Articles

Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach

Image
« Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans déjà ! Et il se répétait à lui-même: «Veuf ! Être veuf ! Je suis le veuf !» Mot irrémédiable et bref ! d'une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé. » Hugues Viane ne s’était jamais remis du décès de son épouse. Quelle ville autre que Bruges pouvait lui offrir un refuge solitaire et contemplatif pour panser ses blessures ? Ville morne jadis animée, ville processions et incarnation des regrets, ville au demi-deuil éternel, au brouillard contagieux, à l’âme silencieuse et mélancolique qui s’inocule et s’incorpore tel un fluide à l’âme endeuillée d’un homme qui ne s’est jamais résolu à la perte de son aimée. « Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s'unifiait en une destinée pareille. C'était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères fr...

La collection nationale d'art médiéval à Prague

Image
  Le couvent Sainte-Agnès (datant du 13e siècle et récemment rénové) renferme la collection nationale d'art médiéval (Anežský Klášter), un remarquable ensemble de toiles et de sculptures venant de Bohème et des régions voisines d'Europe centrale, du Moyen-Age au début de la Renaissance. Le maître Théodoric (mort en 1381) fut le peintre de prédilection de l'empereur Charles IV.  Puissants, colorés et parfois grossiers, ces portraits de saints et dignitaires réalisés dans les années 1350 et 1360 continuent de susciter un fort engouement aujourd'hui, notamment parce qu'ils constituent l'une des premières tentatives de montrer des individus tels qu'ils sont. Saint Luc par Maître Theodoric Charlemagne par Maître Theodoric Sainte Catherine par Maître Theodoric Saint Mathieu par Maître Theodoric Saint Grégoire par maître Théodoric Mise au tombeau du Christ Maître du retable de Wittingau ...

Mon oncle du Congo de Lieve Joris

Image
« A l’époque, dans toutes les familles flamandes, on avait un oncle dans les missions. La souffrance causée par son absence était largement compensée par la nouveauté du monde dans lequel entrait la famille : des missionnaires en congé ramenaient des histoires de brousse et venaient déjeuner le dimanche, laissant des taches de vin d’un rouge profond sur la nappe damassée et la maison entière imprégnée d’épaisse fumée de cigare.» Lieve Joris part dans les années 80 en direction du Zaïre, ex-Congo belge, sur les traces de son oncle missionnaire. Vu la situation chaotique du pays, on lui conseille ne pas trop se faire remarquer une fois sur place. « Il ne fallait pas que je raconte à tout le monde que j’étais journaliste, pensaient-ils, il valait mieux dire que je faisais un « petit travail pour la famille. » Lieve prend la route pour le Zaïre via le Fabiolaville, un bateau majoritairement pris par d’anciens coloniaux nostalgiques du Congo de l’époque. « Je ...

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil de Haruki Murakami

Image
« Abandonnant l’espoir d’être un jour quelqu’un de spécial, je devins un être ordinaire. » Un homme ordinaire qui a réussi sa vie familiale et professionnelle, qui se rend régulièrement à la piscine et qui conduit une BMW en semaine et une Cherokee le week-end. Mais tout le monde sait bien qu’une vie trop confortable peut vite sembler creuse et monotone. « En voyant mes filles grandir peu à peu, je me rendais compte que je vieillissais. Indépendamment de ce qui occupait mes pensées, les filles grandissaient. Je les aimais, bien sûr. Les voir pousser était un grand bonheur pour moi. Mais, par moment, en constatant leur changement si rapide, de mois en mois, je me sentais oppressé. C’était comme si un arbre poussait à l’intérieur de moi, étendait ses branches, ses racines, s’enfonçait dans ma peau, mes os, ma chair et mes entrailles pour assurer sa propre croissance, et se faire une place de force. Parfois, cette pensée m’accablait tellement que j’en avais des insomnies...

Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Image
Attention ! Ce billet comporte plusieurs spoilers !!! Il y avait une idée étrange qui lui poussait, à coups de bec, à l’intérieur du crâne, comme un poussin qui voudrait naître, une idée qui l’occupait beaucoup, vraiment beaucoup. Et si les humains se divisaient en deux catégories : les gens ordinaires, qui sont dans l’obligation de vivre dans l’obéissance et dans l’interdiction d’enfreindre les lois, et les gens extraordinaires, qui ont le droit de commettre tous les crimes possibles s’ils justifient une amélioration future pour l’humanité ? Et si l’action d’un grand homme se mesurait par sa raison et sa volonté ? Et si un meurtre n’était pas un crime s’il était précédé de raisonnement et de réflexion ? […] la destruction du présent au nom d’un avenir meilleur. C’est le droit au crime qui est posé ici, le droit de transgresser pour accomplir un noble but, de quitter les ornières toutes tracées, de franchir les limites, d’enfreindre les interdits. La fin...

Un train pour Tula de David Toscana

Image
Quatrième de couverture Enfant maudit, Juan Capistran se voue dès l'adolescence à la conquête d'une fillette qui le dédaigne. Devenue femme, la belle Carmen l'ignore plus que jamais... En toile de fond des récits du vieux conteur et des interprétations romanesques de Froylân, son biographe : la ville frontalière de Tula, fabuleux théâtre de personnages, comme Fernanda, la mère morte en couches de Juan, le père Nicanor, le général Pisco et le maestro Fuentes, entre autres témoins de l'orgueil légendaire des Tultèques, tous un peu aventuriers ou trafiquants en illusions. Tula, qui n'est pas sans rappeler le Macondo de Cent ans de solitude, est l'occasion de tableaux de genre hilarants. Au service du mythe de la passion impossible, le réalisme baroque de Toscana nous entraine dans un labyrinthe de fausses pistes et d'authentiques chausse-trapes. « Un train pour Tula » fait partie de ces romans qui diffusent un charme subtil, un je ne sais quoi com...

Moon Palace de Paul Auster

Image
Quatrième de couverture Marco Stanley Fogg raconte ici les circonstances étranges qui ont marqué sa vie, depuis son arrivée à New York en 1965 jusqu'à ce que, sept ans plus tard, il découvre l'identité de son père... à temps pour assister à son enterrement. Et ses amours, ses rencontres, sa misère, ses errances dans les paysages mythiques de l'Amérique rêvée constituent le matériau d'un formidable roman d'aventures en même temps qu'elles apparaissent comme les étapes d'un voyage initiatique aux confins de la solitude et de la déréliction.   Il s'agit de ma troisième relecture de ce roman. J’y ai retrouvé tout ce qui m’avait initialement charmé chez l'auteur  : le road movie avec le temps qui passe, les rencontres et les séparations au fil des errances, les rites de passage, les quêtes initiatiques et l’exploration de nouveaux territoires, les mises en abymes, la récursivité via les notices biographiques et la présence d’un...