres que la reine Aliénor d'Aquitaine, mère de Richard Cœur de Lion, assistera à deux croisades dont celle des enfants et se laissera séduire par la foi des Cathares pourchassés par la Sainte Inquisition. Elle rencontrera également celle qui deviendra sa compagne de voyage, Nynève, femme rousse qui se prétend fée du savoir et de la connaissance, guérisseuse et un peu sorcière se vantant d'avoir connu Merlin et Arthur, roi des chevaliers de la table ronde. Nynève qui a surtout un regard très lucide sur le monde qui l'entoure…

Rosa Montero nous livre un roman médiéval très divertissant mais également très intéressant à de multiples égards. Roman historique, fantastique, d'aventure, elle s'amuse à redistribuer les cartes selon ses envies. Car si l'auteur maîtrise très bien son sujet, elle n'hésite pas à utiliser l'achronie (manière de créer un univers en empruntant à des périodes historiques différentes) au service de la narration : le périple de Léola se déroulant sur vingt-cinq années retrace en réalité certains événements qui s'étendent sur un siècle et demi. Voici donc venu l'époque de l'amour courtois, de l'apparition des premières villes modernes, de la diffusion de la lecture et l'écriture chez les bourgeois et les nobles, de la prépondérance des dames mais également l'époque des joutes entre chevaliers, des guerres perpétuelles au service d'un seigneur, d'un roi, d'une religion ou d'une église, époque où se côtoie un certain raffinement et une grande sauvagerie teintée d'une cruauté répressive féroce.

Mora Montera ne cache pas son admiration pour les Cathares qui osent braver le pouvoir en place, cette église corrompue qui n'hésite pas à marchander les indulgences et qui s'est fortement éloignée des préceptes des premiers chrétiens.

Quant au roi transparent qui donne le titre au roman, il n'apparaît qu'en filigrane tout au long du récit dans la mesure où une sorte de malédiction semble frapper celui qui commence à narrer son histoire. Ce n'est qu'à la toute fin du roman que l'auteur nous contera enfin l'histoire complète de ce roi transparent.

Le roi transparent de Rosa Montero, Traduction Myriam Chirousse, Éditions  Points, Collection  Points Grands Romans, janvier 2010, 562 pages.


dimanche 16 mars 2008

Une exécution ordinaire de Marc Dugain

Extraits

Dans une jeune démocratie comme l'Amérique, quarante-cinq ans n'ont pas suffi pour faire la lumière sur l'assassinat d'un de ses présidents. Dans une vieille dictature comme la nôtre, beaucoup plus ancrée dans la bureaucratie et le mystère, un bon siècle avant d'accéder à la vérité sur la mort d'une grosse centaine de marins n'a rien d'un luxe. 

La révolution a duré un peu plus de soixante-dix ans, si l'on accepte l'idée que la révolution est bien le trajet que parcourt une planète pour revenir à son point de départ, en tournant sur elle-même. 



Mon avis

A partir de la tragédie du sous-marin nucléaire Le Koursk, l'auteur remonte à trois générations (Vania, un des jeunes marins sacrifiés, ses parents et ses grands-parents) pour expliquer comment un régime, qui s'est mis en place avec Staline et qui s'est poursuivi avec la belette (Poutine) en passant par Boris l'éponge, en est arrivé à considérer le sacrifice de vingt-trois marins comme un prix à payer dérisoire en regard de la sauvegarde de l'honneur russe face au monde.

Société totalitaire, régime de la terreur, manipulations diverses de l'appareil étatique face à une population pour laquelle l'acceptation de la fatalité et de l'arbitraire sont devenus le pain quotidien depuis plusieurs générations.

Si Marc Dugain s'est beaucoup documenté sur le sujet, cela ne nuit en rien l'aspect romancé du récit, qui est une réussite.


Quatrième de couverture

Au mois d'août de l'an 2000, un sous-marin nucléaire russe s'abîme dans des profondeurs accessibles de la mer de Barents. Vania Altman ferait partie des derniers survivants. Dans un port du cercle polaire, la famille Altman retient son souffle : elle risque une nouvelle fois de se heurter à la grande Histoire. Un demi-siècle après la mort de Staline, c'est désormais un ancien du KGB qui gouverne la Russie.

Après nous avoir fait pénétrer dans les coulisses du FBI avec La malédiction d'Edgar, Marc Dugain offre ici une véritable fresque de la Russie contemporaine. Inspirée de faits réels, elle révèle le profond mépris pour la vie manifesté par les gardiens paranoïaques de l'empire russe.

La malédiction d'Edgar de Marc Dugain

Marc Dugain nous entraîne dans l'histoire de l'Amérique du vingtième siècle par l'entremise de la découverte d'un manuscrit qui se trouve être les mémoires s'échelonnant de 1932 à 1972 de Clyde Tolson, l'homme de main et l'amant discret du légendaire patron du FBI.

John Edgar Hoover se trouve être un homme imbuvable qui est arrivé à satisfaire sa soif de pouvoir en se maintenant à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle. Car contrairement aux élus du peuple, Edgar refuse de se soumettre aux aléas des élections. Pour cela, il se livre à diverses manigances peu recommandables (écoutes téléphoniques, dossiers secrets, filatures) afin de disposer comme il l'entend d'éléments susceptibles d'être utilisés à charge des personnes surveillées en n'hésitant pas à recourir au chantage si besoin est afin d'asseoir son pouvoir à tous les niveaux.

Aussi, divers présidents viendront à défiler sur le devant de la scène (Roosevelt - Eisenhower - Ford - Nixon - John Kennedy) pendant qu'Edgar tire les ficelles en coulisse en fonction de ses intérêts et ceux de la nation comme il aime le faire croire à qui veut l'entendre. Outre les présidents, nous retrouvons toute une galerie de personnalités : le patriarche Joe Kennedy, son fils Bob Kennedy et l'actrice Marilyn Monroe. Les moments forts de la politique américaine ne seront pas en reste : la chasse aux sorcières initiée par McCarthy, Cuba, la CIA sans oublier la mafia, qu'Edgar se gardait bien de déranger d'ailleurs.

Marc Dugain nous présente donc une Amérique aux multiples visages dont une des figures centrales n'est autre que le peu recommandable John Edgar Hoover, personnage contradictoire qui se voulait le garant de la moralité américaine alors qu'il n'hésitait pas à recourir aux méthodes les moins orthodoxes pour parvenir à ses objectifs non moins avouables. C'est intéressant, caustique, très bien fichu et on ne s'ennuie pas une seconde !


La chambre des officiers de Marc Dugain

Extrait 

La guerre de 14, je ne l'ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l'humidité qui traverse les os, les gros rats noirs au pelage d'hiver qui se faufilent entre les détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d'excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n'en finissait plus de s'acharner sur le simple soldat. C'est cette guerre-là que je n'ai pas connue. 

 
Mon avis

La chambre des officiers est le premier roman de Marc Dugain. Écrit en à peine deux semaines, il fut très remarqué à sa publication puisqu'il a obtenu 18 prix littéraires dont le Prix des Deux-Magots et le Prix Nimier et qu'il a été rapidement adapté au cinéma par François Dupeyron. Ce livre est également régulièrement proposé à l'étude aux lycéens français.

La chambre des officiers commence au début de la grande guerre de 1914. Dès les premiers jours, Adrien F, lieutenant du génie, est fauché par un éclat d'obus sur les bords de la Meuse au cours d'une mission de reconnaissance. Défiguré, il sera une des premières gueules cassées de la grande guerre (le terme gueules cassées désignaient les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi de graves blessures physiques au niveau du visage).

Pour Adrien F, la guerre est terminée sans avoir livré combat, bien qu'elle commence à peine pour la plupart de ses compatriotes. Durant les cinq  années qui suivront, il séjournera au Val-de-Grâce dans la chambre des officiers où il tentera de se remettre de ses séquelles autant physiques et psychologiques. D'autres gueules cassées le rejoindront et nous les accompagnerons dans ce lent processus de guérison et de reconstruction de leur identité, dans lequel l'amitié et la solidarité entre mutilés et l'attention du personnel médical prendront une place non négligeable.

J'aime beaucoup les romans de Marc Dugain. L'évolution et la destinée des protagonistes sont toujours liées à un contexte social, historique, politique particulier. Il arrive ainsi à nous restituer une époque et des individualités avec beaucoup de talent.

La chambre des officiers est un livre de facture classique qui se veut un hommage à tous les blessés de guerre et notamment à son grand-père, qui fut aussi une des gueules cassées de la grande guerre.

La passion selon Juette de Clara Dupont-Monod

Extraits

On ne peut pas être aussi poreux vis-à-vis du monde sans y laisser un peu de soi.  


Hugues reste un instant immobile.  Puis il s'assied doucement face à moi.  Il n'a pas regardé mon gros ventre.  Il joint ses grandes mains sur la table.  Ses mains qui ont recouvert mon visage, de quoi sont-elles capables ?  Qu'il porte une robe, qu'il voue sa vie à Dieu : Hugues est un homme.  Je suis enfermée dans la maison, loin des regards, avec cette force qui peut me rompre.  Il l'ignore peut-être, il ne le souhaite pas sans doute, mais il le peut.  Je n'ai aucun moyen de m'échapper. 

Mon avis

Je dois vous avouer quelque chose : j'avais peur d'entamer ma lecture de La passion selon Juette. J'ai lu tellement de bonnes critiques, j'ai écouté tant d'interviews de l'auteur que j'avais finalement l'impression d'avoir déjà lu ce livre avant de le commencer.  Et bien mes craintes n'étaient pas du tout fondées car j'ai beaucoup apprécié ce roman. 

Récit à deux voix alternant celle de Juette et de Hugue de Floreffe, son ami et confident, Clara Dupont-Monod nous retrace le parcours de cette jeune femme du 12e siècle qui dit non. Non à l'église, non à ses parents, non à son mari, non à la maternité, non à la condition féminine de l'époque, non aux hommes, non à l'exclusion. La passion et le jusqu'au boutisme de Juette sont tempérés par la grande générosité et la compassion de son ami Hugue.

 La Passion selon Juette a reçu le Prix Laurent Bonelli-Lire & Virgin Megastore 2007


Quatrième de couverture

Juette est née en 1158 à Huy, une petite ville de l'actuelle Belgique. Cette enfant solitaire et rêveuse se marie à treize ans dans la demeure de ses riches parents. Elle est veuve cinq ans plus tard. Juette est une femme qui dit non. Non au mariage. Non aux hommes avides. Non au clergé corrompu. Violente et lucide sur la société de son temps, elle défend la liberté de croire, mais aussi celle de vivre à sa guise. Elle n'a qu'un ami et confident, Hugues de Floreffe, un prêtre : à quelles extrémités arrivera-t-elle pour se perdre et se sauver ? Car l'Eglise n'aime pas les âmes fortes... De ce Moyen Age traversé de courants mystiques et d'anges guerriers, qui voit naître les premières hérésies cathares, Clara Dupont-Monod a gardé ici une figure singulière de sainte laïque. Elle fait entendre enfin la voix de Juette l'insoumise. Peut-être l'une des premières féministes.


Présentation de l'auteur

Après des études de Lettres à la Sorbonne, où elle se passionnera pour l’ancien français, elle débute sa carrière de journaliste chez Cosmopolitan. Puis elle devient grand reporter chez Marianne, tout en intervenant sur RTL, France Culture ou Canal +.

Son premier roman, Eova Luciole, parait en 1998. Très intéressée par la littérature médiévale, elle écrit, deux ans plus tard, La folie du Roi Marc, inspiré de la légende de Tristan et Yseut ; La passion selon Juette (2007) est lui aussi inspiré d’une figure médiévale et sera en lice pour le Prix Goncourt 2007. Autres thèmes très présents dans les livres de Clara Dupont-Monod : la différence et la marginalité, que l’on retrouve dans Le corps froid, Histoire d’une prostituée (2003) ou dans Nestor rend les armes (2011). Déplorant le manque de débats d’idées dans les médias, Clara Dupont-Monod est par ailleurs à l’origine de la collection Indigne (chez Denoël), qui offre une liberté de ton et un point de vue différent sur les grands sujets de société actuels.

Source : www.franceinter.fr

samedi 15 mars 2008

Redemption Falls de Joseph O'Connor

Nous sommes en Amérique, en 1865. La fin de la guerre de Sécession est proche.  Il y a comme une atmosphère de fin du monde à cette époque : dévastations, exécutions sommaires par pendaison, grandes tempêtes, villes fantômes, émeutes d'affamés, granges brûlées, villages saccagés, demeures calcinées, escadrons de vétérans quittant les lieux du massacre pour s'en retourner à leur domicile ou ce qu'il en reste.

Sur la route, la jeune Eliza Duane Mooney. Elle a mis plus d'un mois pour franchir à pied la Louisiane, à raison de 20 kilomètres par jour. Elle est à la recherche de son jeune frère Jeremiah, pris dans les filets de la guerre et perdu de vue depuis. Leur dernière entrevue s'était mal passée mais Eliza sait que la seule famille qui lui reste est ce jeune frère disparu. Plus rien d'autre n'importe que de le retrouver parmi les décombres de la guerre.

Ses talons sont constellés d'ampoules ; elles suintent. Elle arrache des bandes au bas de son habit pour panser. A chaque pas, clopin-clopant, son sarrau raccourcit. Elle s'imagine nue, haillons aux pieds et feuille de vigne. Errant dans le jardin des peines.

Redemption Falls, ville en construction située dans une contrée sauvage et montagneuse au Nord de l'Amérique, appelée les Territoires du Nord. Cette région inhospitalière s'étend sur une zone immense en majeure partie non cartographiée.  Les crevasses et les canyons escarpés regorgent de desperados et leurs hordes, déserteurs de guerre. Les habitants de la ville ne valent guère mieux : visages de sauvages, traits taillés à la serpe, ils sont anciens tireurs d'élite confédérés, dragons de l'Union, esclaves affranchis, contremaîtres en disgrâces. Beaucoup de nationalités sont présentes : prussiens, français, hollandais, écossais, irlandais. Tous portent un masque. Tous là pour fuir quelque chose.

Le gouverneur des Territoires du Nord ne fait pas exception à la règle.  Le général O'Keeffe, ancien révolutionnaire en Irlande, a vu sa condamnation à mort commuée en bannissement à vie dans la colonie pénale de la Terre de Van Diemen (Tasmanie).  Il s'en évadera pour accoster en Amérique, laissant un bébé mort et une femme, qui dit-on, se suicidera de chagrin après son départ. Général des armés du Nord, il a levé une armée de zouaves irlandais. Sa brigade sera anéantie.

Il s'est remarié depuis à la trop belle Lucia. Le couple va mal, très mal. Depuis des années maintenant. Le général O'Keeffe n'est plus celui qu'elle a connu au début de leur rencontre.  C'est un homme détruit, pétrit de culpabilité d'avoir abandonné sa première femme mais aussi d'avoir mené à la mort des centaines d'hommes qui avaient une totale confiance en lui.  Il refuse de lui faire un enfant, ils font chambre à part depuis des années, il boit, elle tempête, il l'insulte, elle se laissera séduire par un autre. Elle le rejoindra à Redemption Falls.
Extrait d'une lettre à son épouse : Je commence à me demander si cela n'était point une erreur de venir ici. […] Les animaux, les arbres : nul ne connaît leurs noms. Les oiseaux ont l'air préhistoriques. […] Il est possible de chevaucher trois jours durant sans rencontrer âme qui vive, ni même de preuve que l'être humain ait jamais existé. Cinq fois la surface de l'Irlande ; et pas même vingt mille âmes. […]Nous sommes arrivés ici de si fraîche date, nous les Blancs. Nous sentons le poids de notre non-appartenance. […]Les rares constructions qui surgissent hors des villes ne sont que cabanes et rondins & autres cambuses : nulle part de fondations ni d'édifices en pierre. […]Les pionniers sont de la pire engeance qu'on ait jamais vue, frustres, crasseux, d'une vulgarité irrémédiable ; d'une hideur parfaitement swiftienne. Pas un d'entre eux qui n'ait dans l'œil cette terne lueur de cruauté. Une brosse à dents serait considérée comme un buisson ardent par les Israélites ; toute forme de gentillesse comme une faiblesse. Il faut parcourir mille lieues sur cette terre désolée pour trouver le moindre acte de camaraderie ou de pitié. Un mineur couvert de poussière battant une mule couverte de poussière : ce devrait être l'emblème des Territoires. […]Les femmes d'ici vous brisent le cœur tant elles sont pauvres et misérables. Nul besoin de vous dire de quelle manière la plupart d'entre elles gagnent leur pitance. Je suppose qu'il en sera toujours ainsi dans une ville pleine d'hommes privés de l'influence civilisatrice d'une épouse. […]Quant aux Indiens, ils nous méprisent tous, même quand nous traitons avec eux. Ils scalperaient tous les Blancs d'ici jusqu'à Saint Louis, s'ils le pouvaient, & feraient des bols avec leurs crânes. Il est difficile de les condamner, car nous sommes étrangers sur leurs terres, incarnation de la dépossession.

Jeremiah Mooney, garçon de 11-12 ans, "jeune tambour" ruisselant portant un uniforme confédéré en loques, va trouver refuge au domicile du général. Il fait partie de ces milliers d' enfants qui suivront les armées. Il ne parle plus depuis la guerre et pourtant il chante comme un ange.
La nuit, je me tire sous la maison. Quand on se fait tout petit, on arrive à se faire une place comme y faut. Si tu te tortilles assez, tu disparais. Comme une tortue dans sa carapace. Tu flottes tout autour du monde comme une poussière sur l'œil de Dieu. Et plus personne t'emmerde.

Une autre histoire est en train de se mettre en place, au dénouement forcément tragique, à l'image de ces Territoires du Nord au paysage frustre et sauvage.

Voici en quelques lignes les personnages principaux que nous rencontrerons tout au long de cette sublime mais néanmoins cauchemardesque épopée à laquelle nous convie Joseph O'Connor.

Redemption Falls commence là où finissait L'étoile des mers : des milliers d'irlandais fraîchement débarqués en Amérique pour fuir la famine en Irlande vont s'engager dans cette guerre de Sécession, indifféremment du coté de l'Union ou des Confédérés. Beaucoup paieront de leur vie le prix de leur intégration aux Etats-Unis d'Amérique.

Pour nous parler de cette guerre, Joseph O'Connor va utiliser le même procédé que celui dans son roman L'étoile des mers, multipliant les points de vue, les perspectives, les narrateurs, les sources d'informations. Ce sont peut-être une centaine de voix qui nous conterons cette épopée, avec l'exploit de ne jamais nous perdre en cours de route malgré la diversité des témoignages. C'est un grand roman. Je gage que Jeremiah Mooney, Eliza Duane Mooney, le général O'Keeffe et sa femme Lucia ne quitteront pas vos mémoires avant longtemps après cette lecture…

L'étoile des mers de Joseph O'Connor

Joseph O'Connor revient sur un épisode tragique de l'Irlande : la grand famine qui a marqué les années 1845-1850.

A cette époque, le peuple irlandais est surtout composé de métayers payant de lourds fermages aux propriétaires des terres, constitués en majorité d'anglais. Ces fermiers vivent dans une grande misère et se nourrissent presque exclusivement de pommes de terre. Après plusieurs récoltes successives ravagées par le mildiou, les irlandais n'ont plus aucune ressource pour se nourrir. Un hiver très froid empêchant tout travail extérieur aggrave encore un peu plus la situation. Très vite, les maladies apparaissent : typhus, dysenterie, scorbut, épidémie de choléra. A défaut de pouvoir payer leurs tributs à leurs riches propriétaires, les métayers se retrouvent chassés de leurs terres. Que faire sans nourriture, sans bien, sans travail, sans foyer ? Beaucoup pensent que la seule solution consiste à émigrer aux Amériques.

L'étoile des mers est le nom de l'un de ces navires vétustes qui traverseront les 5 000 kilomètres de l'océan Atlantique pour rejoindre la destination de New York. On appelle ces navires des bateaux cercueils car un grand nombre de passagers sont dans un tel état de faiblesse qu'ils ne survivent pas à la traversée. L'étoile des mers ne fera pas exception à la règle.

A bord, une quinzaine de privilégiés se partagent les cabines de 1er classe, tandis que les 402 passagers ordinaires essayent de survivre dans des conditions déplorables à l'entrepont. Parmi eux, un homme étrange erre chaque nuit sur le navire. Qui est-il ? Quels sont ses funestes projets ? David Merridith, un aristocrate sans le sou, ignore encore que ses jours sont désormais comptés.

Joseph O'Connor nous parle du pays de la famine à travers le passé et la destinée des passagers du navire, tout en mêlant à cette fiction de vraies lettres d'immigrés irlandais, des articles de presse, des chansons du peuple. Plus qu'une traversée de l'océan, l'auteur nous convie au voyage en plein cœur d'une des plus grandes tragédies du peuple irlandais : la famine, qui dépasse aussi largement le cadre de l'Irlande de par sa présence actuelle dans d'autres parties du monde.

Quelques chiffres résumeront à eux seuls l'ampleur du désastre: sur les huit millions d'habitants irlandais en 1845, un million et demi seront morts en 1850 et un autre million d'habitants auront émigré. Rien qu'aux États-Unis, plus de 40 millions de personnes sont d'ascendance irlandaise.

Il n'y a pas de mots pour décrire l'étrange aspect des enfants de la famine. Jamais je n'ai vu de regard aussi brillant, aussi bleu, aussi clair, fixer le vide avec une telle constance. Je n'étais pas loin d'imaginer que les anges de Dieu avaient été envoyés pour dessiller les yeux de ces petites créatures patientes qui se mourraient et leur révéler les béatitudes d'un autre monde. Elihu Burritt, Journal d'une visite de trois jours à Skibbereen, 1847.

Mulvey se mit à réfléchir à une évidence qui tourna bientôt à l'idée fixe. Tout le monde admirait les chanteurs ; ils étaient à la fois mémorialistes, chroniqueurs, garants de la tradition, biographes. Dans un pays où presque personne ne savait lire, ils étaient les hérauts du passé, de véritables livres ambulants. (...) Mulvey avait parfois l'impression que, s'ils n'avaient pas été là, personne ne se souviendrait de rien, et quelque chose dont on n'a pas le souvenir n'a pas vraiment eu lieu. Un chanteur faisait partie de la même famille que la guérisseur, le rebouteux, la sage-femme capable de soulager les douleurs à l'aide de potions secrètes, ou le bohémien qui domptait les chevaux rien qu'en leur parlant. Quant aux compositeurs, ils étaient vénérés. (...) Une nouvelle ballade était accueillie avec autant de joie qu'une bonne moisson. Et si la complainte était particulièrement bonne, elle était saluée à l'instar d'une naissance. (...) Insulter un compositeur portait malheur. On les craignait autant que des magiciens ; si vous les mettiez en colère, vous pouviez vous retrouver dans une chanson et l'on se moquerait de vous pour l'éternité même si l'on ne se souvenait plus de la raison.

L'étoile des mers de Joseph O'Connor, Éditions 10 X 18, Collection Domaine étranger, octobre 2007, 569 pages



A l'irlandaise de Joseph O'Connor

A l'irlandaise raconte l'histoire d'un homme, Billy Sweeney, qui adresse une longue lettre sous forme de journal intime à sa fille violée et agressée sauvagement dans une station-service et qui se trouve dans le coma depuis lors. Les agresseurs de sa fille seront tous inculpés et jugés sauf un, Donal Quinn, qui a réussi à prendre la fuite. Billy Sweeney a peur de mourir avant que sa fille ne revienne du coma, il veut lui expliquer pourquoi il a décidé de se faire justice lui-même en devenant un chasseur à son tour.  Son seul objectif actuel, le seul encore qui le retienne à la vie est celui de tuer Donal Quinn.

Cette longue confession lui servira également de prétexte pour revenir sur sa vie, et plus particulièrement sur sa première rencontre avec celle qui deviendra la maman de sa fille, sur leur première séparation lorsque jeune fille, celle-ci tomba enceinte d'un autre jeune homme dont nous ne connaîtrons l'identité qu'à la fin du roman. Il reviendra également sur l'échec de son couple des années plus tard, ses années d'alcoolisme, les affres du divorce.

Cette partie n'est pas franchement celle qui m'a le plus emballée. On a l'impression d'avoir déjà vu/lu des milliers de fois ce genre d'histoire pour que celle-ci ne vous touche plus que modérément. Mais je me suis accrochée et j'ai bien fait car la deuxième partie est nettement plus emballante et émouvante : celle où Billy finit pas mettre la main sur Donal Quinn et décide de l'enfermer plus qu'amoché dans sa volière à l'arrière de sa maison. Sans dévoiler les retournements de situation, une étrange relation finira par se nouer entre les deux.Au final, le thème de la vengeance, de la rédemption et du pardon seront traités avec brio.

Joseph O'Connor semble nous dire qu'il y a bien plus de victimes que de coupables dans cette Irlande où la violence, la drogue, la criminalité, les règlements de comptes et le chômage semblent être le quotidien de nombreux laissés pour compte.

A l'irlandaise de Joseph O'Connor, Éditions ROBERT LAFFONT, Collection Pavillons, novembre 2006, 595 pages.

Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

Extrait

Il eut un rire et m'entoura de son bras, bien que nous soyons assis côté à côté. Puis il dit : « Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l'eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s'accrochent aussi fort qu'ils peuvent, mais à la fin c'est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c'est ce qui nous arrive, à nous. Dommage, Kath, parce que nous nous sommes aimés toute la vie. Mais à la fin, nous ne pouvons pas rester ensemble pour toujours ».


Mon avis

Nous retrouvons les thèmes de prédilection de l'auteur : la mémoire, la nostalgie et la recherche des origines. La plus grande étrangeté qui se dégage de ce roman est l'acceptation complète de l'inéluctabilité du destin, l'absence totale de révolte, les personnages ne songeant jamais à modifier le cours de leur existence en sortant du cadre prédéfini de leur vie. Cette résignation tranquille m'a beaucoup touchée.


 Quatrième de couverture

Jadis, Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham ; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l'idée qu'ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelle raison les avait-on réunis là ?

Bien des années plus tard, Kath s'autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Une histoire d'une extraordinaire puissance, au fil de laquelle Kath, Ruth et Tommy prennent peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n'a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d'adultes.


Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro, traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch, Folio, 26 février 2015, 448 pages


La fille américaine de Monika Fagerholm

Extrait

Cela advient dans le Coin, au marais de Bule.  La mort d'Eddie.  Elle était au fond du marais.  Les cheveux en suspension autour de la tête, de longues mèches épaisses, on aurait dit des tentacules, les yeux écarquillées comme la bouche.  Il la voyait du haut du rocher de Lore, sa bouche ouverte, son cri inaudible.  Il la regardait au fond des yeux, mais ses orbites étaient vides.  Des poissons s'y faufilaient, comme dans les autres cavités de son corps.  Mais plus tard, après un certain temps. Il ne cessa jamais de se représenter ça. Comme dans le triangle des Bermudes, elle avait été aspirée au fond du marais. Où elle gisait à présent, inaccessible, distante de plusieurs dizaines de mètres, visible de lui seul, dans les eaux troubles et sombres. Elle, Edwina de Wire, Eddie.  La fille américaine.  Ainsi qu'on l'appelait dans le Coin.


Mon avis

Au-delà de l'intrigue, l'auteur explore avec beaucoup de finesses le monde mystérieux de l'adolescence, les rêveries diurnes, les illusions, les relations amoureuses triangulaires et fusionnelles, l'identification et l'idéalisation, la découverte de la sexualité et les fantasmes sous-jacents, la différence de classes, l'apprentissage de la vie et les fêlures de l'âme.

J'ai beaucoup aimé ce roman aux allures de conte initiatique pour adultes, qui est par ailleurs extrêmement difficile à résumer tant le contenu est dense et riche, incluant de multiples retours en arrière et des mouvements temporels dans la narration, multipliant les points de vue d'un même événement, mélangeant la réalité et l'imaginaire des protagonistes.

Il y a quelque chose de magnifiquement désenchanté dans ce roman d'apprentissage auquel nous convie Monika Fagerholm, auteur que je vous invite vivement à découvrir si vous n'avez pas peur de vous aventurer hors des sentiers battus. Car « La fille américaine »,, de par son foisonnement et sa structure enchevêtrée, peut aussi sans aucun doute décontenancer et décourager certains lecteurs. Pour ma part, j'ai été subjuguée par l'écriture ensorcelante de Monika Fagerholm.


Quatrième de couverture

1969, une presqu'île de Finlande. Une jeune fille américaine, Eddie de Wire, vient rendre visite à sa tante, installée dans la Maison de Verre. Deux garçons tombent éperdument amoureux d'elle et, lorsqu'elle disparaît si vite et sans raison, on retrouve le corps de l'un d'eux pendu dans une grange. C'est le début du Mystère de la fille américaine qui va hanter la vie des habitants du lieu. Doris et Sandra, encore enfants à l'époque du drame, se lient d'une amitié exclusive, qui se nourrit de leur fascination commune pour cette affaire. Mais d'autres mystères affleurent : qu'est devenue Lorelei, la mère de Sandra ? Est-elle partie avec son amant ? L'a t-on assassinée ? Un jour, le corps de la jeune fille américaine remonte à la surface du marais de Rule. Mais s'agit-il bien d'elle ?


Le vampire de Ropraz de Jacques Chessex

Extrait

Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d'arbres sombres, villages étroits aux maisons basses.  Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l'hygiène moderne est inconnue.  Avarice, cruauté, superstition, on n'est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. On se pend beaucoup, dans les fermes du Haut-Jorat. 


Mon avis

Nous sommes à Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois. Et d'emblée nous voilà plongés dans une ambiance sombre et crûe de ce petit village suisse, pays rude et protestant en l'an 1903. Ropraz, c'est aussi la solitude, la pauvreté, la peur, les croyances, fantasmes, la crainte de l'étranger, les prières et les potions pour se protéger du mal.

Rosa, la fille du juge de paix, grande fleur fraîche de 20 ans à la peau claire, aux grands yeux et aux longs cheveux châtains, dévouée aux malades et active paroissienne, sera retrouvée morte d'une méningite dans la ferme de son père. La mort de Rosa émeut tout le pays, nombreux et de loin viendront les hommes, femmes et enfants rendent un dernier hommage lors de son enterrement.

C'est donc avec effroi et stupéfaction que la village se réveille deux jours plus tard en constatant que la tombe de Rosa a été profanée : le cadavre de la jeune morte a été retrouvé violé, des mutilations diverses marquent ce corps froid, certaines parties ont même été découpées, mangées, mâchées pour ensuite parfois être recrachées.

La chasse aux vampires est déclarée, les peurs ancestrales remontent à la surface, le coupable doit payer ses crimes. D'autant plus que d'autres actes similaires suivront. Il faudra bien un bouc émissaire pour venir à bout de cette hystérie collective et apaiser ce peuple, déjà si peu gâté par la vie rude dans le Haut-Jorat vaudois.

J'ai aimé l'écriture aride de l'auteur sans concession aucune, l'atmosphère rendue de ce petite village suisse et la stigmatisation des uns nécessaire pour conforter la vie des autres.

Le vampire de Ropraz de Jacques Chessex, Éditions Le Livre de Poche, septembre 2008, 90 pages.


vendredi 14 mars 2008

L'histoire de Chicago May de Nuala O'Faolain

Extrait

J'étais une pas-grand-chose issue d'une lignée de pas-grand-chose, de ceux qui ne laissent pas de traces. Dans un pays catholique et conservateur, qui avait peur de la sexualité et qui m'interdisait même d'avoir des informations sur mon corps, je pouvais m'attendre à rencontrer les pires difficultés.


Mon avis

En 1890, May Duignan  est une jeune fille irlandaise de 19 ans qui s'enfuie de chez elle la nuit où sa mère donna naissance à son cinquième enfant. Avant de quitter l'Irlande rurale pour rejoindre l'Amérique, elle n'hésite pas à voler les maigres économies de sa famille. Comment une jeune femme peut-elle survivre seule en Amérique à cette époque ? May, belle jeune femme séduisante aux yeux bleus et à la chevelure rousse, n'a que peu de choix pour survivre. De ce fait, elle connaîtra rapidement une vie de scandales et de crimes, en devenant peu à peu la criminelle célèbre sous le nom de Chicago May. Comme cela se faisait souvent à l'époque, May publiera elle-même ses propres mémoires de "criminelle" vers 1920.

C'est à partir de ce matériau que Nuala O'Faolain va se mettre sur les traces de Chicago May. Elle va également visiter les lieux où elle a vécu, compulser des documents d'époque (notamment sur les milieux du crime au début du XXe siècle), des dessins, des articles de journaux, des notes, des photos...

Nuala O'Faolain se reconnait bien volontiers dans May Duignan  : deux femmes venues de rien, exilées aux Etats-Unis,  en quête de liberté mais également en souffrance.  "Il y a sa vie en moi" nous confiera-t-elle.

Nous les accompagnerons tout au long de ce récit, car si toutes deux savent ce qu'elles veulent, elles connaîtront également le prix à payer pour y parvenir.

L'histoire de Chicago May de Nuala O'Faolain, Éditions 10 X 18, Collection Domaine étranger, mai 2008, 392 pages.


Les chevaliers de l'escalier rond de Einar Mar Gudmundsson

Quatrième de couverture

Johann Pétursson est un enfant des quartiers populaires de Reykjavik. Un jour, il assène un coup de marteau sur la tête d'Oli, geste qu'il ne tardera pas à regretter amèrement. Car Oli décide de ne plus l'inviter à son anniversaire auquel doit assister son tonton policier, véritable hercule, héros du quartier et des pages sportives du Journal du Matin, rien que ça ! Mais après tout, ce n'est pas la faute de Johann si Oli a placé sa tête sur le chemin du marteau. C'est la faute de son père qui n'a pas rangé le marteau, la faute du marchand de marteaux, la faute du fabriquant...


Mon avis

Les chevaliers de l'escalier rond est le premier roman de l'auteur islandais Einar Mar Guðmunsson, qui fut d'ailleurs très remarqué puisqu'il reçut le Prix du premier roman islandais. Nous accompagnons la vie et l'imaginaire d'un enfant de 6-7 ans : tout événement, qui aux yeux d'un adulte peut paraître anodin, prend ici des dimensions burlesques, comiques, étranges et inquiétantes. Car les jeux et les rêveries infantiles ne sont jamais préservés de la dureté de la vie : les rapports de force, la tentation de défier les interdits et la crainte des conséquences, la peur d'être rejeté, la violence et les accidents conduisant à des tragédies peuvent surgir brutalement et vous laisser dans un état de dénuement extrême.

Si les petits moments de la vie du jeune Johann s'enchainent parfois un peu maladroitement, je retiens avant tout l'originalité de ton de l'auteur et son talent à distiller une atmosphère en quelques lignes. Einar Mar Guðmunsson nous confirme que le monde de l'innocence n'est définitivement pas celui de l'enfance.