Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach
« Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans déjà ! Et il se répétait à lui-même: «Veuf ! Être veuf ! Je suis le veuf !» Mot irrémédiable et bref ! d'une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé. » Hugues Viane ne s’était jamais remis du décès de son épouse. Quelle ville autre que Bruges pouvait lui offrir un refuge solitaire et contemplatif pour panser ses blessures ? Ville morne jadis animée, ville processions et incarnation des regrets, ville au demi-deuil éternel, au brouillard contagieux, à l’âme silencieuse et mélancolique qui s’inocule et s’incorpore tel un fluide à l’âme endeuillée d’un homme qui ne s’est jamais résolu à la perte de son aimée. « Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s'unifiait en une destinée pareille. C'était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères fr...